The Geisha Boy (Jerry Lewis et Frank Tashlin – 1958)
Pas toujours évident d’être in ze mood pour regarder de nos jours un film de Jerry Lewis. Un peu comme avec les mauvais de Funès (ceux tablant sur les exagérations grimacières de l’acteur), l’outrance du comique peut tendre à avoir un effet inversement proportionnel sur les zygomatiques du spectateurs. Ça ne rate pas avec ce Geisha Boy qui sort dès les premières minutes l’artillerie lourde dans le style faciès en caoutchouc. Et pourtant, et pourtant, Geisha Boy, pour pas mal de raisons, se mue curieusement en une comédie pleine d’intérêt.
Avant d’entrer dans les détails, petite mise au point contextuelle. En 1957, Lewis est devenu son propre producteur et cherche rapidement à se démarquer de l’emprise de Hal B. Wallis, son précédent producteur dont il avait eu l’impression qu’il bridait son comique. Plus libre, il s’adjoint un réalisateur avec lequel il tournera plusieurs films :
Oseras-tu cliquer sur la demoiselle pour connaitre son identité ?
Bonne pioche pour Lewis puisque Tashlin travailla à la Warner pour diriger quelques Looney Tunes et écrivit aussi à un moment des gags pour les Marx Brothers. Pedigree plein de loufoquerie s’il en est et parfaitement adapté à la folie de Lewis. Après un joli générique (si si!):
On entre dans le vif du sujet avec l’arrivé de Gilbert Wooley, magicien calamiteux envoyé au Japon pour y divertir les GI’s. Accompagné de son lapin :
WTF ?!
… il prend l’avion pour un voyage qui va se transformer en un festival de catastrophes. La victime en sera une actrice capricieuse, Lola Livingston, partie elle aussi pour le Japon pour y distraire les soldats.
Personnage joué par Marie Mac Donald, ancienne et très populaire pin up girl durant la seconde guerre mondiale
Le voyage sera pour elle un calvaire, tout comme pour le spectateur qui se demande s’il ne va pas prendre son parachute pour s’éjecter de ce film qui mise à fond sur un comique de situation à la fois excessif et poussif. Mais c’est alors que le miracle arrive :
Et dès cet instant, le film va basculer dans une autre tonalité. Ou plutôt dans un autre dosage. Les pitreries caricaturales de Lewis seront toujours là mais plus espacées, plus diluées dans une histoire qui va alors jouer d’une veine gentiment mélodramatique. Au moment de son arrivée rocambolesque à l’aéroport de Tokyo, il fera rire un jeune garçon, Mitsuo Watanabe :
A priori pas extraordinaire, le comique de Lewis ayant un public plus que disposé auprès des mouflets. Mais ça l’est puisque il s’avère que le petit Mitsuo n’a jamais rigolé depuis la mort de ses parents dans un accident. Lorsqu’elle voit cela, sa tante, la jolie Kimi Sikita, vient voir Wooley pour le remercier. S’ensuit une amitié à trois qui va évoluer en fonction de la mission patriotique de Wooley…
Le film pourrait basculer à tout moment dans le cucul, il ne le fait pas. Lewis et Tashlin savent se retenir dans les effets sentimentaux. Indéniablement, il y a quelque chose qui fonctionne dans le tandem formé par ce grand imbécile heureux américain et ce petit gamin Japonais, pas besoin donc d’en faire des tonnes pour que le spectateur trouve un intérêt dans l’évolution de cette amitié. Une scène de baignade :
… une autre où l’on voit Mitsuo prier pour son ami :
… et le tour est joué. Sans être l’égal émotionnel du duo Chaplin / the Kid, le duo Lewis / Mitsuo peut afficher son pathos sans susciter de sourires narquois chez le spectateur.
Autre chose. L’avant-dernier screenshot ne vous aura pas échappé, vous aurez évidemment remarqué une peau satinée enrobée de bikini et vous vous êtes sûrement dit : diable ? n’y aurait-il point une bijin dans ce film ? Gagné puisque the Geisha Boy nous offre la présence plus qu’appréciable de…
Tata Kimi est en effet bien gironde. Et ne tarde pas à s’épprendre de ce grand escogriffe homme-enfant, tout comme la militaire Pearson (jouée par Suzanne Pleshette). Seulement, à ce petit jeu…
Difficile qu’il en aille autrement. Alors dans la fraîcheur de ses 24 ans, McCarthy fait mouche à chacune de ses apparition, qu’elle soit en habits de ville, en bikini ou en kimono. Et elle est absolument convaincante dans son rôle de tante attentionnée et sensible d’un côté, et de femme gentiment amoureuse de l’autre :
Là aussi, l’aspect sentimental s’en tient au strict minimum, et ce n’est pas plus mal. Quelques expressions avec un soupçon de passion, un baiser, ça suffira pour permettre à l’idylle de s’installer de manière convaincante sans que l’on tombe dans la guimauve.
