JAPAANISQATSI

J’étais parti pour enchaîner avec un nouveau montage des danseuses d’Uniqlo (en tout bien tout honneur bien sûr), lorsque j’ai découvert l’existence d’un autre screensaver de la marque de fringues : le Uniqlo Calendar. Et là, choc ! Réminiscence ! Impossible pour moi de ne pas penser à un certain film qui, à l’époque de son visionnage, ne fut pas un maigre choc dans ma modeste vie de cinéphile.

À  l’époque, votre serviteur, simple étudiant, habitait encore chez papa maman et avait pour habitude, lorsqu’il n’allait pas s’offrir une toile ou une pinte dans quelque pub avec des amis, de rester vautré sur une des moelleux fauteuils du salon à calotter du bouquin tout en jouant avec sa télécommande (et uniquement elle hein!). Parfois sans livre d’ailleurs, absorbé dans un bon film ou, moins avouable, en pleine séance de décérébrage intensif à regarder sans penser à rien des clips sur MTV ou MCM, voire carrément des parties de snooker sur Eurosport (je kiffais assez le style de Stephen Hendry). C’était justement ce que je faisais ce soir-là lorsque mon pouce décida subitement d’appuyer sur la touche « 5 » de la télécommance. D’ordinaire, moi, Arte à une heure du mat’, j’évite. Mais le truc sur lequel je tombai avait le mérite de ne pas être trop prise de tête : des plans de nuages, la mer, de magnifiques montagnes, le tout sur une musique majesteuse qui donnait à la scène un goût de Genèse.

Pas mal.

Mais on n’a pas passé une heure à zapper comme un abruti pour se la couler douce devant un machin contemplatif. Le pouce reprit son travail de sape intellectuelle et décida de retourner voir du côté non pas de Guermantes mais de mauvais clips vidéos entrecoupés d’un épisode de Beavis et Butthead.

Pour autant que je me souvienne, c’était aussi la grande époque de Pam. Seigneur ! quand j’y pense, que de beaux et grands souvenirs !

Après ça, j’étais mûr pour aller me pieuter et faire une ribambelle de rêves à la con. Et pourtant ça n’arriva pas. Des images commencèrent à faire leur effet, des images de nuages, de mer, de magnifiques montagnes… Dix minutes après avoir décroché d’Arte, ce ne fut pas mon pouce mais bien mon esprit qui décida de reprendre les choses en main pour retourner voir ce qui s’apparentait à un OFNI (Objet Filmique Non Identifié). Surprise ! dame Nature avait laissé place à du bitume. Et quel bitume ! Celui de Los Angeles, ville tentaculaire par excellence, ville que Richard Matheson décrit dans une de ses nouvelles (« l’horreur Rampante« ) comme un organisme vivant bouffant tout sur son passage. De fait, j’ai alors eu l’impression de me faire bouffer par ces images à la fois désespérantes et fascinantes. Et la contradiction atteignit alors son paroxysme lorsque, à une demi-heure de la fin, commença LA séquence du film, morceau de bravoure du film intitulé the Grid et se proposant de résumer en une petite vingtaine de minutes une journée à Los Angeles à travers les domaines qui rythment sa vie : les moyens de locomotion, le travail, la création de richesses, l’argent et les loisirs.

The Grid ou The Ultimate Trip.

La séquence utilise la technique de l’intervallomètre, procédé qui permet de prendre une série de photographies à intervelles réguliers. Le résultat est le time-lapse, ces vidéos permettant de jouer de la temporalité en montrant sur une durée courte une action qui peut prendre plusieurs, plusieurs minutes voire plusieurs heures ou jours. Les documentaires scientifiques en sont très friands. On a tous vu ces plans de fleurs en train d’éclore ou d’araignées faisant leur toile à une vitesse folle. L’effet est spectaculaire, et il n’en va pas autrement dans cette fameuse séquence.

