Cure (Kiyoshi Kurosawa – 1997)

 

Voir Cure en cette fin des 90’s constituait une expérience pour le moins atypique. Jusqu’à présent, l’expression « thriller psychologique » renvoyait plutôt à des productions d’outre-Atlantique. Sans passer à la loupe tous les films américains de cette décennie, citons juste deux titres, deux chefs d’œuvre comprenant chacun un serial killer dangereusement – et délicieusement – manipulateurs : le Silence des Agneaux et Se7en. Dans les deux cas, une production qui sort l’artillerie lourde avec plusieurs dizaines de millions de dollars en guise de budget, du gros nom à l’affiche et surtout une signature, la patte d’un vrai réalisateur et non d’un simple faiseur, patte apte à faire frissonner aussi bien le geek du dimanche que l’amateur de cinéma un peu plus exigeant.

Et puis arrive un jour ce film japonais, réalisé par un parfait inconnu et au budget ridicule d’un million de yens.
Votre serviteur fourbissant alors ses armes en matière de cinéma japonais d’auteur, il était difficile de snober cette nouveauté, en dépit du nom du réalisateur qui avait la prétention de s’appeler Kurosawa et du scénario bizarre où il était question de personnes ordinaires trucidant leur prochain le plus calmement du monde et sans aucune raison apparente. J’entrai dans la salle un peu dubitatif, j’en sortis avec l’impression de m’être pris une bonne grosse claque, de celle qui vous donne illico l’impression d’avoir assisté à la révélation d’un nom, qui vous fait dire que ce gars-là, ce Kurosawa, c’est bon, vous allez noter son nom dans un coin de votre tête pour vous précipiter dans les salles obscures dès qu’une autre de ses créations sortira. Et de fait, dans les années qui suivirent, je ne crois pas avoir raté un seul de ses films. Avec parfois un peu de déception, mais jamais de lassitude malgré la reprise récurrente de certains motifs.

Bref, autant Door III, évoqué la semaine dernière, peut faire figure de repoussoir pour le néophyte, autant Cure est LE film à conseiller pour les personnes désireuses de s’aventurer dans la filmographie de ce mystérieux homonyme du grand Akira. Que ces personnes soient cependant prévenues : Cure (prononcer « Kyua », d’après le mot anglais qui veut dire guérir), à l’image de son titre, est un film malade présentant des êtres malades habitant dans une ville malade. On est dans un monde glauquissime, un monde en putréfaction où les hôpitaux ressemblent à ça :

Et dans lequel chaque être semble porter un fardeau. Ainsi pour cette femme :

Il est d’ordre purement psychiatrique. Il s’agit de l’épouse du héros, l’inspecteur  kenichi Takabe. Soumise à des pertes de mémoire, d’orientation et à des gestes de la vie quotidienne monomaniaques et vides de sens, elle contribue, lentement mais sûrement, à faire de la vie de son inspecteur de mari (à la vie professionnelle bien chargée), un petit enfer. Parmi ses manies, citons juste celle qui consiste à lancer la machine à laver à vide. Pris symboliquement, ce geste témoigne combien Fumie Takabe peut être perçue comme l’archétype de la femme au foyer névrosée qui va essayer de combler le vide sidéral de son existence par un trop plein de gestes ménagers. Autre exemple : quand Takabe rentre tard chez lui, il trouve son repas qui l’attend sur la table. Malheureusement, voici en quoi la délicate attention consiste :

WTF ?!

Fumie pense à son rôle de femme au foyer soumise à son mari qui part chaque matin pour aller gagner les deniers indispensable au bon fonctionnement du foyer. Mais ces gestes sont mécaniques, corrodés par l’habitude, à l’image de la façade de l’hôpital, perdant tout sens et toute utilité. Ce grincement des relations inter-familiales se retrouvera dans Tokyo Sonata dans lequel la mère de famille connaîtra elle aussi une mauvaise passe, mais aussi plus récemment dans Shokuzai qui nous montrera cinq femmes incapables de vivre heureusement dans un foyer.

