Des (presque) Japonais chez les Belges #6 : Thi-Hué

 

Dernier article de l’année et, pendant que tout le monde a le nez fourré dans la dinde, j’en profite pour glisser un article qui a priori n’a rien à faire dans ce blog puisque le personnage du jour est tout sauf japonais. Ni vu ni connu, vas-y que je t’embrouille, emballé c’est pesé, j’ai dit : je veux que la délicieuse Thi-Hué  apparaisse dans ma série sur les Japonais chez les Belges. Et ce pour trois raisons :

1) D’abord parce que c’est moi le chef.

2) Ensuite parce que la dernière fois que j’ai lu l’histoire où elle apparaît cela doit bien remonter à une vingtaine d’années et que durant l’intervalle je me suis mis dans le crâne que cette jeune femme était japonaise. Bon, un peu à l’instar de ceux pour qui un jaune = un chinois, il semblerait que je ne vale guère mieux et que pour moi, un asiatique soit nécessairement un japonais. Mais ce n’est pas si simple puisque dès que l’on s’intéresse à la culture d’un pays orientale, on ne tarde pas à s’apercevoir que non, le Japonais n’a décidément rien à voir avec le Coréen ou le Chinois. Aussi aurais-je dû me demander si ce personnage d’asiatique était bien japonais mais non, la douceur et la joliesse de la jeune fille (j’avais depuis eu le temps d’oublier son nom) ne pouvaient être que celle d’une japonaise. Tout cela appartient à mon imaginaire personnel, avec  son cheminement, ses ramifications et ces références qui ont su planter dans l’esprit torturé (mais, il faut bien le dire, déjà Ô combien génial) du petit Olrik des petites graines qui ont par la suite contribué à son éveil face aux belles choses du Japon. 

Photographie mentale de ce que pense Olrik à chaque fois qu’il tape des expressions comme « belles choses du Japon »

 

3) Enfin parce qu’elle participe d’une sorte de réhabilitation du jaune en général dans la BD franco-Belge. Après l’ignoble Mitsuhirato (pour l’école de Bruxelles) et les cafards japonais, chinois ou coréens des aventures de Buck Danny (pour l’école de Marcinelle), il était temps de donner à nos petites têtes blondes une autre image de l’homme asiatique. Certes, cette nouvelle dynamique n’a pas attendu Wasterlain pour être lancée. N’oublions pas que l’asiatique la plus emblématique de toutes, Yoko Tsuno, sévissait dans les pages de Spirou dès 1970. Et chez les hommes, le professeur Satô, l’illustre scientifique allié de Blake et Mortimer, apparut dans le premier volume de l’ultime histoire inventée par Jacobs en 1971. Mais il est des personnages qui marquent plus que d’autres, et des tentatives qui ont parfois ce je ne sais quoi de miraculeux et qui vous laissent dans la cafetière des marmots une trace à jamais indélébile. L’histoire dans laquelle Thi-Hué apparaît est de celles-ci et, indépendamment de la nationalité (vietnamienne) du personnage du jour, mérite d’être associée à ces tentatives de rendre humaine une couleur de peau qui jusque là avait donné l’impression de n’être l’apanage que d’une sorte de race d’hommes-reptiles voués à faire le mal.

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Avant toute chose, un mot sur l’auteur du jour et de sa série fétiche, Docteur Poche. Wasterlain, c’est entendu, n’est ni Franquin, ni Hergé ni Jacobs. Mais l’on aurait tort de le jeter sans considération dans la catégorie des seconds couteaux qui officièrent durant les glorieuses années du journal Spirou. Tenez, juste une citation pour vous en convaincre :

Wasterlain est un des plus grands auteurs que je connaisse. Un style, une poésie, une facilité, une qualité de transposition dans le dessin… C’est bien simple, si je pouvais choisir, je choisirais de dessiner comme Wasterlain !