Avec une différence : la contemplation des images crée chez le spectateur une subtile confusion des sentiments. Admiration, stupéfaction, irritation et répulsion, tout y passe mais on s’accroche, on reste littéralement scotché devant ce déluge d’images porté par une musique à la fois hystérique et grisante. Jamais je n’avais eu auparavant cette impression d’être à la fois agressé et charmé par des images.

La fin du film était en comparaison plus apaisante, mais dans la forme seulement. Les longs ralentis présentant des scènes de la misère urbaine n’avaient rien de bien réjouissant, tout comme l’interminable plan séquence final, suivant l’ascension d’une fusée, puis son explosion, puis sa lente retombée sur terre, grotesque carcasse tournoyante accompagnée en fond sonore par des voix graves et sépulcrales scandant un mot résonnant comme la formule magique d’une tribu primitive. De fait, je ne tardai pas à connaître ce qu’était ce mot puisque le générique de fin livre cette sinistre explication :

A la fin du film, il y a de quoi déprimer ou, au mieux, remettre un peu en cause le monde où nous vivons. Mais on peut aussi se contenter d’un visionnage purement esthétique, celui d’un spectacle visuel et sonore total, à l’instar par exemple de la séquence finale de 2001 : l’Odyssée de l’espace. Lors de ma découverte, c’est un peu de cet état d’esprit que je me tenais, à la fois anéanti et enthousiaste par ces noms que je découvrais pour la première fois : Koyaanisqatsi, Godfrey Reggio, Ron Fricke et Philip Glass. J’appris par la suite à me les rendre plus familier. Le réalisateur, Godfrey Reggio, a été, avant de devenir réalisateur, un ancien séminariste.

Sortant de sa retraire spirituelle, il découvrit le monde moderne, notamment Los Angeles et sa vie électrique. Ce choc fut un des éléments qui fut à l’origine de Koyaanisqatsi (axé sur l’hémisphère nord) puis de Powaqqatsi (consacré à l’hémisphère sud) et Naqoyqatsi (sur le thème de la vie en tant que guerre). Citons aussi un autre documentaire expérimental, Anima Mundi, et un court métrage assez effrayant, Evidence :

La carrière de l’homme reste limitée à ces quelques titres et sa renommée reste donc relativement assez confidentielle même si Koyaanisqatsi reste dans son genre unique et disposant d’une armée de fans à travers le monde.

Ron Fricke fut quant à lui le directeur de la photographie du film.

L’usage intensif du time-lapse fut la grande réussite, réussite que ne réussit pas à égaler quelques années plus tard l’usage du ralenti dans Powaqqatsi. En 1992, Fricke décidera de faire son film avec Baraka, sorte de Koyaanisqatsi like plus spiritualiste. Pour qui découvrirait ce film avant Koyaanisqatsi, nul doute  qu’il serait enthousiaste par son somptueux flot d’images. Pour ma part, je l’ai toujours trouvé comme étant une resucée de l’original certes belle, mais plus aseptisée. La malice, l’humour pince sans rire étant moins présent et surtout, la musique étant beaucoup moins puissante que l’originale, due à Philip Glass :

Des trois noms, c’est sans doute le plus connu. Contempositeur contemporain américain spécialisé, avec Steve Reich et John Adams, dans le courant de la musique dite « à structures répétitives » (plus communément appelée « musique minimaliste »), le musicien est surtout connu du grand public pour ses musiques partitions pour des films (Kundun, the Hours, the Truman Show…). On a pu parfois – à raison – dire que sa musique est plus facile, moins profonde que celle de ses deux homologues américains. Restent tout de même de fabuleux opéras (Einstein on the Beach, Akhnaten, Sathagraha), des oeuvres minimalistes parfois absolument hypnothiques (Music in Twelve Parts) et UNE musique de film, la B.O. de Koyaanisqatsi, avec notamment ce morceau épique de 21 minutes, the Grid.

