Voir Subaru danser et crever

Il serait aisé de truffer cet article de calembours à base de « lignes fuselées », de « beaux chassis » ou de « elle en a sous le moteur ». Mais je m’abstiendrai car après avoir lu les onze tome de Dance ! Subaru (de Masahito Soda), force m’est de constater que dorénavant, lorsque j’entendrai les douces sonorités de ce nom de Subaru, je penserai immédiatement moins à ça :

N’insistez pas les filles, pour moi maintenant Subaru c’est…

que ceci :

… elle ! Subaru chan, je t’aime !

Des mangas sur la danse, j’imagine qu’il doit y en avoir un paquet. Mais n’en ayant guère lu, difficile de situer qualitativement Dance ! Subaru (traduit chez nous sous le titre Subaru, danse vers les étoiles !) par rapport aux autres. Après, par rapport à mon expérience de lecteur de mangas (lecteur qui a un peu fait ses classes en la matière, je pense que depuis le temps vous l’avez compris), ce titre fait partie de ceux que j’ai dévorés en quelques journées et qui m’ont vraiment fait ressentir un sentiment d’excellence devant le brio graphique et narratif de certaines scènes. Vous n’en avez rien à carrer du ballet ? Le tutu c’est pas votre truc ? Attendez, mes maîtres, la môme Subaru est là pour vous faire changer d’avis.

 

Au départ, Subaru est une gamine qui a un gros souci : son petit frère, atteint d’une tumeur au cerveau, n’en a plus que pour quelques semaines à vivre. Il est dans un état quasi végétatif à l’hôpital, attendant la mort. Mais sa sœur, décidée à créer un ultime lien avec lui, décide de le distraire confusément en lui faisant une danse confuse supposée mimer l’exaltation d’un petit chat de leur connaissance. C’est le début de la vocation pour la danse et des tourments de Subaru qui va grandir, pratiquer la danse et tutoyer les étoiles.

Tourments car la jeune femme, en apparence la douceur incarnée, est un volcan qui a tendance à exacerber certains faits dramatiques de son passé, quitte à s’en rendre malheureuse et à traîner cela tout le long de son existence. C’est la première qualité du récit de Soda qui a su je trouve camper un beau personnage de femme artiste tourmentée et attachante, artiste autour de laquelle gravitent d’autres personnages qui, comme le lecteur, ne peuvent s’empêcher d’être fascinés par cette danseuse séduisante et parfois agaçante.

Et vocation car… voilà quoi, Subaru n’est pas une danseuse mais bien LA danseuse. Le manga possède trois grands morceaux de bravoure : un concours à Lausanne, une représentation dans un pénitencier américain et deux représentations lors d’une même soirée du Boléro dans la chorégraphie de Maurice Béjart : une effectuée par Subaru, l’autre par une danseuse américaine géniale. Et à chaque fois, Subaru entre dans une transe qui ne fait aucun doute de sa victoire. On pourrait trouver cela monotone car cousu de fil blanc et pourtant, c’est tout l’inverse qui se produit. Soda trouve d’abord des péripéties qui peuvent faire douter sur l’issue, comme lors du concours à Lausanne quand Subaru participe avec un joli 40°C de fièvre. Surtout, grâce à la capacité du manga à dilater la narration sur plusieurs planches, et surtout grâce à un trait nerveux qui rend sensible la tension physique et intérieure de la danseuse, eh bien, c’est bien banal que de le dire mais on a l’impression d’y être, d’être au plus près de la fougue et du génie chorégraphiques de Subaru qui sublime des gestes mémorisés en un quelque chose qui éberlue atterre, stupéfie, méduse, etc. Et c’est bien souvent avec un petit frisson de plaisir que je me suis lové dans ces moments épiques, celui ayant lieu dans le pénitencier n’étant pas le moindre (je vous laisse la surprise de découvrir ce qu’il s’y passe, non, ce n’est pas ce que vous pensez, l’intégrité physique de l’héroïne n’est pas souillée).

J’ignore quel est le rapport originel de Soda par rapport à la danse de ballet. Mais à voir le rendu des postures et le plaisir visuel qu’il procure, je veux bien croire que non seulement il y a pris lui aussi du plaisir, mais en plus qu’il s’y connait. Anatomiquement parlant, c’est irréprochable et quand intervient une dose de spectaculaire pour donner à voir, pour hypotiposer à fond les ballons, ça claque méchamment. Il faut savoir que Dance ! Subaru utilise le même jargon que Kuroko no basket. Si vous avez aimé l’anime (au passage quel merveilleux anime ferait Subaru s’il était adapté !), vous avez dû vibrer lorsque les personnages entraient « dans la zone », ce moment de quasi perte de conscience dans lequel l’athlète de haut niveau est capable de réaliser des exploits défiant les règles du temps et de la physique. Eh bien Subaru, elle aussi est une familière de cette zone, ou plutôt de cette « peak expérience », et quand les planches s’ouvrent pour y engouffrer le lecteur en sa compagnie, j’aime mieux vous dire qu’on en sort avec la furieuse envie d’enfiler une tenue de ballet moule burnes pour faire tout comme Subaru ! (enfin, essayer)

Bref, vous l’aurez compris, Dance ! Subaru est une pure merveille. Merveille qui a été suivie d’un sequel, Moon, dans lequel on découvre la suite du trajet professionnel de Subaru, cette fois-ci en Allemagne. Pas mal, toujours gracieux et stupéfiant dans le trait, mais avec une rugosité en moins qui faisait toute l’originalité de Dance ! Subaru. Après, je n’en suis qu’au deuxième tome, peut-être que le reste me fera changer d’avis.

Enfin, évoquons à peine l’adaptation live de 2009 réalisée par Lee Chi-Ngai, avec Meisa Kuroki dans le rôle titre. Pas non plus déplorable mais infiniment moins exaltant que l’original.

Et je ne résiste pas en bouclant cet article à l’envie de vous filer une curiosité qui m’a permis de joliment prolonger le voyage de la lecture des onze tomes de Subaru : le Boléro dans la version de Béjart, interprétée Sylvie Guillem, une des meilleures interprètes féminines du rôle principal et alors en tournée d’adieu au Japon en 2015. Performance diffusée sur Tokyo-TV avec un compte à rebours indiquant le passage à l’année 2016. Juste sublime. Si vous chialez à la fin devant tant de beauté, c’est que vous êtes mûrs pour lire Subaru !

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