Jeté par la Jetée

la jetée

Être à Tokyo, c’est bien. Y être tout seul, c’est mieux. Du 6 au 8 août dernier, c’est ce qui m’est à nouveau arrivé, dix ans après mon premier voyage. La famille en vadrouille du côté du Kansai durant sept jours, le temps d’utiliser un Japan Rail Pass, il était tentant pour moi de m’éclipser une poignée de journées pour retrouver le frisson de crapahuter en solitaire dans le labyrinthe tokyoïte. Bref l’envie était là, restait l’aval de madame à obtenir, chose que j’obtins assez facilement. Précisons ici que puisque Madame allait rentrer en France dix jours après, me laissant la garde du duo infernal Olrik jr / Olrik the 3rd, les objections de sa part ne pouvaient qu’être timorées.

À moi donc les promenades photographiques, tout dégoulinant de sueur, dans les quartiers les plus vibrants de la capitale. Assez peu de nouveautés dans mes vadrouilles. Une bonne surprise tout de même, que j’évoquerai dans un article ultérieur : Jimbocho, le quartier des librairies d’occasion. Une autre aussi : la Golden Gai, la fameuse concentration de bars située dans Shinjuku. Jusqu’à présent j’étais toujours passé à côté. Pas assez de temps, manque d’envie, oubli pur et simple. Mais là, j’étais bien déterminé à y aller pour une raison qui me revint à l’esprit un soir que je me trouvais à Shibuya sur les coups de 23 heures :  « Tiens ! J’y pense, j’avais prévu d’aller m’en jeter un à la Jetée ».

Le Jetée, le titre d’un film de Chris Marker mais aussi le nom d’un bar à la gloire du cinéaste, très prisé des cinéphiles et des Français puisque la daronne, paraît-il, parle français. Je n’ai pas l’habitude d’aller dans les bistrots m’enquiller tout seul des verres mais là, compte tenu de certains articles pondus il y a quelque temps, j’avais envie de faire exception à la règle et de visiter cet antre forcément intrigant.

Bref, un coup de Yamanote plus tard, j’arrive à la gare et débouche sur la place du Studio Alta. Avant de me rendre à la Golden Gai, je fais un crochet par Kabukicho pour y faire des photos de l’ambiance. Le crochet tourne court : j’avais à peine fait deux pas qu’un grand black s’approche de moi et me montre discretos un petit sachet rempli d’une poudre blanche qui n’était probablement pas du bicarbonate de soude. Refusant poliment mais fermement, je m’apprêtais à continuer mon chemin lorsque le gus me montre alors la carte d’un club avec dessus tout plein de bijins en bikini. Rien à foutre mec ! Moi, je veux juste une bière et discuter cinoche avec la patronne. Je poursuis ma route mais il faut croire que j’avais ce soir là la tête du touriste sexuel en goguette puisque un loufiat vêtu d’un smoking approximatif m’arrêta pour me faire comprendre qu’il pouvait m’emmener dans un endroit équipé pour le « sekusu » et les « oppais » (il crut bon ici de souligner le mot avec des gestes évocateurs). À vrai dire je n’ai rien contre les gros seins. Si ça ne tenait qu’à moi j’aurais même tendance à les rendre obligatoires mais que voulez-vous, d’une fidélité taillée dans le platine et décidément impatient d’entrer dans un lieu à la gloire de l’auteur de Sans Soleil, j’effectuai un cadrage débordement façon Jean-Pierre Rives et filai pour le coup directos en direction de la Golden Gai. Tant pis pour les photos de Kabuki cho mais là, ça devenait un peu lourd.

Quelques minutes plus tard, j’arrive donc à l’entrée de la fameuse fourmilière à bars :

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entrée où je tombe sur ça :

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On a beau savoir que l’endroit est rempli de bistroquets en tous genres, ça fait tout de même drôle de le voir à travers une carte. Après deux bonnes minutes à écarquiller les yeux pour choper la Jetée écrit en katakana, je m’enfonçai dans la première ruelle pour m’imprégner de l’atmosphère.

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Ici, il ne faut pas s’imaginer des flaques de vomi tous les deux pas et encore moins des braillards façon Gabin-Belmondo dans un Singe en Hiver, faisant la tournée des grands ducs. C’est calme, terriblement calme. On croise de temps en temps des gens qui manifestement sont des habitués des lieux et viennent sagement à leur troquet préféré se tailler un moment de discute avant de retourner chez eux.