C’est ce morceau que vous entendrez dans ce nouveau montage, dans sa version réenregistrée de 1998. Pour les bouts de vidéos, ils proviennent de quelques 300 fichiers que j’ai donc récupérés des 8 saisons du calendrier Uniqlo, et que j’ai agencés de manière à reproduire la narration de la séquence originale, à savoir une journée du petit matin jusqu’au soir dans une grande mégalopole. Avec une différence cependant : le voyage ne se limite pas à Tokyo mais à l’ensemble du Japon et ce dans toutes les saisons. J’ai essayé de reprendre les même thèmes, à savoir la ville encore endormie, le trajet pour se rendre au boulot, le travail dans différents secteurs d’activité puis les loisirs et l’activité nocturne frénétique. Ne cherchez pas la subtilité, il n’y en a pas. C’est du reste le principal reproche que des esprits éclairés ont pu faire à Koyaanisqatsi : c’est simpliste, c’est lourdingue dans sa démonstration et ses symboles. Non, sans blague ? Et pourquoi donc le message devrait être plus élaboré ?  Koyaanisqatsi est brut, sans finesse, finalement à l’image du monde qu’il décide de montrer. Un monde où tout n’est que fric, travail et loisirs, un monde peu à peu asphyxié par une technologie envahissante mais aussi un monde terriblement fascinant. C’est cette « shining beauty of the beast », pour reprendre l’expression de Reggio, que the Grid se propose de jeter à la gueule du spectateur.

Plus modestement, le montage qui suit, pour hystérique qu’il soit dans sa deuxième partie, sera sans doute loin de vous questionner comme l’original. Mais à défaut de ce but (que je n’ai du reste pas cherché), j’espère qu’il vous fera passer un voyage peut-être pas forcément agréable mais dépaysant en diable.

Allez, éteignez les lumières, montez le son, foutez la vidéo en plein écran (pour cela allez plutôt sur ma chaîne Youtube), collez vous à votre moniteur, ce soir, Bulles de Japon se la joue court métrage expérimental tendance champignon hallucinogène. Enjoy !

 

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5 Commentaires

  1. Très sympa de créer avec des matériaux existants. Un joli exercice de style en tout cas. Olrik « fuckin’ film editor ».

    Tout ceci me rappelle le court-métrage « 0.201 » (2010) de Ko Seok-heui. Ouais, je sais. Un mec du Kimchisthan… j’écrivais au sujet de ce court : « le cinéaste traîne sa caméra d’un point à l’autre de la ville. Il y filme le marasme ambiant, les monuments traditionnels qui subsistent aux côtés des bâtiments modernes. Ko Seok-heui capte chaque soubresaut d’une ruche à ciel ouvert dont émane des contrastes forts. Il prend le temps de s’arrêter en prenant le pouls du monde qui l’entoure. Si la démarche est intéressante et parvient à nous happer par les images et l’ambiance dégagée, il y a tout de même de fortes chances que l’ennui pointe devant sa durée… »

    Ce que j’écrivais au sujet de « 0.201 » peut être ici recyclé. Là où il y a une différence de taille, c’est sur la musique employé… sans ça, j’ai bien accroché.

  2. Bel exercice de style en effet ! Qu’est ce que c’est long le montage mais tellement satisfaisant quand on dépasse ses attentes. Possesseur d’un mac, je regrette ce bon vieux windows media maker, tellement basique et simple pour les monteurs du dimanche comme moi.

    C’est d’abord Baraka que j’ai vu, donc ça restera comme une claque pour moi mais c’est vrai que son côté spiritualiste fini par gonfler.
    Koyaanisqatsi, il faut que je le revois, mais je me souviens qu’avec la fusée qui explose, il jouait aussi sur la corde du « tout est vanité ». Son titre même, c’est le mythe du bon sauvage. « L’humanité est à son crépuscule, fuyez !  »

    Mais où ?

    Le Japon s’y prête, bien évidement, avec des taux de croissance de 10% à la belle époque, cela faisait une richesse/production/consommation qui doublait en approximativement 7 ans. Prenez tout le Japon, ses infrastructures, ses ports, immeubles, bateaux, voitures, routes, films pinku etc….et multipliez tout par deux en moins de dix ans sur un territoire fini ! On manque de place tout d’un coup.

