Door III (Kiyoshi Kurosawa – 1996)

Assurément, je ne conseillerais pas Door III à celui qui n’aurait jamais vu de film de Kiyoshi Kurosawa mais qui serait désireux de rattraper cette lacune. Trop imparfait, trop maladroit, le film a tout pour dégoûter à jamais le néophyte. Après, sorti en 1996 soit un an avant Cure, le film peut apparaître, cette fois-ci au regard exercé du familier, comme une pépite intéressante qui annonce, encore de manière brouillonne, ce que sera la patte Kurosawa en matière de fantastique, patte à mon sens bien plus intéressante que celle, à la même époque, d’un Nakata, même si l’on ne peut nier aux Ringu et Dark Water d’avoir su renouveler le genre.

Bref, parlons donc de ce Door III (1), film imparfait et prévu à l’origine pour sortir directement en vidéo. L’unique copie disponible chez Arte Video n’offre même pas la consolation de bénéficier d’une belle image puisqu’elle provient de son homologue japonaise, pour ainsi dire la « meilleure » copie à disposition car l’unique. Du coup, on se met assez vite à serrer les dents devant cette bouillie d’images qui peut rappeler d’innombrables heures à mater d’improbables navets de V-cinéma où la moindre minute semblait compter triple. Reste que, si Door III n’est pas un chef-d’oeuvre, il n’est pas non plus le nanar que certains se complaisent à décrire. Malgré la laideur de la copie, malgré les lourdeurs des effets et du scénario, on se sent rapidement en terrain connu et l’on ne tarde pas à témoigner de l’intérêt à cette histoire mettant en scène cette femme :

Miyako (Minako Tanaka)

Représentante dans une compagnie d’assurance, elle est une saleswoman dure, avide de monter les échelons de sa société. A côté de cela, pas d’enfants, pas de compagnon, rien. Seul compte son travail dans lequel elle excelle. Enfin, jusqu’au jour où elle rencontre, après un hasard arrangé par elle, cet homme :

L’homme au visage de cire, Mitsuru Fujiwara

Mystérieux patron d’une entreprise dont le personnel n’est composé que d’O.L. qui, du moins à ce que l’on raconte, sont la preuve que Fujiwara possède un fort pouvoir de séduction. Ce pouvoir, Miyako ne tarde pas à l’éprouver, les rendez-vous qu’elle lui donne pour lui proposer des solutions d’assurances donnant à penser qu’elle ne sont un prétexte pour que le revoir. Problème : notre vendeuse tombe alors dans une mauvaise passe, son quota du mois étant bien loin d’être atteint, l’empêchant d’espérer une promotion tant attendue. Et c’est alors qu’apparaît ce plan :

Venant après une scène de bureau où Miyako s’aperçoit de son problème de quota, cette scène déboule sans transition avec en fond sonore, le temps de quelques secondes, un bruitage, une sorte de grondement, de ceux que l’on entend dans les films d’horreur pour souligner un moment impressionnant. Le problème, c’est que l’on ne voit pas trop l’intérêt de ce bruitage lors d’une scène où l’héroïne est juste en train d’attendre sur une terrasse. Et pourtant, si le spectateur est attentif – à moins qu’il ne décide de la revoir après avoir vu quelques éléments du film plus tard – il apercevra, au fond à droite, une silhouette, une sorte de tache rouge qui semble épier Miyako. Tout Kurosawa est dans ce plan, du moins le Kurosawa fantastique à venir, celui de Cure, Kairo, Seance et autre Retribution. Lors d’une conférence donné pendant la récente rétrospective de sa filmo donnée par la Cinémathèque (2), Kurosawa, après avoir vu (pour la première fois semble-t-il) ce passage de son film sur grand écran, avouera que s’il avait su combien cette silhouette était visible sur un tel écran, il aurait sûrement tourné la scène de façon à camoufler encore plus cette première apparition fantômatique. Etrange paradoxe d’un fantastique qui en même temps se donne à voir et cherche à se cacher. Paradoxe risqué puisque le spectateur a toutes les chances de passer à côté de cette demi-silhouette cachée derrière un pillier. Mais ce n’est pas grave, l’important étant, ne serait-ce qu’à travers le bruitage, de donner cette impression d’inquiétante familiarité (3) chère à Freud, véritable moteur thématique qui sous-tend l’oeuvre de Kurosawa. Une faille semble tout à coup se faire dans la vie quotidienne, faille qui n’aura de cesse de prendre des apparences inattendues. Ainsi, alors qu’elle quitte son appartement pour se rendre au travail, Miyako trouve à sa porte ceci :

Charmant

Veut-elle aller prendre un pot avec Fujiwara-san qu’elle a l’impression que toutes les clientes se mettent à la regarder avec hostilité :

