Tintin de Spielberg oblige, difficile de ne pas réactiver cette série sur les Japonais chez les Belges pour évoquer rien moins qu’un des plus ignobles bad guys de la BD franco-belge :

Mitsuhirato

Cinquième album des Aventures de Tintin, le Lotus Bleu peut être  considéré comme le premier tant les précédents opus apparaissent en comparaison comme de simples amuse-gueule, des histoires mal foutues basées uniquement sur un enchaînement rocambolesque d’actions sans queue ni tête. De simples « jeux » pour reprendre l’expression d’Hergé lui-même. Et c’était parti pour qu’il en aille de même avec le Lotus lorsque Hergé annonça à la rédaction du Petit Vingtième son désir d’envoyer son reporter en Chine. Paul Jamin, un de ses assistants, fit aussitôt claironner la nouvelle dans les colonnes du journal en présentant la Chine comme un effroyable pays truffé de mille dangers. C’est ici qu’intervient le bon abbé Gosset, aumônier des étudiants chinois à l’université de Louvain, évidemment effaré devant le tissu de clichés imbéciles que s’apprête à mettre en scène Hergé. Il se fend alors d’une lettre lui demandant de se documenter un minimum sur l’histoire, la géographie, la société et la culture de ce pays. Et comme deux précautions valent mieux qu’une, il charge un jeune étudiant chinois de le contacter à son domicile pour l’abreuver d’informations sur l’Empire du Milieu. C’est ainsi que le 1er mai 1934 devient une date capitale dans l’oeuvre d’Hergé (et par voie de conséquence l’histoire de la BD franco-belge) : un certain Zhang Chongren (plus connu sous la transcription Tchang Tchong-Jen) vient sonner à sa porte.

 

S’ensuivra une heureuse collaboration qui changera donc radicalement l’art d’Hergé en lui faisant comrpendre l’honnêteté intellectuelle qu’il peut y avoir vis-à-vis des lecteurs à donenr une image précise, documentée, des pays vers lesquels était envoyé Tintin. Outre cela, les deux hommes noueront une amitié indéfectible qui, 50 ans plus tard, alors que le Chinois était retourné en Chine, totalement englué par les événements de son pays, se renouera miraculeusement lors de touchantes retrouvailles en 1981.

Bref, tout cela pour dire que le Lotus Bleu, en plus d’être l’un des plus beaux albums de Tintin, est une histoire charnière dans l’oeuvre d’Hergé. C’est dans ce cadre chinois mitonné aux petits oignons, truffé de détails faisant « vrai » et respectueux de la culture chinoise que vit notre personnage du jour. Un Japonais. Et là, un point d’histoire (rapide, je vous rassure) pour planter le décor de l’histoire s’impose. Je vais essayer d’être clair et précis…

Nous sommes au milieu des années 30. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que rien ne va plus dans l’Empire du milieu. Les efforts précédents de Sun Yat-sen, le « père de la Chine moderne », afin d’essayer de créer une Chine unie grâce au soutien de l’URSS, ne se concrétisèrent pas après sa mort en 1925. Au nord, c’est le bordel. Le boss, un certain général Tchang Kai-shek, en bave sévère pour essayer de conserver un semblant d’autorité face à des généraux remontés comme des pendules. Pire, le peu de force dont il dispose est utilisé pour lutter contre les forces communistes de Mao Tsé-Toung au sud plutôt que de résister face aux Japonais.

Autre chose : à cette époque Shangaï est divisé en deux concessions. Celle du sud appartient à la France tandis que celle du nord est contrôlée par les Anglais, les Américains, des représentants Chinois et les Japonais. Ces derniers forment la colonie la plus importante et font partie des puissances qui ont imposé à la chine des traités commerciaux inégaux.

Le japon justement. Sorti vainqueur de la première guerre mondiale, il a le vent en poupe. Son armée est puissante et son industrie et son commerce ont fait un bond prodigieux. Problème, avec la crise de 1929, les marchés occidentaux lui sont fermés. Afin d’éviter le marasme, il lui faut se tourner vers d’autres marchés, en Asie notamment et plus particulièrement en Chine. Boosté par la présence en son armée de généraux un peu fascisants (parmi lesquels le général Araki) et convaincus de la supériorité des valeurs japonaises, le Japon sera de plus en plus enclin à mettre en place une politique expansionniste du côté de l’ouest.

Arrive septembre 1931 : un attentat à la bombe contre la ligne de chemin de fer du Sud-mandschourien va servir de prétexte à une petite incursion militaire en Mandchourie où le Japon a des intérêts. Il faut dire que l’attentat était d’une gravité sans précédent puisque, pensez donc ! 75 cms de ligne furent détruits ! Débute alors une politique de grignotage de la part du Japon, et une tentative impuissante de la Chine pour se protéger (non par les armes mais… par le boycottage des produits japonais). Terminons avec la Société des Nations, l’organisme mis en place après la guerre pour éviter les conflits armés mais dont le vain bavardage, l’inefficacité ne permettront en rien de résoudre le conflit en Mandchourie. Avec un sens du raccourci graphique, Hergé fera le résumé de l’escalade en Mandchourie avec ce sens de la satire dont il est parfois capable :

Voilà pour les données historiques. Lorsque l’on ajoute la donnée génétique du Lotus Bleu, avec la présence de Tchang aux côtés d’Hergé pour le mettre au parfum de la situation en Asie, on comprend vite combien la représentation des asiatiques va se faire au détriment des Japonais. A tel point que durant sa parution dans le Petit Vingtième, devant la tournure que prenait l’histoire d’hergé, la diplomatie japonaise n’hésita pas à exprimer son mécontentement par la bouche  du président des amitiés sino-belges, le général Pontus. A l’époque, la faveur des dirigeants et de l’opinion allait aux Japonais, anciens alliés durant la 1ère guerre mondiale mais aussi, face à la Chine, image rassurante de l’ordre et de l’occidentalisation exemplaire.

