Pornostar (Toshiaki Toyoda – 2000)

pornostar

Premier film de Toshiaki Toyoda, Pornostar offre une double surprise.

D’abord celle de comprendre dès les premières minutes que le film parlera de tout sauf de l’industrie du porno (il faut dire qu’avec une telle affiche, il faudrait être un peu branque sur les bords pour espérer le contraire). Amateurs inextingibles d’AV idolu et de généreux bukkake, passez votre chemin. Pour le racolage, je ne peux guère qu’évoquer la présence de la petite Rin Ozawa :

Dont la bouche pulpeuse pourra  vous procurer un instant d’émoi

… et celle de Leona Hirata :

Dont les gros seins pourront peut-être emballer un peu votre palpitant.

Mais à part cela, macache, peu d’agréables plastiques à se mettre sous la dent. Ce n’est pas grave puisque la deuxième surprise arrive assez tôt pour combattre un début de déception. En effet, très vite, le film apparaît comme une sorte de variation tokyoïte de Pour une poignée de dollars dans le centre névralgique de la jeunesse Tokyoïte, Shibuya. La correspondance au western spaghetti relevée par Tom Mes sur Midnight Eye n’a rien d’incongru. Shibuya apparaît comme un microcosme, le micro univers coupé du monde dans lequel va prendre place l’histoire. Les clans en guerre, évidemment deux familles de yakuzas. Rien de bien exaltant, on est très loin du brio des grands clans mafieux d’antan, classieux et cinégéniques à souhait. Non, on est ici en présence de clans aussi miteux que le local qui leur sert de QG. Et si l’un des boss arbore une trogne et un sang froid qui lui font honneur :

… c’est moins le cas quant au choix de ses jeunes acolytes. Un mot ici vient immédiatement dans l’esprit : incompétents. Forts en gueules, camés, se vantant de faire l’amour avec trois nanas en même temps, violents envers les faibles (la première scène de brutalité à pour victime une hôtesse) il n’y a plus personne quand il s’agit de descendre un ennemi du clan, par exemple un certain Matsunaga. On se refile la patate chaude, on se shoote pour se donner du courage mais pour ce qui est d’obtenir des résultats, nada.

Les seuls seins nus du film… *soupir*

La situation sera débloquée avec l’arrivée d’Arano, variation bridée de l’homme sans nom donc. Pas de poncho ni de colts : juste un manteau minable et des couteaux. Faisant assez vite connaissance avec Kamijo, propriétaire d’une boîte de nuit qui aimerait bien prendre ses distances avec son clan mais qui se voit obligé de tuer ce Matsunaga, il ne tarde pas à être perçu comme quelqu’un de redoutable, une arme qui pourrait très facilement faire le sale boulot. Aussi est-il accueilli dans ce groupe de yakuza losers pour leur prêter main forte. Calcul maladroit : comme dans Pour une Poignée de dollars, les deux clans en guerre seront à la fin également dynamités par cet homme inexpressif.

Là s’arrête cependant le rapprochement avec le film de Leone (ou avec son remake japonais, Yojimbo). Car si le personnage d’Eastwood est un savant mélange d’opportunisme et de vengeance (après son passage à tabac), force est de constater qu’il n’y a rien de tel chez Arano. La clé pour comprendre le personnage est donnée des les premières minutes. Arano se trouve dans une rame de métro, le visage fermé. Soudain, il lève la tête et regarde en direction de sa destination :

Shibuya

La suite fait penser à un autre film : L’homme qui vola le soleil, de Kazuhiko Hasegawa (1977), film se terminant sur limage saisissante d’un homme hagard marchant dans une rue surpeuplée de type Shibuya, portant un sac avec à l’intérieur une bombe nucléaire de sa confection. Arano aussi transporte un mystérieux sac. Sans révéler la surprise de son contenu, disons juste qu’il s’agit d’une arme. Autrement dit, Arano ne va pas à Shibuya pour aller à Mandarake mais pour faire de vilaines choses. Sa saisissante arrivée au beau milieu du passage pour piétons devant la gare de shibuya :

… donne évidemment cette impression de bombe humaine prête à exploser. Quelques secondes plus tard, on le suit fonçant à travers la foule, n’hésitant pas à envoyer valdinguer les quidams qui ont le malheur de lui boucher un peu le passage. Arano semble chercher une confrontation, quelle qu’elle soit : un salaryman, un ivrogne, une collégienne ou un flic. Finalement ce sera un yakuza. Il sera à deux doigts de passer à l’acte lors de sa rencontre avec Kamijo. Il n’hésitera pas quelques scènes plus tard lorsque deux autres yakuzas essayeront de l’emmener dans un coin obscure histoire de lui apprendre les bonnes manières. Les couteaux, c’est son truc à Arano…

« Yakuza wa iranai » (les yakuzas sont inutiles) ne cesse-t-il de clamer tout le long du film. La formule est sympa mais, à force d’être assénée, finit par être inepte, ou par sonner comme un leitmotiv pour se convaincre du bienfondé de sa croisade. D’ailleurs, il n’y a pas vraiment de croisade puisqu’Arano finit par être enrolé par Kamijo afin de faire le sale boulot. Travail dont il s’acquittera d’ailleurs parfaitement : deux dealers étrangers et ce Matsunaga en feront l’expérience.