Ce n’est pas Zep le nain ou Vivès l’ado attardé qui a dit cela mais Franquin, oui, le grand Franquin qui, dès les premiers pas de son cadet au journal Spirou, sut déceler en lui l’étoffe d’un grand. Bien des années plus tard (en 1976), alors que Wasterlain, en proie à la dépression, s’intoxiqua aux barbituriques, l’auteur des Idées Noires – qui s’y connaissait en dépression – alla lui rendre visite pour l’inviter à un restau. Avec lui, un porte-documents. Son contenu ? Tout le travail publié de Wasterlain, des planches à la moindre illustration pour  Spirou.  Wasterlain, forcément estomaqué, demanda évidemment au maître où il avait trouvé cela. « Je fais des collections. Quand ça m’intéresse, je découpe et je conserve ». Et d’enchaîner en demandant à son cadet éberlué  quelques conseils techniques : « Et ceci, c’est au pinceau ? Car j’ai essayé de le refaire et je n’y suis pas arrivé ! ». Wasterlain confiera plus tard : « A un moment, alors que Franquin explique sa vision du dessin, il se passe quelque chose d’étrange : on n’entendait plus un bruit de fourchette ou de verre : toute la salle retenait son souffle et l’écoutait ». J’eusse aimé être dans un coin de la salle, à laisser refroidir ma bavette échalottes mais à réchauffer mes esgourdes de ces sages paroles… 

Wasterlain au début des 70’s

One more time, Wasterlain n’est pas Franquin. Ne serait-ce que par leur impact sur le neuvième art, leur influence sur d’autres auteurs. Mais celle de Wasterlain, pour modeste en comparaison qu’elle soit, n’est pas non plus à négliger : André Benn et sa série Mic Mac Adam (qui faisait partie de ces séries qui contrastaient méchamment avec les plus convenues comme les Petits Hommes et autres scrameustacheries), Darasse et sa trop courte série Zowie, Yslaire et ses paysages urbains dans Bidouille et Violette, Frank et son évocation de la nature, et d’autres encore. Wasterlain fait partie de ces auteurs charnières qui, tout en s’accommodant du fait que leur lectorat était jeune, ont su distiller dans leur série des nouveautés aussi bien graphiques que narratives, audaces qui auraient été impensables encore quelques années auparavant. Bref, Wasterlain était l’une de ces nouvelles forces vives qui se remarquaient et qui même éclipsaient les autres auteurs quand c’était leur tour de voir leur nouvel album paraître en prépublication dans Spirou. J’ai déjà évoqué Michetz sur ce blog. Wasterlain, c’est un peu le même topo : quand une histoire du bon docteur Poche paraissait (j’aimais moins en revanche Jeannette Pointu), c’était l’assurance que le numéro acheté à la maison de la presse du coin allait avoir un je ne sais quoi de spécial. Grâce au style graphique de Wasterlain, mais aussi par le monde farfelu et poétique de sa série. On pense à une série comme Olivier Rameau. Mais conjugué au trait moins mignon de Wasterlain (trait obtenu « grâce » à une blessure à la main suite à un accident de moto), son univers a tout du bonbon sucré avec parfois des pointes d’acidité. Non qu’il s’agisse d’une série dépressive, mais force est de reconnaître que certains thèmes, certains personnages, ajoutés au fait que certaine histoires se passent dans une optique seulement réaliste, sont loin de chercher à déverser devant les yeux des jeunes lecteurs un coulis de bons sentiments. Et sur ce point, Karabouilla, histoire de courte de 12 pages (paru dans le n° 2043 du 9 juin 1977) dans laquelle apparaît Thi Hué, se pose là.

Je n’ai pas eu la chance de la découvrir à l’époque mais quelques années plus tard dans sa version album, alors que j’allais chaque mercredi faire provision de BD à ma bibliothèque municipale. La couverture me tapa illico dans l’œil : 

Un graphisme rond, une bouille sympathique et le logo Dupuis, pas de doute, je me trouvais là devant un univers que je connaissais bien. Avec cependant un petit détail. Avant de vous dire que l’histoire en question est décidément très « United Colors of Benetton », vous remarquerez que l’un des personnages lance un sale regard en direction du cycliste noir. Pas anodin et plutôt même marquant car le perso qui tire la tronche n’est autre que le héros de la série, le docteur Poche lui-même, personnage éminemment positif s’il en est. Pas de doute, la couverture annonçait quelque chose de différent, d’original. Et les premières cases ne tardèrent pas à confirmer cette impression. D’abord parce que dans cette histoire c’est Poche lui-même qui prend en charge la narration :

 

 Et non seulement il s’en occupe, mais c’est en plus pour nous raconter l’origine de sa vocation, chose très inhabituelle dans une série chez Spirou. La cure d’introspection s’ouvre dès lors sur un flash-back qui révèle au lecteur ce qu’a été l’enfance du docteur Poche. On y découvre qu’il a eu (et non pas « qu’il a » puisque l’imparfait dessine d’emblée une trajectoire pas forcément heureuse) un frère de lait de couleur, Robert. Durant trois planches, on assiste à leur enfance et leur adolescence, époques où il apparaît que les deux compères sont le double l’un de l’autre tant ils se protègent mutuellement.  Et puis arrive un jour cet événement :

 

Une frêle jeune fille, asiatique, débarque dans leur classe. Très propre sur elle, réservée, impassible, elle récolte les sourires amusés de quelques donzelles aux premiers rangs. Mais deux élèves ne rigolent pas devant la nouvelle venue.

