Kokusai dori ou à la recherche (vaine) d’une certaine faune

Quand on a l’esprit pollué par les films et que l’on cherche à voir si la réalité montrée dans telle ou telle œuvre est représentative de la « vraie » réalité, on peut s’attendre à des déceptions. Ceux qui ont vu Guerre des gangs à Okinawa (Bakuto gaijin butai) de Kinji Fukasaku se souviennent peut-être de cette formidable scène dans laquelle on voit des malfrats de Tokyo débarquer à Naha, terra incognita qu’ils comptent bien violer de leurs magouilles. Mais la découverte de la ville se fait par leur promenade le long de Kokusai dori, longue avenue jonchée de petits commerces, de bars et d’individus louches. Les plans saccadés nous montrent alors une faune faite de GI désoeuvrés, de petites frappes qui regardent amusés ces yakuzas en costard qui manifestement, « ne sont pas d’ici ». La musique jazzy, minimaliste, hystérique, qui accompagne la scène donne un je ne sais quoi de fascinant, mais aussi d’inquiétant car on devine alors que partir à la conquête d’Okinawa ne va pas être une partie de plaisir. Nous sommes au Japon, mais un Japon avec des codes radicalement différents du reste de l’archipel, et les gangsters vont passer tout le reste du film à essayer, en vain, de les comprendre pour réussir.

La Kokusai dori me semblait donc prometteuse puisque je m’attendais confusément à découvrir ça :

En voilà un programme photogénique!

D’ailleurs le Lonely Planet en remettait une louche en évoquant une « vie nocturne agitée, voire scandaleuse ». C’en était trop ! Moi aussi je voulais voir des voyous, des GI mal élevés et des putes hautes en couleur ! Vous allez me dire qu’il y avait dans cela du plaisir petit bourgeois à fricotter avec la canaille, et vous n’auriez pas tort. Mais il y avait surtout l’envie de photographier cet endroit sous toutes les coutures et de tirer discrètement le portrait de ses habitants, jeu qui me semblait aussi dangereux que d’aller à la chasse aux grands fauves.

Après une petite halte au très confortable Miyako Hotel (ben voui, vous croyez tout de même pas que j’allais pousser le mimétisme avec le film jusqu’à crécher dans un hôtel pouilleux sans air conditionné ?), direction donc l’excitante Kokusai Dori. Et là… comment dire ? Ce n’était pas exactement ce à quoi je m’attendais. En fait de GI et de racaille je me retrouvai face à des couples se promenant main dans la main, des familles venues bader tranquillement, des collégiens mangeant de grosses glaces et des touristes en short faisant consciencieusement les boutiques de souvenirs. Déception. Naha ne m’apparut alors guère différente des autres villes japonaises.

À part les touristes en short que je viens d’évoquer, pas une seule fois je n’ai vu un visage pâle ou un black comme ceux qui émaillent Guerre des Gangs à Okinawa. Vous comprenez ça, vous ? Moi ça me fout en l’air, tout se perd ! Et pour l’activité nocturne électrique, c’était tout pareil : des lumières, des néons, ça oui, mais à part ça, pas vraiment l’impression de se balader dans zoo interlope. Tenez, voici à quoi ressemble l’avenue à partir de minuit :

Même pas un rat crevé sur les trottoirs. Ah! les bonnes infos du Lonely Planet!

Le comble c’est que ce sont de jeunes touristes (probablement américains) qui sont venus me demander si je connaissais des bars sympas avec des, je cite, « boom boom mamas san ». Genre j’ai une gueule à fréquenter les boom boom mamas san, merci les gars, ça fait toujours plaisir de l’apprendre! En tout cas, je me souviens qu’ils avaient l’air eux aussi un poil interloqués par « l’ambiance ».

Ambiance prise en charge à 95% par les éclairages.

Du coup, Naha et sa Kokusai dori n’ont vraiment rien d’une terra incognita. C’est juste une ville japonaise comme une autre, peut-être un peu plus chaotique dans sa forme et dans ses rues, mais c’est à peu près tout.  Pour l’exubérance, on repassera. Ou alors elle ne se donne pas à voir aux touristes lambda, préférant se cacher dans de bonnes adresses connues des happy few. On a finalement l’impression que la Kokusai dori s’efforce de se montrer sous un jour respectable, familial, et que tout ce qui contribue à lui donner une réputation sulfureuse se trouve dans les innombrables petites rues adjacentes. ..

En revanche, pour ce qui est de la couleur locale, allez, là il faut reconnaître que l’on  a tout de même sa dose. Évoquons ici l’habushu, l’alcool local  dont les bouteilles ont la particularité de montrer un joli serpent en train de macérer, cher mais qui sera du meilleur effet dans votre bar :

Après il faut prier pour que la bouteille (qui doit bien faire 4 ou 5 litres) ne se casse pas dans votre valise.

