Guy de Maupassant n’a rien à cirer des japonaiseries

 

Dans la deuxième moitié du XIXème siècle, tous les écrivains kiffent les beaux objets venus du Japon. Tous ? Non, car un irréductible n’hésite pas, lors d’un numéro de décembre 1880 du Gaulois à confier son mépris pour ce qu’il nomme les « japonneries », cet homme, c’est…

Guy de Maupassant.

L’auteur de Boule de suif avait pourtant un goût certain pour un ameublement ancien et raffiné. Et il a pu ressentir un plaisir esthétique certain lorsque, trois mois après son article, il pénètre dans l’antre des frères Goncourt, collectionneurs acharnés et thuriféraires convaincus des japonaiseries, pour admirer des ivoires, des armes et autres albums inestimables en provenance du Japon.

Le père Zola n’était d’ailleurs pas en reste, et dès 1868 encore ! puisque sur cette toile de Manet on le voit chez lui entouré d’un paravent japonais et d’une estampe de Kuniaki. Et vous pouvez être sûrs que derrière le fatras de papelards au fond se cache une figurine G-Taste !

Mais voilà : les Goncourt sont de véritables amateurs, eux, des passeurs d’un « Beau » jusque là inconnu, ce que ne sont pas les faux connaisseurs, les collectionneurs sans discernement qui se contentent de bêler leur admiration devant des objets déjà répandus et qu’ils  achètent pour se poser en hommes de goût. Deux ans plus tard, Maupassant remettra le couvert en fustigeant cette sale nouvelle race de collectionneurs dans un article (toujours dans le Gaulois) intitulé Bibelot :

Tout le monde aujourd’hui collectionne ; tout le monde est ou se croit connaisseur ; car la mode s’en est mêlée. Les actrices ont presque toutes la rage de bibeloter ; tous les hôtels particuliers semblent des musées encombrés de saletés séculaires. Le Vieux gâte notre temps, car il suffit qu’une chose soit ancienne pour qu’on l’accroche aux murs avec prétention. Un homme du monde se croirait déshonoré s’il ne coucahit dans un lit de chêne vermoulu, piqué des vers, incommode, rapiécé, dont tous les morceaux sont  antiques, il est vrai, mais unis ensemble par le fabricant de Vieux, et peu faits pour ce rapprochement. […]  Un siège à la Dagobetrt ou un casque à la Don Quichotte, au-dessus d’un téléphone, me paraîtront toujours des objets risibles.

Très en verve Guy, et l’on appréciera sa misogynie (ou clairvoyance, c’est selon) envers les femmes qui s’occupent de rabouler dans leur loge de vieux objets même pas beaux :

Les femmes surtout sont des collectionneuses inénarrablement ridicules, car tout leur manque pour ce métier : la science profonde, la possibilité de vyager à pied, de logis en logis, par les pays peu connus, l’acharnement dans la passion. Il ne suffit pas d’ailleurs d’être un connaisseur, il faut posséder la vocation, une sorte d’intuition, de pénétration particulière, et, par-dessus tout, le sens artiste, ce flair si délicat donné à si peu d’hommes.

Ridicules les femmes ? A regarder cette toile, il semblerait que ce soit ce que pensait aussi James Tissot :

Young Women looking at Japanese Objects.

Pour ces collectionneurs, il ne s’agira pas de faire preuve de sens esthétique devant une rareté mais simplement d' »écrémer le passé ». Les Goncourt achetaient du Beau, la horde de faux connaisseurs se comptent désormais du Vieux. Les Goncourt tantôt se couvraient de dettes pour acheter un objet, tantôt achetaient à bas prix des objets dont leur oeil exercé saisissait immédiatement la valeur artistique ; pour les autres, ceux qui « s’y connaissent en choses admirées, mais non pas en choses inconnues », ils sont surtout passés maîtres pour amasser des « objets coûtant fort chers ». Point de passion, encore moins de goût ou d’intelligence, juste la « victoire brutale de la richesse » (formule des Goncourt eux-mêmes).

On comprend dès lors mieux la sévérité de Maupassant en décembre 1880 lorsqu’il publie au Gaulois son article intitulé « Chine et Japon ». Admirer des japonaiseries chez un Edmond de Goncourt est une chose. Apprécier la mode japonaise dans le tout Paris et les tombereaux de bibelots qui sont déversés dans tous les salons en est une autre. « Il n’est point une rue dans Paris qui n’ait sa boutique de japonneries ; il n’est point un boudoir ou un salon de jolie femme qui ne soit bondé de bibelots japonais ». Du moins cette invasion a-t-elle eu un effet positif, celui de tuer le bibelot français qui, au yeux de Maupassant, s’est dénaturé avec « l’ascension continue des couches nouvelles [qui] amène sans cesse à la surface un flot de populaire travailleur, mais peu artiste ». Bref, le « commun » a porté son dévolu sur le Japon qui est devenu le « dernier refuge du joli ».

Problème : le Japon n’est plus ce qu’il était. Il nous copie, il s’occidentalise, il s’embourgeoise, et il a tort :

car l’habit noir sied mal aux petits Japonais en pain d’épice.