 

Très vite Michel (c’est le prénom de Poche) et Robert vont l’inviter à bosser ensemble. Sage décision puisque passablement jean-foutres dans leurs études avant la venue de Thi-Hué, cette bonne action va leur être l’occasion de se remettre en selle et mieux encore :

Insupportable de bons sentiments pensez-vous ? Par trop Benetton ? Attendez, pas de jugements hâtifs, d’abord parce que cette situation idyllique ne dure qu’une poignée de cases. Progressivement, à chaque case montrant les trois personnages ensemble, le lecteur observera un pourrissement de la situation qui culminera avec un mot que l’on n’a peut-être jamais vu auparavant dans les pages du beau journal de Spirou :

Le mot est lâché, « nègre ». Dès cet instant la rupture est consommée et les deux frères inséparables s’entredéchirent sans que cela laisse le moindre espoir de réconciliation :

 

Et comme si cela ne suffisait, la petite Thi-Hué n’a plus que quelques cases à vivre avant de disparaître définitivement de l’histoire trois planches avant la fin. Sans trop révéler de détails, il faut ajouter que la chute de Poche ne s’arrête pas là. Rarement un personnage de Spirou n’aura autant bu le calice jusqu’à la lie puisqu’à son retour à la maison après cette sinistre journée, il devra faire face à une nouvelle tragique information et une révélation qui rendra encore plus amère – si cela était possible – leur dispute de l’après-midi.

Histoire toute simple sur le thème du racisme, Karabouilla (je vous laisse découvrir le pourquoi de ce titre) parvient à échapper à toute facilité gnangnan et à acquérir une surprenante profondeur. Comme on dit, l’histoire sonne juste, et elle marque si bien l’esprit du jeune lecteur, que j’ai été tout surpris en la relisant quelques jours, près de vingt après l’avoir lue, de voir combien certains petits détails dans des cases semblaient familiers à mes yeux. Et ça, ce genre de pouvoir, c’est quand même l’apanage des grandes BD.

A noter que Thi-Hué réapparaitra dans une histoire spéciale lors du n°2121 « Spécial fin d’année » du 7 décembre 1978. L’histoire, intitulée « Chasseurs d’images » nous montre un docteur Poche faisant une séance diapos chez lui en compagnie de mademoiselle Zoé. C’est l’occasion de faire un nouveau flash-back, plus heureux cette fois-ci, en lui racontant une histoire se déroulant à l’époque où le trio Poche-Robert-Thi Hué fonctionnait parfaitement. On y voit Poche et notre asiatique faire un safari photo dans la montagne, sous la neige. Tantôt bijin en bikini, tantôt un reflex à la main… bon sang Wasterlain ! c’est bien sûr que Thi Hué est bien vietnamienne ?

Allez, sur ce, que cette bulle de Japon va laisser la place à des bulles d’un autre style… 

Bon réveillon les aminches !

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3 Commentaires

  1. Meilleurs vœux à toi mon zig ! Je suis content de découvrir en ce début de nouvelle année que je partage avec toi la même photographie mentale de certaines expressions attraits aux belles choses qui nous viennent du Japon. Je ne peux que te souhaiter une santé bonne comme les bijins !

    I.D. pas loin d’être graveleux après deux-trois coupes de champ’ !

    • Ben moi j’hésite pas, graveleux je le suis, et à jeun encore (enfin, un peu sous vin chaud) !

      Bonnée année à toi aussi et laisse donc tomber ces mauvaises chips dont apparemment tu sembles friands. Prends donc de cet excellent gâteau à la crême. Avec de la chance, et si tu es assez éloquent dans tes compliments sur sa confection, mon apprentie pâtissière pourra t’apprendre deux-trois trucs.

  2. Une part ! Mon royaume pour une nouvelle part (servie par cette délicieuse bijin, maîtresse incontestée de la pâtisserie crémeuse et onctueuse, maniant le fouet avec tact, malaxant avec doigté et goûtant avec cette langue suave et chaleureuse une réussite avérée) !

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