A partir de la première demi-heure, le film propose donc une alternance sympathique de scènes comiques et de scènes intimistes où l’on voit notre Gilbert Wooley découvrir ce que serait une vie de famille. Reste à savoir si le comique outrancier de Lewis, bien que muselé, ne va pas malgré tout torpiller l’intérêt du spectateur pour l’histoire. À ceci la réponse est…
Gilbert et Mitsuo regardent le mont Fuji lorsque tout à coup apparaissent fugitivement des étoiles autour de lui, évoquant instantanément le logo de la Paramount. On retrouve là l’irréalisme comique de Lewis, mais un irréalisme nonsensique qui n’est pas sans rappeler celui d’un Tex Avery. Pas besoin de grimaces outrancières, le spectateur bien disposé dégainera illico un sourire. De même dans cette scène où Lewis demande une information à un autochtone :
Pour aider à la compréhension de la scène, on a droit à des sous-titres. Problème : ils n’aident en rien puisqu’ils sont en japonais. Et lorsqu’ils apparaissent en anglais, c’est pour « traduire » les paroles de Lewis. Mais ce n’est pas fini : à la fin Lewis regarde en bas de l’écran et dit : « pas la peine d’insister, avec ces sous-titres mélangés, on n’y comprend rien ». Essentiellement visuel, le comique de Jerry devient alors conceptuel, se jouant des codes cinématographiques pour abolir les frontières entre l’univers du récit et celui du scpectateur. De lourdingue, l’humour de Lewis devient alors totalement inventif et surprenant.
A ce titre, la palme revient à la scène dans laquelle le personnage de McCarthy présente Gilbert à son père, alors dans son jardin en train de diriger une curieuse opération :
Sous ses ordres, des hommes s’activent à construire un pont pas vraiment japanese style au-dessus de la mare de son jardin, le tout en sifflant l’air du Pont de la rivière Kwai. Sa fille le hèle, il se retourne et, Ô surprise ! on s’aperçoit que l’homme en question n’est autre que…
Sessue Hayakawa alias le magnifique colonel Saito dans… le pont de la Rivière Kwaï ! Jerry se rapproche et lui dit : « c’est curieux, j’ai l’impression de vous avoir déjà vu ». Et Sikita san de répondre : « Ah oui ! vous voulez parler de cet acteur ! Oui mais vous savez, j’ai construit des ponts bien avant lui! ». Savoureux.
Je pourrais citer d’autres exemples comme le bassin du bain public qui se vide dans la rue où la scène dans laquelle quatre Japonais se photographient mutuellement, autant de scènes qui montrent que le comique de Jerry Lewis, ce n’est pas que ça :
Tiens ! D’ailleurs puisque j’utilise ce screenshot, peut-être vous demandez-vous ce que notre bon vieux Jerry regarde avec son faciès n°78, celui qu’il utilise lorsqu’il voit quelque chose de foutral. Pour le savoir, cliquez sur l’image. C’est fait ? Bien. Art de la transition, cet onsen m’amène à évoquer le traitement du japon dans ce film. Ce n’est pas la première fois que je le fais lors d’une critique d’un vieux film américain, et ce n’est sûrement pas la dernière. Bref, on retrouve une nouvelle fois dans Geisha Boy un Japon traditionnel fait de jolis jardins :
De fameuses statues :
Le film utilise ici et là quelques images d’archive.
Ou encore de danses traditionnelles :
Représentation convenue et attendue du Japon, mais que Lewis et Tashlin ne surexploitent pas, préférant user d’un contrepoint en montrant un Japon plus moderne. Petites rues commerçantes :
Le film n’hésite pas à montrer le Japon tel qu’il est et ce sans chercher forcément à en rire. Tout au plus une scène gentiment taquine sur l’aptitude des Japonais à prendre en photo tout et n’importe quoi, et c’est tout. Ici, pas de « ils sont fous ces Japonais! », le fou c’est Jerry Lewis et sa folie, dans le nouvel univers qui l’accueille va tendre à se diluer ou à prendre une forme moins hystérique. Le fou va délaisser son alter ego à longues oreilles pour se tourner vers des êtres qui le comprennent et l’aiment. Du bouffon incompris qui se fait vertement houspiller par les autorités américaines à la sortie de l’avion et qui ne parle qu’à son lapin, Lewis va passer au doux dingue qui se fait aimer par des êtres de l’autre côté du pacifique. Se faire aimer en tant que père adoptif et amant, mais aussi, ultime triomphe, en tant que showman :
Arrêtez de regarder à gauche, suivez donc le tour que ce brave Gilbert est en train de faire.
Et cette fois, le succès n’est pas dû qu’à la bonne réception des Japonais qui l’ont adopté :
Après des hésitations et des maladresses, tant dans le domaine affectif que professionnel, Gilbert peut prétendre à l’universalité. La scène sur laquelle il fait sa prestation se retrouve recouverte en quelques secondes par une multitude invraisemblable de lapins, le tout sous les rires et les hourra du public. Lewis a réussi son plus grand tour : de méprisée et laborieuse, la folie de son humour a su contaminer le monde réel jusqu’à s’en faire applaudir.
Bref, vous aurez compris que même si vous n’aimez pas plus que cela le burlesque de Jerry Lewis, il y a dans ce Geisha Boy au premier abord anodin quelque chose qui en fait un film plus profond et plus surprenant dans son humour à la Tex Avery. Au premier abord anodin, Geisha Boy montre donc peu à peu un autre visage, plus profond et d’un humour plus surprenant, dans un Japon en technicolor dont l’exotisme apaisant va permettre à ce dingue à la fois de s’accomplir et d’imposer sa folie. Film finalement très recommandable et qui me donne rait presque envie de faire à Jerry ce qu’il avait fait à Louis :
Geisha Boy (aka le Kid en kimono) se trouve aisément en DVD dans une excellente copie, avec sous-titres français et dans une de ces vieilles versions VF pleines de charme (on entend à un moment la voix de Guy Pierrot) dont avaient le secret les doubleurs français. Ça a bien changé depuis.
Comme je suis bon, je vous offre ces liens (et ça me permettra de payer mes clopes devenues hors de prix à cause de certains polichinelles) :
Images en vrac :