Certes, on ne voit pas trop le rapport entre des objets séculaires, potentiellement beaux, et la « dégénérescence » des Japonais d’alors. Mais il y a sans doute de la provocation dans l’agacement de Maupassant devant l’admiration béate de ses contemporains devant les japonaiseries. Une manière de signifier que le Japon est pour le moment, avec son fatras de bibelots archi connus, inepte à étonner, à toucher, à procurer de nouvelles sensations esthétiques. Ce qui n’est pas le cas de la Chine : sa pantomime, son théâtre et surtout sa poésie, tout concoure pour Maupassant à faire de ce pays un oasis du Beau sur lequel il serait plus sensé de s’attarder :

N’est-il pas vrai aussi qu’un pays qui fait produire de pareils vers à de pareils poètes serait, pour cela seul, digne de tout intérêt ? Qu’on m’en montre autant sur le Japon.

Avis aux collectionneurs avec le portefeuille en bandoulière. C’est soit la Chine, soit le Japon mais alors, pour ce dernier, il faudra veiller à se sortir les doigts pour dénicher des perles encore inconnues. Tu aurais dû vivre à notre époque Guy, assurément mon blog t’aurait plu.

En bonus aujourd’hui : l’article en intégralité :

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11 Commentaires

  1. Like it ! Merci pour ce point histoire, j’aime beaucoup les anecdotes historiques.
    Maupassant devait quand même refléter la très grande majorité des opinions de l’époque à l’égard de l’extrême-orient. Si mes souvenirs d’histoire des faits économiques sont bons, durant la Belle Epoque on parlait volontiers de « camelote japonaise » pour les importations en provenance de ce pays. C’était en – 84 av. La Playstation.

    • @ Sans Congo : Je ne sais pas, il serait intéressant de savoir si Maupassant était un rapporteur des opinions de son temps ou sur ce coup un précurseur. En tout cas un basculement est sûrement en train de se faire alors en ce qui concerne la perception des objets nippons.
      Une chose est sûre : si j’avais vécu à cette époque, c’est clair que j’aurais écrit un livre intitulé « les mousmés de la semaine » avec plein de jolies images de ce type dedans :
      null
      Les cartes postales de bijins à poil ne seront jamais de vils brimborions !

      • (Certes, le commentaire date de l’année dernière mais, ) J’aurais tendance à penser que le basculement a déjà eu lieu 10 ans de cela, et que maintenant c’est le Corée du Sud et la Chine qui sont « spot-on ».

        La Chine, par sa taille et l’éclectisme qui en résulte, prendra certainement nettement plus de temps avant d’avoir cette image, mais pour la Corée, c’est presque chose faite : à travers des Chaebol tout-puissants tels que Samsung et LG par exemple ; pendant que de son côté, les jadis figures de proue de l’électronique japonaise ont désormais plus de mal.

        • Assez vrai. Je me demande par exemple où ça en est dans le secteur de la photographie, si la suprématie Nikon/Canon est aussi écrasante qu’autrefois. Remarque, c’est justement un secteur où les Coréens et les Chinois ne me donnent pas vraiment l’impression d’être présents. Même chose dans les consoles de jeux d’ailleurs…

  2. Il envoie du gros Guy. Ce serait intéressant de savoir ce qu’il pensait de Loti qui était en quelque sorte le chantre de cette japonaiserie.
    A y regarder de plus près, je lis ici qu’il lui reprochait d’être, à travers ses romans, rien de moins qu’un faussaire des sentiments, un poète rêveur, certes charmant, mais faux ou trop loin de la vérité.
    A sa défense, Loti n’était pas non plus un japoniste béat, cf cet article sur Loti et son ambivalence vis-à-vis du Japon, tantôt subjugué, tantôt méprisant.

    Qu’aurait pensé Maupassant au bras d’une petite mousmé, aussi incorruptible soit-il. Moi je dis qu’Il se serait converti fissa au nato et à l’ukiyo.

  3. « Qu’aurait pensé Maupassant au bras d’une petite mousmé, aussi incorruptible soit-il. Moi je dis qu’Il se serait converti fissa au nato et à l’ukiyo. »

    D’autant plus vrai que Maupassant était un fin queutard, un acharné des lupanars avec plein de dames expertes et aux jolies formes dedans. J’imagine donc volontiers sa réaction à la lecture d’un numéro d’Heibon Punch ! Bijin addict recta qu’il aurait été, le Guy !

    Pour Loti, c’est curieux, j’ai visité sa maison (je recommande au passage) et je n’ai pas souvenirs de japonaiseries. Une grande pièce gothique, des salons somptueusement arabisants, ça oui, mais des katanas, des estampes, des bibelots laqués, point il me semble.

  4. Ah, je reconnais bien là mon Guy.
    En fait, rien n’a changé, et je n’ose l’imaginer à la Japan Expo! En fait, si, j’aurais adoré un article de Maupassant sur la Japan Expo dans le Gaulois.

    En tout cas, merci Olrik, tu m’as rappelé qu’il ne faut pas que j’oublie de mettre un ou deux Maupassant dans mes valises.

    •  » j’aurais adoré un article de Maupassant sur la Japan Expo dans le Gaulois. »

      Ou carrément dans Gil Blas, journal où le ton était encore plus libre. Je ne saurais que trop te conseiller de te procurer un recueil de ses chroniques (on trouve ça en poche), on y trouve un Maupassant acéré, combatif et souvent drôle.

      • Tiens c’est vrai que maintenant que j’y pense je n’ai pas tant lu ses chroniques que ça (uniquement celles qui parlaient de littérature)…
        Vais-je avoir le temps de trouver ça avant de partir? Suspense… (damn! j’ai passé une commande à Amazon hier)

  5. PERSO, JTROUVE SA NUL , APRES VOILA QUOI 🙂

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