Mais quel est le but d’Arano ? On comprend assez vite que son problème est justement de ne pas en avoir, de but. On le voit ainsi affalé sur une borne d’arcade :

Le goût pour les loisirs qu’offre la vie moderne pour oublier la médiocrité de son existence ? Arano ne l’a pas. Au milieu du film, il fera la connaissance avec une bande de skaters :

… bande insouciante, en apparence inoffensive, avec laquelle il « sympatisera » (grand mot qu’il convient de mettre entre guillemets). On le verra s’appliquer à dominer un skateboard et à les accompagner dans leurs ballades. Cet adoucissement du jeune homme ira même plus loin puisque l’unique fille de la bande, Alice, obsédée à l’idée de s’extraire de son micro univers shibuyesque, témoignera des sentiments vraisemblablement nouveaux pour lui :

Hélas, il est dit que le ver est dans le fruit depuis bien trop longtemps : le verni d’insouciance que montre cette jeunesse n’est justement qu’un verni. Alice proposera de pénétrer dans le QG du clan que le jeune homme sert épisodiquement afin de voler puis de refourger à leur compte de la came. La planque de cette dernière est symbolique : il s’agit d’un lecteur CD portatif, manière de suggérer ce qui peut se cacher derrière cette jeunesse toute à ses loisirs. De même pour les jeunes skaters : Arano a la fâcheuse manie de leur venir violemment à la rescousse (en dégainant son couteau) dès qu’un fâcheux en costar cravate leur cherche des noises. Ils lui reprocheront cette attitude impulsive, arguant que les vrais yakuzas n’agissent pas ainsi. Ils s’y connaissent d’ailleurs : ils lui jetteront au visage qu’eux-mêmes sont des apprentis yakuzas. « Les yakuzas sont inutiles… » fidèle à son principe, Arano en plantera un à la cuisse.

Après un moment non pas de béatitude mais d’éclaircie dans le parcours d’Arano, ses pulsions destructrices reprendront de plus belle. Et toujours, les yakuzas semblent le moyen de les canaliser au mieux. Après une étonnante scène dans laquelle Arano est montré, extatique, sous une pluie de couteaux, on le verra à l’œuvre dans un parking souterrain pour régler son compte à Matsunaga, parti pour violer méchamment une prostituée. L’exécution sera d’une rare sauvagerie. Je ne dis pas comment, mais je vous montre au moins le résultat :

Aïeuh !

Et d’un. Reste le deuxième clan, celui qui l’a accepté sous son aile. On assiste alors à un remake condensé de Reservoir Dogs dans le minable appartement qui sert de repère aux mafieux. Et là, je dégaine le…

! SPOIL !

Le carnage dont sortira vainqueur Arano (non sans dommages) aura pour conséquence de se faire entendre dire par Kamijo : « C’est toi qui est inutile », comme si à la figure du Yakuza, néfaste mais aussi, paradoxalement, utile, comme le fera remarquer un des mafieux, répondait une autre figure, plus moderne celle-là, celle de l’inadapté tendance psychotique dont le seul but dans la vie est de faire un coup d’éclat qui entraînera dans sa chute un maximum de victimes. Problème : une troisième figure interviendra à la fin et l’emportera :

Le skater à la cuisse plantée aura entretemps demandé l’aide de ses potes afin de régler définitivement son compte à Arano. Ce dernier sortira sans mot dire son couteau avantd e partir à l’assaut. Toyoda a la sagesse de ne pas montrer le combat et son résultat. On peut se dire qu’il s’abstient car l’issue est par trop évidente : Arano va se faire massacrer par cette jeunesse en nombre, néfaste et amorale. Mais la rêverie d’une victoire d’Arano aurait de la gueule. Vision d’une folie nihiliste que rien n’arrêterait, surtout pas une jeunesse sûre d’elle-même et vouée à se complaire dans la rapine.

Quelle que soit l’issue, le tableau de ce monde moderne concentré dans Shibuya est sombre. Les adultes ? Aussi cons que les jeunes, comme l’atteste ce salary man qui joue les gros bras face aux skaters qui l’ont malencontreusement bousculé. Il ne les s’agit pas de les guider, de les remettre sur le droit chemin (au sens propre comme au figuré) mais de les rabaisser, de se mettre en valeur en roulant les « r » comme un yak.