Et, toujours, cette silhouette rouge qui apparaît et disparaît au gré de ses déambulations urbaines :

Notons ici qu’il s’agit des prémisses d’un motif Kurosawaien : celui de la silhouette féminine vêtue de rouge. On le retrouvera dans Retribution :

Mais aussi, de manière fugitive, dans Cure lorsque le personnage principal regarde, on ne sait pourquoi, cette robe dans un pressing :

Allons même plus loin en évoquant le père de famille de Tokyo Sonata :

… obligé de se vêtir d’une combinaison rouge quand il pratique son nouveau boulot de technicien de surfaces. Quant à son fils cadet et à sa femme, ils porteront eux aussi, à un moment du film, un vêtement de la même couleur. Chez Kurosawa, que l’on soit vivant ou mort, riche ou pauvre, il semblerait que porter du rouge ne soit jamais bon signe. C’est le signe quasi irrémédiable que l’on est devenu, ou que l’on s’apprête à le devenir, un fantôme dans la société.

Pour revenir à notre film du jour, Miyako est bel et bien sur le point d’en devenir un. Elle qui était une force vive dans sa société, elle devient donc un poids mort à cause de ses mauvais résultats. Et la drague envers Fujiwara n’est peut-être après tout qu’un moyen confus de mettre en pratique ce qu’elle se refusait jusqau’à présent de faire mais que pratique bien volontiers une de ses concurrentes :

Faire plaisir au client, au sens sexuel du terme

Les regards féminins courroucés qu’elles croisent tout comme la silhouette en rouge, deviennent dès lors autant une sorte de signal avant-coureur de sa déchéance que la métaphore d’une jalousie exacerbée liée à un esprit de compétition économique. On retrouve là un autres des motifs chers à Kurosawa : celui du mal enfoui en nous, voué à sortir à un moment ou à un autre. Ce sera le grand propos de Cure mais aussi, plus près de nous, de Shokuzai. Quelle que soit l’interprétation adoptée, on se trouve face à une société déshumanisée où le pouvoir, l’argent et le sexe sont les moteurs qui pèsent comme une chape de plomb sur tout les éléments de cette société,

A commencer par les employées de Fujiwara, O.L. robotisées voire lobotomisées, qui ne lèvent pas même le sourcil lorsque leur patron viole une femme dans leurs locaux.

Quand la concurrente de Miyako succombera aux attaques de Fujiwara :

Ouais, je sais, le screenshot n’est pas indispensable.

… elle deviendra aussitôt un de ces fantômes ayant perdu leur humanité :

son déplacement évoquera ici irrésistiblement celui du fantôme de Kairo

Il restera bien sûr à savoir si Miyako, tout comme l’essentiel des personnages hantant la filmographie de Kurosawa, succombera elle aussi au mal qui la ronge.

On le voit, présenté comme cela Door III n’a a priori rien de déshonorant tant l’histoire et la thématique semblent totalement en accord avec pas mal de grands films de Kurosawa. Là où le bât blesse, c’est entendu, est au niveau des moyens mis en oeuvre et surtout à mettre en avant à partir de la moitié du film une explication à la Body Snatchers ou the Thing. Là, ça coince un peu car on se retrouve tout à coup face à une esthétrique type Zombiland, avec des personnages qui troquent leur casaque de fantôme pour celle de mort-vivant. Or, on conviendra qu’avoir des acteurs qui donnent l’impression de marcher parce qu’ils ont des hémorroïdes gros comme des oeufs de Pâques n’est pas forcément le meilleur moyen d’apporter de la crédibilité à un film qui jouait jusqu’alors la carte d’un fantastique puissamment suggestif. Dès cet instant, le film devient plus poussif et donne l’impression d’une occasion ratée. Mais ce sera un prêté pour un rendu. Oeuvre de transition, ce Door III a décidement des allures de laboratoire. Le professeur Kurosawa cherche, expérimente sans trop se soucier du ridicule. S’il tombe dedans, il n’y aura pas mort d’homme, son film étant une modeste production pour le direct-to-video. En revanche, les quelques pistes bien exploitées, s’il y en a, pourront être réexploitées dans un prochain métrage qui, espéront-le, bénéficiera de meilleurs moyens. Ce sera le cas avec un film qui sera une petite perfection de glaceur dérangeante, Cure.

Door III se trouve chez Arte Video en VOST dans une édition couplée avec l’excellent Loft. En bonus, on a droit à la première partie d’un documentaire intitulé les Fantômes de Kiyoshi.

(1) Pas besoin d’avoir vu Door I & II pour mater cet opus. Les premiers, réalisés par Banmei Takahashi en 1988 et 1990, n’ont aucun rapport avec le troisième, le seul point commun étant le motif de la porte.

(2) Boum !

