Après un Love Exposure époustouflant et un Chanto Tsutaeru apaisé mais plaisant, on attendait ce Cold Fish de pied ferme. Las, le titre annonce un peu le résultat : sans être inintéressant, ce Cold Fish est un plat froit auquel il manque assurément quelques épices pour emporter totalement l’adhésion du spectateur.

Pourtant, tout commence bien : les premières images nous montre une ménagère faisant ses courses dans un convini. Le décolleté et le visage sont avenants, et pour cause puisqu’il s’agit de la gravure idol Megumi Kagurazaka :

Sympa quoi !

Mais sa jolie plastique et les scènes de fesses ne suffisent pas pour encaisser sans sourciller les 2H20 de cette descente en enfer d’un père de famille. Sur les défauts du film, on peut ainsi rejoindre la critique d’Asiafilm avec ce côté « vas-y que je te remplisse la cahier des charges de la maison » qui nous sert un cocktail cyprine-hémoglobine un tantinet épais.

Ce Cold Fish-là serait donc plus une vulgaire friture qu’une belle anguille ? A voir, car si certains défauts le pénalisent, il n’en demeure pas moins qu’il constitue une nouvelle plongée dans l’univers de Sion Sono, avec ses répétitions de thèmes mais aussi, et c’est à mes yeux ce qui permet de le sauver, ses variations autour de ces mêmes thèmes.

À nouveau on assiste au destin d’une famille japonaise qui cherche désespérément le bonheur. Plantons ici les personnages : la mère décédée a laissé la place à une belle-mère sexy, Taeko :

Avec un tel film, l’article risque d’être un peu fan service sur les bords, vous voilà prévenus.

Déjà bien engoncée dans le marasme de sa vie quotidienne, elle apparaît comme une femme au foyer qui aligne frénétiquement les différentes tâches ménagères : courses, bouffe, vaisselle, tout est expédié à la va-vite. Pas d’extras, de petits gâteaux confectionnés avec amour pour faire plaisir à la famille. Non, des ramens et fissa, ça ira bien. Pour ce qui est des relations conjugales, on imagine qu’elles ont été sûrement tendres au début, mais maintenant :

Euh… tu veux bien ce soir ?… Non ?… Bon ben d’accord alors.

Les parties de jambes en l’air tiennent pour le mari plus du supplice de Tantale que de la réalité. Venons-en au mari justement, Nobuyuki de son prénom, archétype du père effacé qui, devant l’échec de sa familiale, se réfugie dans une passion, son goût pour l’astronomie. Dans ses souvenirs aussi, puisqu’il y a eu quelques bons moments, et ses fantasmes, comme au moment de l’écran titre :

Moment que l’on espère pour lui mais qui n’arrivera pas tant les tensions entre les différents membres de la famille sont fortes. On ne peut ici qu’évoquer la fille, Mitsuko :

Parangon d’une jeunesse pourrie qui ne pense qu’à elle. Elle hait évidemment (jusqu’à la battre) sa belle-mère qui a le tort à ses yeux d’apporter avec elle des odeurs de cigarette (et aussi, sûrement, celui d’être plus gironde qu’elle, insulte suprême pour sa jeunesse arrogante), et méprise cordialement son père. Les règles de conduites minimales à adopter en famille ? Connais pas. Elle décroche son portable en plein repas pour parler à son petit ami, un blondinet peroxydé circulant en grosse bagnole.

Suicide Club, Strange Circus, Love Exposure, Be sure to share, on n’en finit pas de se remémorer les films de Sono où figure l’incommunicabilité des êtres au sein d’une famille. Mais d’autre réminiscences viennent aussi vous tortiller l’esprit. Mitsuko… Taeko… bon dieu, mais c’est bien sûr ! Il s’agit des deux principaux personnages de Strange Circus. Dans ce film, Taeko est une romancière handicapée et Mitsuko… une fille qui se fait violer par son père. De même dans Love Exposure, on se rappelle la petite Yoko dont l’aversion pour les hommes venait d’un père brutal et incestueux. Ce ne sera pas le cas ici mais la situation triangulaire sera tout aussi foireuse. La famille Shamoto est bien vouée à clapoter dans la boue de leur vie quotidienne.

« Fais chier tiens ! »

Autre thème typiquement « sonoien » : celui de l’envers du décor, de toutes les choses pas très belles, parfois terrifiantes, que l’on découvre lorsque l’on gratte les apparences. Ainsi la famille incestueuse de Strange Circus, ainsi la secte de Love Exposure, et ainsi…

M. Murata, ici en compagnie de son épouse, Aiko

La famille Shamoto le rencontre au moment où elle s’apprête à toucher le fond. Mitsuko vient de se faire gauler en train de voler dans un magasin et il faut tout la gentillesse du gérant, ce Murata, pour apaiser la colère du responsable. Très vite, Murata apparaît comme un double inversé de Shamoto : comme lui il tient un magasin d’aquariums, mais c’est bien là le seul point commun. Shamoto ne roule pas sur l’or, Murata est riche, son magasin est luxueux et il roule en ferrari. L’un est jeune et austère, l’autre est vieux et toujours guilleret. L’un veut faire l’amour -sans succès- avec sa femme, l’autre… la baise lorsque celle-ci vient le voir à son bureau !

