Entre ombre et lumière

Trois semaines qu’a eu lieu le tiercé perdant tremblement de terre – tsunami – nucléaire. Trois semaines et je dois bien l’avouer : je m’en suis largement remis. « Votre famille va bien ? On pense beaucoup à vous en ce moment ». Remarque amicale de mon toubib hier. Aussitôt, je dégaine une mine rassurante pour assurer que oui, tout va bien, que de toute façon, la belle-famille étant au sud-est, on a de quoi dormir relativement tranquilles. Et d’enchaîner avec un air cafardeux pour s’accommoder avec l’expression rembrunie de l’interlocuteur qui, plutôt que d’arborer une mine réjouie pour notre chance, préfère jouer la sérénade de l’apitoiement pour ce peuple qui morfle sévère. Cela permet de couper court à une conversation qui pourrait s’éterniser. J’ai la technique, je l’ai pratiquée un grand nombre de fois avec des collègues et des voisins. Je pourrais entamer une conversation entrant plus dans les détails, mais je me suis vite aperçu combien l’exercice était vain et douloureux.

On s’aperçoit du gouffre qu’il y a entre les analystes factuels de salon qui n’ont jamais mis les pieds au Japon et une façon de ressentir les choses plus viscérale, plus intime. J’ai essayé une fois ou deux puis j’ai assez vite battu en retraite, préférant laisser dire plutôt que de chercher à exposer une vision des événements qui aurait le tort aux yeux des autres d’être inadéquate car trop subjective, pas assez « homme du XXème siècle » (comme dirait Madame Mado), et qui aurait celui pour moi de rabaisser un événement « personnel » à une conversation de PMU. Tiens ? je parlais de tiercé…  peut-être un lien de cause à effet avec ces discussions auxquelles ne manquaient plus que le pastaga et les cacahuètes pour parfaire le plus croquignol des spectacles : l’analyse de comptoir, l’argumentation du coup de poing sur la table, la dialectique à l’haleine chargée, la caboche sur biceps.

Bref, ça va mieux. Étrangement mieux d’ailleurs. Les dix secondes quotidiennes que consacrent dorénavant nos journaux nationaux semblent tirer en longueur un cauchemar qui n’en a plus longtemps à exister (enfin, dans sa forme la plus spectaculaire s’entend). Un mauvais rêve peut laisser une empreinte encore vive dans une matinée. Mais à la fin de la journée…

C’est un peu pareil avec le japon et ce nom de Fukushima répété ad nauseam jusqu’à le rendre presque importun, grotesque dans son côté « les plus courtes sont les meilleures ». Impression renforcée lorsque j’entends mes beaux-parents plaisanter avec mon fils via la webcam. Savent-ils au juste qu’il y a eu quelque chose dans leur pays ?  Sans doute mais ça n’empêche pas mon beau-père de s’envoyer sa Kirin et ses verres de shochu glacé pour décompresser d’une nouvelle journée de boulot harassante. Quant à moi, j’ai passé cette semaine à découvrir avec délice la fonction « Street View » de Google Earth et à essayer de retrouver des endroits qui m’avaient fait ressentir une émotion quelconque lors de mes séjours là-bas. Fukushima ? J’avoue n’avoir pas cherché une seule fois pour voir à quoi ressemblait l’endroit.

Finalement, il en va de mon inquiétude comme de la radioactivité. Éprouvante au début car dense. Et puis, le quotidien et son habituel lot de vents en tout genre aidant, elle se disperse et finit par devenir tolérable, moins prégnante. J’ai beau fermer les yeux pour imaginer ces petites rues en charpies et dont la forme première entrait douloureusement en résonnance avec la familiarité que j’entretenais avec leurs équivalentes mizayakiennes, ce n’est plus la même chose : je rouvre les yeux, je prends une gorgée de café, puis, au choix, je me replonge à mon travail, à mon article en cours, à mon livre, à mon film ou à Street View pour essayer de retrouver où se trouvait cette jolie fille photographiée lors de l’Erekocha matsuri de Miyazaki. Lumière virtuelle d’un Japon vécu en France, lumière qui suffit à me faire oublier l’ombre qu’il est en train de traverser. Ou plutôt, à me faire croire qu’il saura comme ce beau visage retrouver la lumière avec un grain de peau intact. Ou à peu près. Sans métastases de préférence.

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4 Commentaires

  1. Content que tu en sois remis. En fait, je m’en suis aperçu au rythme soutenu des séances cinéma sur Bulles de Japon ces derniers jours. Le feu sacré pour dénicher la perle rare nippone est revenu ?

    Bouffe-tout, qui s’accroche à ce pays comme à un petit bout de pain, ce « pays qui me dépayse au point de n’être plus moi-même que dans ce dépaysement » – comme disait Marker (dont j’ai pris une carte de fan club pour m’autoriser à le citer et donner un peu de valeur ajoutée à mes commentaires).

  2. « Le feu sacré pour dénicher la perle rare nippone est revenu ?  »

    Il en est de la soif de découvertes (et de faire découvrir) comme des menstrues de nos chères bijins : ça fonctionne par cycles. Avec un bon rendement en ce moment, en termes de nombre d’images sur pellicules par jour. Faut bien ça pour éviter de s’agoniser d’infos made in NHK World.

    Marker… ça me fait penser que je n’ai toujours pas critiqué Sans Soleil.
    Jolie citation mais je crois que tu l’as déjà sortie. Pas grave, c’est comme une tisane avant d’aller au pieu.

  3. J’ai hâte de te lire sur Sans Soleil…

    Sympa la bijin de la photo sinon, un joli trophée de chasse ! Elle t’a vu ? On dirait qu’elle regarde un peu plus haut.

  4. « Elle t’a vu ? »

    Non car elle était concentrée pour un numéro de danse. D’où ce regard fixé au-delà de la foule. Autre truc qu’il faudrait que je fasse : prendre à bras le corps toutes les vidéos prises lors de ce festival et en faire un montage pour essayer de donner une idée de l’ambiance sympatoche de ce festival. Je garde ça sous le coude pour cet été, quand ça sera de saison.

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