(3) La notion est plus connue sous le nom d’ « inquiétante étrangeté ». Je préfère la traduction de Roger Dadoun.

Du même tonneau (ou presque) :

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6 Commentaires

  1. C’est vrai que le plan de la jeune femme au milieu du hall sent le KK a plein nez, d’autant plus avec le son j’imagine. Intéressant pour tout amateur du bonhomme donc.
    C’est vrai que Ring est nettement au-dessous de ce qu’à pu faire Kurosawa, et tiens surtout pour le principe assez nouveau à l’époque qu’il apportait dans le film d’horreur, mais je trouve que Dark Water (la version japonaise originale) est un petit chef-d’oeuvre du genre. J’ai rarement autant flippé en salle que devant ce film. Le truc qui te mets les nerfs en pelote pendant 1h30 et qui te sers la gorge d’émotion à la toute fin. Un vrai tour de force. Il semble que Nakata se soit un peu perdu ensuite.
    (faudra que je trouve une heure pour mater la conférence)

  2. Dans mon souvenir, Dark Water m’a fait moins d’effet que Ringu. Mais il est très possible qu’il lui soit supérieur dans la tension qui y est distillé tout le long du film. Faudrait que je le revoie.
    Il semblerait que Nakata fasse depuis cette époque dans le blockbuster made in Japan. Après faut voir, j’ai lu des critiques pas forcément négatives sur son dernier (the Incite Mill) :

    • Il faut dire que j’ai vu Ringu après Dark Water et une poignée de Kurosawa, donc il faut dire que les effets stylistiques d’horreur employés ici avaient été un peu éventés (quoique toujours efficace), et je trouve que le scénario ne casse pas des briques. Je peux comprendre l’effet qu’il a produit quand il a débarqué cela dit.
      Mais Dark Water a une cohérence scénaristique et visuelle qui le rend vraiment passionnant. C’est d’abord un film de terreur, mais c’est aussi un film à tiroir qui utilise des ressorts sociaux, la femme seule avec sa petite fille qui galère pour s’en sortir, le divorce avec un type chelou, des ressorts psychologiques de l’enfance, la peur d’être abandonné par ses parents (d’autant plus après un divorce), et on peux même aller plus loin, avec cet immeuble ruisselant et sa topographie qui elle-même suscite la terreur, l’angoisse de la maternité avec le fameux réservoir sur le toit qui contient le cadavre, véritable matrice au sens propre de l’horreur et qui renvoie le personnage principal à ses angoisses de mère seule. Bref, on peut y aller, le film est super riche. Et puis quand même, c’est le seul film où je flippe comme un malade et où je fini par lacher une larme d’émotion à la fin, et ça c’est très fort, le film d’horreur qui se transforme en mélo. Et puis la construction est parfaite, il fait descendre et remonter l’angoisse exactement quand il faut, avec des cassures de rythme millimétrées. Et puis enfin c’est le seul film qui arrive à faire flipper à la simple vue d’un cartable, et ça c’est le plus beau peut-être, c’est le contraire du tout venant du film d’horreur idiot qui ne pratique que la politique du sursaut avec des entrée de champs soudaine, ce qui réussit forcément à faire sursauter mais qui est pour moi le degré zéro de la peur.
      Bref, je pourrais y passer des heures sur ce film.;)

      Après c’est certainement le coup de génie de Nakata qui par ailleurs n’est pas forcément un très grand cinéaste mais un bon artisant. La bande annonce est pas mal, un peu kitsch peut-être dans ses effets. J’avais vu son dernier film en date sorti en France, un film anglais sur les réseaux sociaux où un ado psychopate pousse d’autres ados mal dans leur peau à se suicider. C’était assez surprenant, bizarrement foutu mais pas inintéressant. C’est passé totalement inaperçu bien sûr. Me souviens même plus du titre. Chatroom (merci imdb).

  3. Wow ! Décidément il faut, vraiment, que je le revoie. Tu as vu juste, j’ai vu Ringu avant les Kurosawa et cela a joué pour sa perception. Mais maintenant, si je revoyais Ringu et Dark water à la suite, il est très probable que ce dernier me toucherait plus.
    Oui, Chatroom, je l’avais oublié celui-là. Là aussi, j’avais fait l’impasse mais elle n’avait rien de définitif.
    Argh ! Un mauvais souvenir me revient : L : Change the World. Vu après l’excellente version de Death Note en anime, ça m’avait fait très mal.
    Sinon, il y a aussi son excellent docu sur le roman porno, Sadistic and Masochistic avec une certaine Naomi Tani version obasan en guest star. Chouette.

  4. Il vient aussi du roman porno Nakata à la base, non ?

  5. Oui, il y a fait ses premières armes. Mais en tant qu’assistant je crois, pas en tant que réalisateur.

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