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Quelques touristes aussi, qui regardent, qui n’osent pas vraiment entrer, ou alors sous le chaperonnage d’un habitué. Il faut dire que c’est un peu intimidant. A travers de minuscules fenêtres on distingue de non moins minuscules salles où seule une poignée de clients a le droit de poser ses fesses. De clients ou plutôt d’intimes tant la promiscuité semble créer un douillet cocon que l’étranger hésitera du coup à perturber. Bref, un lieu particulier et feutré, avec ses ruelles sombres, ses quelques objets décoratifs et les taches de couleurs des enseignes.

Bref, j’en étais là dans mes réflexions lorsque j’arrivai à la ruelle estampillée Chris Marker ! Dire que j’avais été à deux doigts d’oublier ce rendez-vous que je m’étais promis d’honorer ! C’eut été dommage, il aurait fallu attendre à nouveau deux piges pour y retourner ! J’approchai lentement, savourant le moindre pas. Le lieu devait être vraiment confidentiel car je n’arrivais pas à distinguer la moindre enseigne. C’en était même surprenant, étais-je sûr d’avoir bien décrypté le plan à l’entrée ? Ah si ! je vois en haut un « ジュテ », tout va bien on y est :

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On y est mais je m’inquiète. C’est quoi cette façade ? Bon, les autres bars n’ont rien de commun avec Lip mais quand même ! Je m’approche tout de même vers la lourde et là, coup de tonnerre…

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À sec.

J’avais au moins une confirmation : à La Jetée, on maîtrise effectivement la langue de Chris Marker. Et cette soirée était définitivement « sans soleil » pour moi. Sur la centaine de bars de la Golden Gai, un seul était fermé, celui où je voulais aller. Si ça c’est pas une performance… Allez, dans deux ans, je le jure, après l’extérieur je me ferai l’intérieur…

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5 Commentaires

  1. A deux pas il y avait le bar attitré de Moriyama!

    Il court la rumeur que Golden Gaï serait rasé pour les JO de 2020…

  2. Moriyama m’est revenu à l’esprit mais un peu tard, je n’avais pas l’info sur le bar en question (et pourtant je crois que tu l’avais donnée ici, sur un vieil article).

    J’ai lu quelque part qu’une grosse entreprise rachetait au fur et à mesure les bars dès qu’ils mettaient la clé sous la porte pour construire à la place un gros bazar. Ce que tu me dis pour les JO de 2020 ne m’étonne donc pas et c’est bien dommage, c’est un endroit vraiment à part.

  3. Intimidant le plan en effet. La petite rue aussi ! D’instinct, j’aurai bien été visité le “Mongolian Drunk”.:) Bordel, rasé ?? Saloperie de JO. Faut vraiment que j’y retourne, ça va faire 10 ans l’an prochain… 🙁

    L’anecdote du racolage actif dans Kabuki-cho me fait dire qui finalement, on est plus tranquille dès qu’on est deux, avec ma copine on s’était pas fait emmerdé du tout. Bon, on était quand même descendu dans une sorte de bar à hotesse dont on était vite sorti sentant venir l’enfumage monétaire.

    Belles photos en tout cas, qui comme toujours donnent envie de billets d’avion.

  4. Sympa à lire cette aventure nocturne, bien qu’au final les choses ne se soient pas passées comme tu l’aurais espéré. C’est ballot. A dans deux ans donc.

    Sinon vrai que ça met un peu la pression l’ambiance des ruelles, surtout lorsqu’on est seul, dur de se lancer.
    Me dis qu’avec un p’tit rail de coke, t’aurais pu transformer ça en journalisme gonzo dans une orgie de gros nibards…

    Par contre la news rumeur, c’est triste.

  5. @ Numero Six : sur le tas, l’endroit doit receler de bars forcément intéressants, tant dans l’ambiance que dans la personnalité du patron. Si j’étais tokyoïte, je pense que j’aurais tôt fait de devenir un habitué du lieu.
    Pour kabuki-cho j’ai pas souvenirs d’avoir été autant emmerdé les fois précédentes. Faut croire qu’il y a un potentiel gaijin qui les incite à sortir de leur réserve.

    @ I.D. : j’aurais peut-être dû accepter un sachet de bicarbonate de soude pour m’inciter à franchir le pas et transformer la virée nocturne en “Fear and loathing Shinjuku” !

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