Misora, de Sachiko Kanenobu (1972)

L’écoute d’une très belle chanson d’Iron & Wine m’a mis d’humeur folk pour tout le week-end. Les inévitables Happy end seront de la partie pour sûr ! mais tout aussi inévitablement une jeune femme dont je n’ai pas encore parlé en ces pages.

Pour les lecteurs qui seraient intéressés de se constituer une petite collection de folk made in Japan mais qui ne saurait par où commencer, vous pouvez d’ores et déjà aller commander Misora de Sachiko Kanenobu.

Et délicieuse avec ça !

Réalisé en 1972, cet album a pour particularité d’être le premier de la première chanteuse-auteur-compositrice japonaise. Découverte à 18 ans à Osaka, Sachiko signe en 1968 chez le premier éditeur indépendant japonais, URC (Underground Record Club), label qui changea considérablement le paysage musical japonais avec des groupes tels que Happy End, Folk Crusaders ou Kenji Endo.

On a pu la surnommer à cette époque la « Joni Mitchell japonaise », comparaison flatteuse mais réductrice en ce qu’elle assimile Sachiko à une simple imitation d’une artiste américaine (un peu comme si l’on qualifiait Happy end de « Buffalo Springfield japonais », pas faux mais un peu rapide). Pourtant, comme les meilleurs artistes japonais folk de l’époque, elle a su trouver le moyen de sonner naturellement de façon japonaise sans que l’auditeur soit toujours tentés de se dire à chaque coin de chanson « cela me fait penser à untel ou unetelle ».

Difficile à l’écoute de ce Misora de ne pas être charmé par la simplicité, l’innocence et la douceur qui se dégagent des chansons de Kanenobu. Souvent limitées à leur plus simple expression formelle (une voix, une guitare), elles résistent fort bien au temps. Le titre éponyme, à la fois gracieux et la simplicité même, donne tout de suite le ton :

La palette sonore s’enrichit dans le deuxième morceau, あなたから遠くへ, avec un orgue discret et un tam tam accompagnant gentiment un refrain entraînant, immédiatement accrocheur. Le genre de morceau que j’aime à écouter le matin devant mon bol de chocolat. Ça nettoie l’esprit et fait mieux passer le fait de se lever à 6H15 pour aller au boulot.

Le troisième morceau en revanche passe sur l’air de « va te coucher ». Beau, très doux, mais pas mon préféré.  Je le vois comme une sorte de préparation au morceau suivant, plus enlevé avec des sonorités country très plaisantes :

Fermez la portière, mettez le contact, allumez l’autoradio, vous êtes partis pour une balade sur les routes japonaises 70’s, un peu comme l’un des jeunes héros du Mouchoir Jaune (ouais, je sais, c’est le problème lorsque l’on passe son temps à sniffer de vieux films, le soupçon de pédanterie n’est jamais loin).

Si vous êtes à nouveau convaincu avec ce morceau, je ne vais pas insister, le reste de l’album est de la même eau. Évoquons juste pour terminer le  neilyoungien Aoi Sakana :

Si l’on aime le folk et la musique japonaise de l’époque, Misora est donc un petit bijou qu’il se faut posséder. Notons d’ailleurs que s’il s’est taillé un succès certain lors de sa sortie, il a par la suite connu une traversée du désert non moins certaine. La faute à Sachiko. Quelques mois avant la sortie de l’album au Japon, elle rencontre en effet à Tokyo Paul Williams, rock critique chez Crawdaddy et Rolling Stone. L’idylle fonctionne tellement bien qu’elle décide de quitter le Japon pour les States afin d’aller vivre avec lui, alors même qu’elle ne parlait pas anglais et qu’elle se trouvait au début d’une carrière prometteuse. Elle vit d’abord à New York puis elle s’installe en Californie où elle élève ses deux fils.

La carrière de Sachiko a d’emblée pris du plomb dans l’aile alors qu’elle venait tout juste de décoller. Malgré tout, deux années plus tard, la chanteuse ressent comme une petite velléité de reprendre sa carrière. Elle retourne au Japon afin de récupérer les bandes de Misora, et sans doute aussi celles d’autres chansons. Malheureusement, les types de chez URC, un peu rancuniers vis-à-vis de son départ précipité, lui rétorquèrent que les bandes, ben, ils les retrouvaient plus !

Un tantinet écœurée de l’industrie musicale, Sachiko regagne les States en se disant qu’on ne l’y reprendrait plus, qu’elle et la musique, c’était bien fini.

Curieusement, sa carrière faillit repartir au début des 80’s, et ce grâce à une rencontre pour le moins improbable. Alors à New York, elle y fait la rencontre d’un écrivain qui, après l’avoir entendue chanter dans une soirée, l’encourage chaleureusement à revenir à la musique. Allant même au-delà des simples conseils, cet auditeur enthousiaste va jusqu’à payer de sa poche les premières sessions d’enregistrements pour ce qui aurait dû être le premier album de Sachiko en anglais. Mais il était dit que la carrière de l’artiste serait un peu maudite puisque l’écrivain en question n’était autre que…

Philip K. Dick !

On est alors peu avant la sortie de Blade Runner, et l’écrivain va bientôt casser sa pipe. Comme par un fait exprès, sa mort interviendra en plein durant les séances d’enregistrement, Sachiko n’aura alors plus qu’à retourner à sa vie familiale.

Il est bien dommage que ces deux événements aient détournée Sachiko de la vie musicale, qui sait quels albums elle aurait pu sortir ? À la place, son œuvre définitivement embryonnaire se relança timidement dans les 80’s à travers quelques albums confidentiels pour l’Allemagne où elle se produisit sur scène, et bénéficia surtout au début des années 90 d’une redécouverte pleine d’éloges de la part d’artistes tels que Kanji Ozawa et Takako Minekawa. Maintenant révérée comme une pionnière du folk au Japon, elle a repris sa carrière cette fois-ci plus orientée du côté de la world music, en compagnie d’un chanteur pakistanais.

Vous hésitez encore ? Allons, une artiste produite par Haruomi Hosono ne peut pas être complètement mauvaise… (argument massue à l’usage des inconditionnels du génial moustachu)

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2 Commentaires

  1. Bonnard tout ça ! Du tout bon.
    Coup classique mais sans préjugé aucun, je vais faire mon auditeur chiant : la très bonne chanson que tu verrais bien dans le Mouchoir Jaune, m’a fait penser (de loin) à The Fool on the Hill, et un groupe qui en a signé une reprise, est revenu à mon bon souvenir. Fait que, je me permets de mettre une pièce dans le jukebox.

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  2. « De loin » effectivement 🙂 j’ai un peu de mal à faire le lien avec the Fool on the Hill (faut dire aussi que je sors groggy du visionnage d’une grosse daube intitulée « how to date an otaku girl ») mais n’importe, le reprise de stone the Crows est effectivement pas mal, t’as bien fait de glisser une pièce dans le juke.

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