Or, pour Hergé, et c’est maintenant que nous pouvons faire intervenir notre personnage du jour, cette image n’est que superficielle :

Affable, Mitsuhirato apparaît d’abord comme la parangon du Japonais modeste et poli. Mais face à son adversaire chinois, Wang Jen-Ghié, le verni ne tarde pas à disparaître :

Même cadrage, même forme de visage, mêmes lunettes et pourtant un monde de différences entre les deux personnages. C’est que Mitsuhirato, contrairement au Chinois, apparaît comme une sorte d’asiatique abâtardi par l’occident. Là où Wang vit en harmonie dans un univers er des valeurs ancestralement chinoises, le Japonais se vautre dans un capitalisme à l’occidental. On sent une soif de puissance, puissance que n’étanchera pas la seule Chine, comme en témoignent les destinations sur le tableau et le fait que le globe terrestre nous montre l’Europe. Occidentalisé aussi par son accoutrement. Il opte pour le costume à l’occidental mais force est de constater qu’il le porte bien mal :

Avec son allure éfflanquée et sa queue de pie qui pendouille dans son dos, Mitsuhirato a un peu du chimpanzé qui cosplaye. Et il n’est pas le seul puisque dans cet album, qu’il soit militaire, homme d’affaires mafieux ou simple petite frappe (Yamato le complice), le Japonais n’est jamais vu dans des vêtements traditionnels :

Et puis, il y a le visage. Ou plutôt la gueule, le faciès. On a beau dire que dès qu’il pratiquait la caricature, Hergé mettait toutes les origines sur un pied d’égalité, difficile de nier , qu’en fait de laideur, Mitsuhirato remporte la timballe haut la main.

Allez, peut-être à égalité avec Rastapopoulos.

Ils sont bien loin les gangsters de Tintin en Amérique. Là, on a un vrai méchant, comprenez un personnage qui porte sur son visage la noirceur de son âme. Cela n’a l’air de rien, mais lorsqu’on lit pour la première fois le Lotus Bleu avec ses yeux d’enfants, il y a de quoi être désarçonné, voire carrément un peu effrayé par ces visages grimaçants toutes dents dehors. « Visages », car Mitsuhirato n’est pas le seul à être doté d’une plastique peu engageante. Le moindre lieutenant, le moindre général jap’ arbore un visage plus proche de celui d’un kaiju dans un épisode de Gavan que de celui d’un Ken Takaura dans un film de guerre. Ainsi le général Haranochi :

 

… prototype de la vieille baderne ventrue et caractérielle. Ce côté Papa Schultz prêterait à sourire s’il n’y avait pas à côté la peinture de l’occupation japonaise, occupation qui s’accompagne de détails marquants par la violence qu’ils suggèrent. Ainsi ces deux cases :

Je me souviens qu’alors gamin je me suis toujours demandé à cet instant : « que se serait-il passé si Tintin s’était effectivement caché dans un sac de riz ? ». Et le petit Olrik d’imaginer effaré le corps transpercé et sanglant de son cher Tintin ! Nous ne sommes certes pas dans Maus, mais par rapport à d’autres albums de Tintin où Hergé représentent des scènes de tension politique, le Lotus Bleu m’a toujours paru le plus réaliste dans sa représentation d’une violence militaire qui ne s’embarasse pas de précautions.

Dans ce contexte, Mitsuhirato, cet espion-homme d’affaires-trafiquant de drogue est comme un poisson dans l’eau. En deux planches, Hergé nous montre la dangerosité d’un personnage qui en quelques cases va chercher à empoisonner/poignarder/flinguer Tintin :

A chaque fois la tentative de meurtre tourne en pantalonnade. Non seulement le personnage est assez lâche pour s’en prendre à quelqu’un de désarmé, mais il est de surcroît incapable de mener à bien une tâche qui demande du sang froid. Aux antipodes de l’image de Japonais maître de lui-même qu’il veut donner, Mitsuhirato est finalement un sanguin plus bon à envoyer des sous-fifres pour exécuter les basses besognes plutôt que de les faire lui-même. L’apothéose étant la triple exécution par décapitation qu’il fait faire… au propre fils de Wang !

Oui, bien plus que Rastapopulos, Mitsuhirato apparaît comme LE génie du mal dans l’univers de Tintin. Comme d’autres, il fait le mal avec un sens certain de la cruauté raffinée. Mais il est le seul à en jouir, à montrer son impatience à le commettre :

Une telle crapule ne pouvait que mourir à la fin de l’histoire. Rastapopoulos, personnage ignoble mais plus bouffon, ne mourra jamais, comme si le mal qu’il incarne n’était qu’une grenade à chaque fois aisément dégoupillable par Tintin. Il n’en va pas de même pour le Japonais qui est à deux doigts d’exécuter Tintin. Il rejoindra donc le club très fermé des quelques personnages dans les aventures de Tintin n’ayant pas la chance de terminer les albums. Avec cependant un étrange privilège :… celui de mettre fin lui-même à ses jours, privilège qu’il partage avec Wölff dans On a marché sur la Lune (mais ce dernier étant un simple pauvre type manipulé). Ultime et étrange sursaut d’honneur d’une crapule qui pendant 61 planches a passé son temps à montrer combien elle était déconnectée des valeurs du samouraï. N’importe, en digne adversaire de Tintin, il aura droit à une oraison formulée par ce dernier : « Dieu ait son âme. Mais c’était un rude coquin ! ».

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