    Les films comme Baraka et Koyaanisqatsi tirent la sonnette d’alarme, face à cette croissance qui nous réjouit et nous émerveille mais qui vue globalement, devient incontrôlable et dommageable à plusieurs égards.

    Si on veut aller plus loin dans les faits, de « simples » opérations arithmétiques sont aussi parlantes que ces documentaires et nous expliquent le pourquoi du comment. Pas de musique, pas d’images accélérées mais des équations et du bon sens. Navré de casser l’ambiance, c’est la séance mathématiques du dimanche :

  3. Pour les cancres,

    Et au plaisir de te lire sur Sans Soleil

  4. @ I.D. :
    « Très sympa de créer avec des matériaux existants. « 
    Ces mini vidéos d’Uniqlo ont été pain béni pour moi car depuis longtemps, quand je voyais la séquence sur L.A., je me disais que faire la même chose avec Tokyo ou le Japon en général, ça aurait eu de la gueule. Evidemment, utiliser des rushs fait par soi-même aurait eu encore plus de gueule mais là, ça suppose clairement de vivre sur place. Un mec sur Youtube en a fait sa spécialité. C’est parfis un peu systématique mais certaines vidéos sont réussies :

    Pour 0.201, je le note, apparemment ça a tout pour me plaire.

    « Ce que j’écrivais au sujet de « 0.201″ peut être ici recyclé. Là où il y a une différence de taille, c’est sur la musique employé… sans ça, j’ai bien accroché. »

    Tiens ? Le père Glass t’aurait irrité les oreilles ? 🙂 Ou tu parles peut-être de la musique employée sur le film coréen, pas à la hauteur ?

    @ Bouffe-tout :
    « Qu’est ce que c’est long le montage mais tellement satisfaisant quand on dépasse ses attentes. Possesseur d’un mac, je regrette ce bon vieux windows media maker, tellement basique et simple pour les monteurs du dimanche comme moi. »

    Long mais très prenant et effectivement très satisfaisant quand on arrive au résultat. Sans doute une pratique que je vais développer lors de mon prochain au séjour au Japon.
    Pour les softwares, difficile de revenir en arrière quand on a goûté à Adobe Premiere.

    « C’est d’abord Baraka que j’ai vu, donc ça restera comme une claque pour moi mais c’est vrai que son côté spiritualiste fini par gonfler. »
    J’ai l’impression que voir Baraka ou Koyaanisqatsi en premier a son importance. Ceux qui ont d’abord vu le premier ne jurent que par lui et inversement, ceux qui, comme moi, ont d’abord vu Koyaa méprisent ouvertement Baraka. Dans les deux cas, on ne peut nier que Baraka soit plus grand public, c’est à la fois sa force et sa limite je trouve.

    « L’humanité est à son crépuscule, fuyez ! »
    Mais où ?

    Plutôt que « fuyez! », ce serait plutôt « arrêtez tout ! » afin de revenir au mythe du bon sauvage. Mais même cette solution n’est pas satisfaisante puisque Powaqqatsi, dont la première partie est consacrée à des peuplades plus primitives, nous montre comment elles finissent par déraper inéluctablement dans un monde à l’occidental. Et je ne parle même pas de Naqoyqatsi et son plan final fulgurant où l’on voit un parachutiste se muer en une sorte d’Icare destiné à sa transformer en une sorte de poussière d’étoile.
    Tiens, j’y pense, je voulais donner les bandes annonces des 3 films pour ceux qui ne connaitraient pas mais j’ai oublié. Je répare ça :


    Sinon j’ai bien travaillé, j’ai étudié la (deuxième) vidéo dans ses moindres recoins, je crois que je suis maintenant une bête sur les questions démographiques et énergitiques.

    Pour Sans Soleil, ouais, c’est la pièce manquante après le Mystère Koumiko et Tokyo Days, faudrait que je m’y mette prochainement.

  5. Pour te répondre Olrik, je préfère le taf du père Glass ! ^^ La musique du film sudco était plutôt quelconque à côté… 😉

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