Dans ces conditions, on comprendra aisément que Takabe :

Joué par le toujours excellent Koji Yakusho

… soit quelque peu à cran. Une vie conjugale compliquée, pas de vie sexuelle et une vie professionnelle ardue puisque depuis quelque temps de curieux crimes sont commis en ville :

Exemple de curieux crime

Des gens sont retrouvés assassinés (matraqués, poignardés ou par balles) et arborant au niveau du plexus des cicatrices sanguinolentes en forme de croix. Mais ce n’est pas là le plus étrange puisque l’on connait à chaque fois le criminel. Il ne s’agit pas d’un Hannibal Lecter, d’un Buffalo Bill ou d’un Scorpio : systématiquement, il s’agit d’un quidam ordinaire ayant un lien plus ou moins proche avec la victime  : un amant, un mari, un collègue de travail ou une femme médecin qui décide de faire une dissection impromptue sur un homme dans les pissotières municipales :

Euh… bon ben je crois que je vais aller pisser ailleurs.

Aucune haine, aucune rage, les crimes ont été commis le plus naturellement du monde et les remords sont diversement partagés. Un jeune mari sera véritablement désespéré par ce qu’il a fait à sa compagne, mais un policier meurtrier de son collègue dira simplement pour se justifier que cela faisait longtemps que sa présence l’insupportait. Dans tous les cas, les policiers se retrouvent face à des zombis, des coquilles vides. Ajoutons que ce mal semble symptomatique de l’ensemble de la société puisqu’à chaque fois il s’agit du représentant d’une corporation différente de la précédente.

Assez rapidement cependant, le spectateur est mis sur une piste :

Sans transition, on quitte le paysage urbain névrosé pour celui d’une plage quasi déserte. Un jeune homme (le mari qui va trucider sa femme), en observe un autre au comportement étrange. Il regarde le ciel. Il semble manifestement perdu. Une conversation s’engage et effectivement, il apparaît qu’il est bien perdu, dans tous les sens du terme. Perdu géographiquement mais aussi psychiquement. Non seulement amnésique (il ne se souvient pas même de son nom), il dispose d’une mémoire à très, très court terme. Très vite, un dialogue avec lui se transforme en un ressassement ad nauseam des mêmes réponses aux mêmes questions (qui êtes-vous ? Où ? Pourquoi ? Qui êtes-vous ? Où ? etc.), l’homme étant incapable de retenir une info donnée dix secondes auparavant.

Cet homme, dont le nom, Kunio Mamiya, est inscrit sur l’un de ses vêtements :

… apparaît étonnement serein malgré son état. D’une certaine manière, il apparaît dans cet univers comme une abérration. Là où tout un chacun essaye de se faire une place, tant privée que professionnelle, au sein d’une société urbanisée à mort, on se retrouve face à un type qui n’a pas de métier, pas de vie privée, pas de racines et encore moins de futur. Et cela ne le chagrine guère. Il semble au contraire plus s’intéresser au cas des autres qu’à lui-même. Systématiquement, ses rencontres et ses discussions confuses avec de nouveaux venus finissent très vite par des questions personnelles, demandées en passant, l’air de rien. Mamiya a alors des allures de génie du mal d’un genre très particulier, celui d’un détecteur de faille, d’un type qui a parfaitement confiance que le bonheur dans ce monde n’est qu’illusion, que derrière toute apparence de bonheur se cachent des névroses et un infini désespoir. Et que fait-il de ces petites découvertes personnelles ? Comment s’y prend-il pour suggérer à ses victimes de devenir meurtrières ? Vous verrez bien.

Mais du coup, au-delà du fait que ce type est bien la cause de ces meurtres en série, on peut en venir à se demander s’il n’est pas une sorte d’archange descendu sur terre pour abréger les souffrances des âmes en peine, et Dieu si apparemment il y a du boulot ! Une scène en particulier m’a suggéré cette interprétation :

On le voit ici perché sur le toit d’une maison. En bas, un policier interloqué lui demandera de descendre de là immédiatement. Ce qu’il fera… en sautant du toit ! Ange déchu dérisoire qui libérera ses ouailles en faisant de la main une croix particulière :

Croix que l’on retrouve aussi dessinée sur des murs à plusieurs endroits du film. Là aussi, je ne dis trop rien.

