Dans la production de Naomi Kawase, il est des films qu’il peut être douloureux de se farcir : ses courts-métrages expérimentaux autobiographiques. On a parfois l’impression de visionner des rushs bancals d’une ado japonaise à qui l’on viendrait d’offrir une caméra super 8 et qui s’amuserait à filmer tout ce qui lui tombe sous la main (des fenêtres, des fleurs…) en partant du principe que de toute façon, qu’importe le cadrage, qu’importe ce qui est filmé, le super 8 donne d’emblée un côté arthouse qui pourra faire illusion auprès du jobard et qui, surtout, donnera à cette adolescente l’illusion d’avoir du talent.

Dans Tarachime (Naissance et Maternité), on n’échappe pas, une nouvelle fois, à ces pseudo-moments de poésie. C’est facile, très facile, on filme n’importe quoi, on ne cherche pas à avoir une image bien léchée, bien stable, on recouvre le tout de phrases « poétiques » ou de murmures chantonnés par la réalisatrice, et voilà, le tour est joué :

Mais ceci est contrebalancé cette fois-ci par le propos de Kawase qui, dès les premières images, en impose tout de suite au spectateur. Dans ce moyen métrage de 40 minutes, l’auteur de Shara se propose de faire le point sur la notion de maternité : la sienne puisqu’au moment du tournage elle est maman depuis peu, mais aussi celle de sa grand-mère. Deux facettes pour essayer de répondre à cette question : comment parvenir à être, à se sentir mère ? Il faut savoir ici que Naomi a été très tôt confiée à sa grand-mère par ses parents, se retrouvant à côté d’une maman qui n’était pas la sienne et qui ne l’a peut-être pas aimée comme telle. Ce « peut-être », c’est vraisemblablement Kawase qui se l’imagine et qui va chercher à creuser l’affection réelle ou non de sa mère par procuration.

Le film commence par nous montrer cette aïeule (90 ans) prendre un bain. Aucun détail de sa peau ne nous est épargné. La caméra de Kawase s’attarde sur un ventre flasque, puis monte vers des seins qui ont vécu. Kawase semble s’interroger sur ce corps étrange (et étranger ?) qui ne lui a pas donné la vie. Les tétons attirent particulièrement l’objectif, lien symbolique qui attacha charnellement la petite-fille à sa grand-mère : on apprendra en effet par cette dernière (avec un peu de fierté dans le ton) que la petite Naomie buvait goulument son lait.

a

Mais est-ce suffisant pour se rassurer ? Non car il est un épisode qui reste encore au travers de la gorge de la réalisatrice. Lors de son adolescence, après la mort de son grand-père, sa grand-mère lui a en effet signifié, bien sûr en ne le pensant pas, que si elle voulait partir, elle le pouvait. On assiste stupéfaits, évidemment un peu mal à l’aise, à un véritable interrogatoire durant lequel une Naomi Kawase revancharde, encore ulcérée par ces paroles, somme sa grand-mère de s’expliquer. Cette dernière s’excuse, perd pied, commence à avoir les yeux brillants puis crie et se prend la tête à deux mains. Fin de la scène. Quelques instants plus tard, la caméra la surprend en chemise de nuit, souriante mais toujours émue, en train d’écrire une lettre d’excuse pour sa petite-fille. N’importe qui serait touché par cette pauvre petite vieille. Pas Kawase qui conserve encore une certaine dureté dans la voix.

a

Ici, on se demande quel degré d’authenticité accorder à une autobiographie filmée. Dans quelle mesure les sentiments se détachent-ils du filmage et du résultat espéré par la réalisatrice ? Ne surjoue-t-elle pas ses sentiments pour obtenir quelque chose de très fort ? Ou parvient-elle à être sincère, naturelle ? Je n’ai pas la réponse. Et finalement, la mise en scène de soi fait partie de tout projet autobiographique, qu’elle soit littéraire on non. La différence est qu’ici il s’agit d’une mise en scène (de soi) simultanée à la mise en scène (celle de l’interview de la grand-mère), il n’y a pas ce regard distancié de l’adulte qui permet de jouer avec la marionnette du petit enfant qu’il a été. On n’en demeure pas moins saisi par cette tranche de vie sans doute semi-préparée. Passons.

La suite du film est plus apaisée. Kawase semble avoir tourné la page. Elle fête l’anniversaire de sa grand-mère et lui pose, sereinement cette fois-ci, des questions sur son enfance. Ce qui est beau dans ces moments, c’est qu’ils se font en présence du bébé de Kawase et au moment où la grand-mère doit se rendre à l’hôpital pour une tumeur cancéreuse sur le sein. On a en parallèle ce corps malade, desséché, qui n’a plus longtemps à vivre (la grand-mère de Kawase a d’ailleurs disparu durant le tournage), et celui de Kawase, bien portant, dont la poitrine est examinée chez l’échographe pour vérifier que tout va bien, qu’elle sera apte à nourrir le nouveau-né. On est bien sûr dans le lieu commun du cycle de la vie, mais les images brutes que Kawase choisit de montrer tout le long de son métrage lui confère une réelle force.

a

On sent donc que la grand-mère n’est plus très loin de la mort, mais Kawase nous épargnera tout larmoiement à propos de sa disparition (l’image métonymique de sa tumeur suffit d’ailleurs à l’évoquer). Elle préfère insister sur cette image d’une mère retrouvée et sur ce passage de relais avec la naissance qu’elle s’apprête à donner. Dans une logique d’authenticité, de mise à nu totale de l’autobiographe, Kawase termine son métrage en apothéose, en filmant son propre accouchement :

a

a

aComme souvent avec de telles images, on a beau se dire qu’il s’agit de l’acte le plus naturel du monde, on navigue entre un sentiment de stupéfaction et d’émerveillement. Ces quelques minutes font évidemment écho à la scène d’accouchement (jouée par Kawase mais cette fois-ci pour de faux) dans Shara. Dans les deux cas, c’est un accouchement à la japonaise, comprenez pas à l’hôpital mais chez soi, sans péridurale bien sûr et en compagnie d’une sage femme et des proches (pas seulement les parents, les amis proches aussi). C’est une scène d’une simplicité fulgurante, loin, très loin de ses besogneuses tentatives expérimentales, et qui donne au métrage une merveilleuse symétrie : au corps fripé et malade de l’aïeule barbotant (on a un peu cette impression) dans l’eau, semblant prêt à y disparaître, répond à la fin cet autre corps fripé, plein de vie et sortant quant à lui de l’eau du ventre maternel. La réalisatrice a donné la vie, a fait le point sur ses vieux démons, elle peut donc maintenant être mère. Une des dernières images nous la montre avec son enfant. Dans un coin de l’image on remarque la main de l’aïeule, vestige d’une vie, physiquement sur le point de disparaître, spirituellement à jamais présente.

Ce splendide témoignage, produit par Arte je crois, ne possède pas à ma connaissance d’édition DVD. Il faut donc se contenter (pour l’instant) de versions enregistrées à la télévision (Tarachime a déjà été diffusé sur Arte).

Quelques extraits ici

Du même tonneau (ou presque) :