Heureusement, il reste Alice, dont le préniom sonne alors comme la promesse d’un monde merveilleux qui permettrait de s’extirper de ce cloaque urbain. Pas toute pure, nous l’avons vu avec cette histoire de radio-cd rempli de came, mais pas non plus comme l’autre protagoniste féminin, 5-Star Pussycat :

Elle est un peu le double inversé d’Alice, sa version acide et punk qui n’hésite pas à assassiner pour obtenir ce qu’elle veut.  En somme, elle est une version féminine et accomplie de ces apprentis chimpiras skaters.  Heureusement, la chute d’Alice dans le mal sera stoppée par son double qui lui fera passer un mauvais moment dans une boite de nuit. La petite Alice reviendra à la case départ et, à défaut d’un gros lapin pour la guider de l’autre côté du miroir, il lui restera son skate pour faire ce qu’elle fait de mieux pour oublier ses désirs d’évasion inassouvis : glisser sur la vie.

Sans avoir la même maturité que les métrages qui suivront, Pornostar est une excellente entrée en matière dans l’œuvre de Toyoda tant ce film annonce les thèmes à venir de son œuvre. À ce titre, on peut voir dans cette Alice glissant vers le futur, soucieuse de s’y constituer son île paradisiaque protectrice, comme une préfiguration de ce que sera plus tard Eriko, la mère de Kuchu Teien. Faire son nid coûte que coûte, malgré la dureté du monde, malgré la déviance de nos désirs pour être heureux, telle pourrait être le thème commun à ces deux films.

Du même tonneau (ou presque) :

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12 Commentaires

  1. Oh, merci pour le Spoil… Du coup, j’ai stoppé net la lecture…

    Celui-ci me botte pas mal et vu que je suis un peu à sec niveau séries… Ne me reste qu’à le trouver…

    Yojimbo, va savoir pourquoi me fait inévitablement songer à Final Fantasy…

  2. Pareil pour le stoppage de lecture avec le spoil mais ce premier bout de texte donne envie de voir le film (ça et la tronche pas possible de Junior).

    Sinon, Yojimbo remake de Pour une Poignée de Dollars ?
    -300 Mana points.

  3. Putain ! Enorme fourchage de langue, enfin, de clavier !
    Bon, plutôt que de réparer la bévue, je vais la laisser une année entière à partir de ce jour, elle sera pour moi une quotidienne leçon d’humilité et me rappellera combien les certitudes de savoir en ce bas monde sont vaines.
    Olrik, pas loin du seppuku.

  4. Avec un tantô en bois, s’il vous plaît.

    Vu le film et c’est vraiment pas mal notamment grace à Junior qui est plutôt bon acteur (enfin ça fait bizarre, j’étais habitué à le voir dans les émissions Suberanai Hanashi).
    Ca pourrait grosso modo être une suite logique au premier Battle Royale.

    Rien à voir mais es-tu familier avec les manga Utsurun Desu de Yoshida ?
    (J’en ai lu 3/4 strips scannés et je suis très client de son humour.)

  5. « Rien à voir mais es-tu familier avec les manga Utsurun Desu de Yoshida ? »

    Du tout. Le graphisme me dit vaguement quelque chose, j’ai du voir une couv’ au Japon mais je ne crois pas avoir essayé de jeter un oeil à l’intérieur tant le truc paraît improbable. Mais si tu dis que l’humour vaut le coup, ma foi, je vais essayer de creuser cette histoire.

  6. C’est très… autre.

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  7. Effectivement.
    j’adore le 3ème.
    Et merci pour le lien, je ne savais pas trop quoi glander ce soir, voilà de quoi m’occuper.

  8. Je viens de m’apercevoir que Same Hat était dans le blogroll de la Buvette.
    Paye ta coïncidence jungienne.

  9. En fait, bien que je connaisse, je me rends rarement sur Same Hat. Quand je disais « merci pour le lien », je voulais parler de celui-ci :
    https://insomnia.liquidweb.com/~samehat/comics/
    qui permet d’avoir un aperçu rapide de plusieurs auteurs plus ou moins connus (pas que des jap’ d’ailleurs) sans trop s’enfoncer dans la jungle du site principal.
    J’aime bien le style du dénommé Aihara :
    https://insomnia.liquidweb.com/~samehat/comics/aihara/aihara113R.jpg
    https://insomnia.liquidweb.com/~samehat/comics/aihara/aihara118L.jpg
    https://insomnia.liquidweb.com/~samehat/comics/aihara/aihara118R.jpg
    https://insomnia.liquidweb.com/~samehat/comics/aihara/aihara154L.jpg

  10. Ah oui, pas mal.

    Une petite couche d’Utsurun Desu :

  11. Je viens de voir Pornostar et j’ai bien kiffé. C’est plutôt bien joué, le scénario n’est pas prétentieux, la B.O est efficace. Bref, du tout bon !

  12. Tu aurais pu ajouter « merci Ô grand Olrik d’avoir vanté les mérites de ce films en des termes aussi purs et clairvoyants et ce, avec ton habituelle drôlerie et ton incomparable art du screenshot pertinent » mais enfin, allez, ça passe pour cette fois. 😉

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