Voilà pour une interprétation religieuse de type apocalyptique (le thème de l’apocalypse se retrouve dans d’autres films de Kurosawa, Kairo notamment). Mais l’on peut voir aussi dans Mamiya une sorte d’Icare qui s’est trop brûlé les ailes pour avoir trop fréquenté ce type d’ouvrages scientifiques :

Des ouvrages sur la psychanalyse, l’hypnose en général, Mesmer en particulier. Takebe découvrira son ancien appartement, appartement qui a tout d’une niche d’otaku qui comble le vide de son existence en se vouant corps et âme à une passion dévorante, ici le mesmérisme. D’un côté des êtres qui s’assemblent par couple pour se donner une illusion de bonheur, de l’autre des solitaires qui vont épouser une passion intelectuelle. Dans les deux cas, ces rencontres débouchent sur du vide, un néant absolu qui renverront ces êtres vers une solution plus radicale :

La mort

On voit ici Fumie Takebe dans une hallucination de son mari. Scène terrible où l’on voit l’inspecteur ravagé par le chagrin. Et pourtant, il y a dans ce chagrin quelque chose qui dérange, comme s’il sonnait faux, comme s’il était surjoué. Cette hallucination est-elle le reflet d’une crainte que sa femme passe un jour à l’acte ou bien celui d’un désir inconscient qu’elle se suicide et qu’elle le libère enfin d’un poids ? On le voit, rien n’est simple ou plutôt, rien n’est beau dans l’univers de Cure.

Il y aurait encore pas mal de choses à dire concernant ce film. Comme le motif de la robe rouge, déjà évoqué dans mon article sur Loft III :

Lors d’une scène ultérieure, il regarde le feu rouge d’un passage à niveau. Dans ces décors aux couleurs froides, la couleur rouge agit comme une signal d’alarme qui indique qu’une déchirure intérieure est en train de se faire.

Citons aussi cet autre motif :

Celui de la maison perdue en pleine nature. L’exemple le plus récent se trouve dans le dernier exemple de Shokuzai. Ici, il s’agit bien évidemment d’un lieu mental. Cabossée comme l’esprit de Takebe (ou plutôt comme celui de tout le monde), trois personnages s’y rendront à un moment du film. Deux n’en reviendront pas. Un, oui. Et ce sera l’occasion pour le père Kurosawa de livrer l’ultime électrochoc du film à travers  une scène dans un restaurant familial qui vous fera dire, au générique du film : « oui, ce Kiyoshi Kurosawa, décidément je note son nom dans un coin de mon esprit ». Soyez sûrs que le souvenir de ce film sera mille fois plus persistant qu’une information dans l’esprit de Mamiya.

Du même tonneau (ou presque) :

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4 Commentaires

  1. Que ce film est glauque. Premier K. Kurosawa, comme pour beaucoup j’imagine. Un petit côté série B crasseux, vu le budget, mais un acteur génial, le Koji Yakusho de l’Anguille d’Imamura, et une atmosphère délétère qu’on oublie pas. La découverte du psychopathe errant sur la plage, la scène de l’hopital, l’interrogatoire, les visions du flic en insert ultra secs, l’entrepot et l’enregistrement antédiluvien… Il fera encore mieux avec Kaïro, mais c’est déjà très fort. Et très désagréable.

  2. Les films sur la folie sont réussis lorsqu’ils parviennent à chambouler l’esprit du spectateur, presque à lui donner l’impression qu’il est aussi contaminé par ce qu’il voit. Ce n’est pas la même esthétique que celle d’un Fuller dans Shock Corridor ou d’un Kubrick dans Shining mais enfin, comme tu dis, c’est « désagréable » et on est loin de se sentir en sécurité. En cela l’avoir vu en salle a été une chance tant le malaise s’en est trouvé accentué.

  3. Vu Kaïro en salle, c’est une des expériences les plus éprouvante dont je me souvienne. Faudrait que je le revois un de ces quatre pour confirmer ou infirmer mon impression de l’époque qui était « Antonioni fait un film de fantôme japonais ».

  4. Faudrait que je le revoie aussi mais pour une raison inverse : j’ai aimé mais il m’a laissé une impression moins forte que Cure. Pas sûr que ça serait le cas maintenant.

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