Fan service qu’on vous dit !

Autre différence, essentielle celle-ci : il sait ce que tout un chacun cache au fond de lui-même, il sait parfaitement décoder les êtres, y compris leurs secrets les moins avouables. Ainsi Taeko dont il découvre rapidement la lubie qui la fait fonctionner sur le plan cul : madame aime à ce qu’on la frappe.

Avec un tel personnage, on se dit que le film peut basculer à tout moment dans ces mauvais rêves à la David Lynch que Sono affectionne particulièrement. Ça ne ratera pas :

On vous en met de côté ?

Sans rentrer dans les détails du pourquoi du comment, disons juste que Murata et sa femmes sont de belles saloperies pour lesquelles la fin justifie amplement les moyens, quand bien même il s’agirait de tuer quelqu’un pour lui chouraver dix millions de yens. A ce stade du film, il faut ici préciser que Murata a totalement vampirisé la famille de Shamoto. On a vu comment sa femme est totalement sous l’influence de ce vieux faune, mais sa fille n’est pas en reste :

Oui, vous ne rêvez pas, il s’agit bien du petit personnel de son magasin d’aquariums ! Personnel finalement totalement dans le style de ce type parfaitement dans son époque. Du luxe, du clinquant, des petits culs sexy moulés dans des petits shorts, c’est bien ce qu’aime les gens non ? Eh bien servons-leur cela sur un plateau. Totalement envoûtée, Mitsuko acceptera avec joie la proposition de Murata de faire d’elle une nouvelle employée dans son cheptel. Et Mitsuko, dans cet autre Strange Circus, ne tardera pas à s’éloigner à rejoindre l’envers du décor et  se détacher de la réalité. Elle fuira royalement son père lorsque celui-ci viendra la voir au magasin. Même son petit ami en pâtira puisque Mitsuko se trouvera une nouvelle (petite) amie :

Mets ta main dans ma boite humide

Avec le blanc de ces marcels, on pense évidemment au blanc des sectateur de Love Exposure et on se dit que Shamono aura bien du mal à récupérer fifille. Pour l’heure, il est lui aussi totalement aspiré par Murata qui l’embringue dans ses multiples forfaits. Pas moyen de reculer, il tient sa famille. Et puis, n’y aurait-il pas non plus un plaisir caché à devenir mauvais ? L’excellence avec laquelle il sort son boniment au frère yakuza de la victime charcutée semblerait indiquer qu’il y a prédisposition à faire le mal. Mais notre père de famille est encore sur la corde raide, il n’est sûr de rien, il s’agrippe encore à son idéal de vie de famille.

Et aux loches de sa femme aussi.

Mais sa relation avec Taeko, on l’a vu, ce n’est pas ça. En désespoir de cause, il ira se donner, après les horreurs rouge sang auxquelles il a assisté, une cure de grand bleu à son planétarium préféré :

Mais là aussi, rien n’y fera : Shamoto, dans son planétarium/aquarium, s’apprête à devenir un « cold fish », comme Murata. Pour effectuer sa mue définitive, il ne lui reste plus qu’une chose à faire : mettre le nez dans la merde de sa vie. En Mandrake de la saloperie camouflée, Murata se chargera de lui ouvrir les yeux. Mal lui en prendra : la réaction de Shamoto sera terrible pour lui.

D’une certain manière, Cold Fish boucle la boucle : Strange Circus mettait en scène un mauvais père. Love Exposure un père violent et un père faible mais attachant. Be Sure to Share un père dur mais aimant. Avec Cold Fish on se retrouve à la fin avec un père violent, autoritaire, fou. Une caricature d’une figure patriarcale archaïque et dépassé par son époque (en cela, la passion de Shamono pour des étoiles appartenant à une autre époque est révélatrice). A défaut de retenir les siens par l’amour, il se les attachera par la violence. Si l’on ne craint pas les raccourcis, on pourrait dire qu’il est une version extrême de Yu, le héros de Love Exposure qui cherchait à s’attacher son père en commettant de mauvaises actions et en les lui avouant. Shamoto s’attache lui aussi les siens en commettant de bien vilains gestes. Mais à un point de non retour. Si Yu pouvait encore compter sur l’amour de son père après ses bévues, rien de tel pour Shamoto qui dans un final « de folie », assistera, cinq films plus tard, à la vengeance de Mitsuko. Boucle doublement bouclée et terrifiant tableau d’une jeunesse dont la haine envers ses géniteurs n’a d’égal que la violence de ces derniers envers elle.

Finalement, maintenant que j’y songe, Cold Fish n’est pas si mal. Pourquoi j’étais si dur au début de l’article ? Assurément, je reviendrai au grand magasin foutraque de Sono !

ありがとうございました!

 

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