… mais aussi des poteries, des maisons pittoresques (à deux pas de la Kokusai, dans le quartier des potiers), des joueurs de  shamisen sur les trottoirs et, surtout, de fort jolis porte-monnaie faits à partir de grenouilles séchées que vous ne manquerez pas d’acheter pour offrir à votre belle-mère:

Cadeau souvenir 100% « WTF »

Allez, un bon souvenir malgré tout que ces quelques heures passées à arpenter la Kokusai dori. J’évoquerai dans un prochain article d’autres choses qui méritent d’être vus/faits à Okinawa.

Je finis avec ce qui va devenir une petite habitude quand je ferai un article entrant dans la catégorie « voyage » :  une vidéo pour vous donner une (petite)  idée de Naha et de cette avenue, le morceau est celui que l’on entend lors de cette séquence de Guerre des Gang à Okinawa (compositeur : Takeo Yamashita) :

Du même tonneau (ou presque) :

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7 Commentaires

  1. Ping :Peasu serie (3/?) : Heiwa dori « Bulles de Japon

  2. Okinawa a perdu de sa superbe, le poids des années sans doute. Le besoin d’offrir une autre image, plus respectable ou le fait de politiciens qui se sont succédés et qui n’ont pas su préserver une faune qui donnait son charme à la ville. Ripoux ! Par contre le coup du « boom boom mamas san », marrant. ^^ Tiens et cet alcool ? Tu t’es laissé tenter ? Et si c’est le cas, ça donne quoi ? 😉
    Sinon pas mal ton montage bande sonore du film et tes images. J’espère que t’as filé une p’tite piécette au saltimbanque de fin.

  3. « Par contre le coup du « boom boom mamas san », marrant. ^^ »

    Oui, petit souvenir amusant d’une ballade nocturne en solitaire alors que Madame, fatiguée, était retournée à l’hôtel avec Olrik Jr (le Miyako Hotel, que je recommande au passage). Pas vraiment d’autres choses à se mettre sous la dent tant l’atmosphère de la rue était sage.

    « Tiens et cet alcool ? Tu t’es laissé tenter ? Et si c’est le cas, ça donne quoi ? »

    Pas désagréable mais pas non plus indispensable. Faut aimer les alcools au goût médicamenteux.

    « Sinon pas mal ton montage bande sonore du film et tes images.  »
    Seul moyen que j’ai trouvé d’utiliser les tonnes de petits fichiers vidéos que j’ai ramenés lors de mon dernier voyage. Moins fastidieux qu’une interminable séance diapos, Ça reste évidemment très amateur (désolé pour les tremblements de la caméra) mais ça prend 4 minutes et donne une idée du coin, le tout avec de la bonne musique, Comme je ne retourne pas au Japon cet été, j’essaierai d’en faire d’autres dans les semaines à venir.

  4. C’est moi ou la bouteille de habushu en photo est à presque 700€?
    En tout cas je voyais pas Okinawa comme ça, selon un pote c’était le paradis sur terre…

    • « C’est moi ou la bouteille de habushu en photo est à presque 700€? »
      Non, non, c’est bien ça. Inutile de dire que j’ai vite déchanté et me suis retourné vers un modèle moins spectaculaire mais bien plus économique :
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      1000 yens si je me souviens bien. Ça suffit amplement pour goûter ou rapporter un souvenir. Tu remarqueras d’ailleurs qu’elle est encore pas mal pleine, c’est dire si c’est un breuvage dont je raffole. J’en avais ramené une pour mon beau-père. Il y a goûté du bout des lèvres mais j’ai rapidement compris que ma cochonnerie, je pouvais me la garder.
      Sinon, ton pote n’a peut-être pas tort. Le paradis, je n’ai fait que l’entrapercevoir lors d’une incursion vers le nord de l’île. A Naha, c’est pas flagrant, mais je veux bien croire quand on me dit qu’Okinawa est un lieu fabuleux à habiter.

  5. 1000yens ça fait déjà cher la mignonnette… Surtout si c’est pour un alcool au goût pas terrible (a ta description ça me fais penser a la Chartreuse…).

    Sinon pour Okinawa faudrais qu’un jour je prenne mon courage a 2 mains et que j’y fasse tour mais ça change direct le budget Japon. En tout cas une copine japonaise m’avait dit que les gens étaient super accueillants la-bas (après c’est relatif) et qu’elle entravait quedalle a l’Okinawa-ben.

  6. Un peu plus qu’une mignonnette puisque la bouteille fait 18cl. Et ça reste un alcool fort et que l’on trouve difficilement en dehors d’Okinawa. Donc 8-9 euros pour la boutanche souvenir, ça me semble correct.

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