Tokyo Blue, de Romain Slocombe


Dans le précédent article, j’évoquais le plaisir à se promener dans des quartiers comme Shibuya, plaisir d’une immersion dans un univers fait de lumières électriques, de sons agressifs mais enivrants, et de sexe qui vient solliciter sans aucune retenue le passant sous des formes alternant le sucré et l’acide. On se sent grisé par ce spectacle original, mais à la longue, ce plaisir n’est pas sans déboucher sur une certaine mélancolie.

J’ai retrouvée cette ambivalence dans ce Tokyo Blue, livre compilant des photos de Slocombe lors de différents voyages à Tokyo.

La bijin en couverture annonce en couleur : la déambulation dans Tokyo sera sexy et froide. Et avec un œil en moins : la perception sera limitée à la couleur bleue, qu’elle soit affichée ou en filigrane à travers la mélancolie d’une scène.

Cette mélancolie, Slocombe la capte grâce à ces décors bien connus, truffés de fils électriques et de façades surchargées d’enseignes clignotantes. Elle nous saute aussi à la figure par ces photos de détritus s’empilant sur les trottoirs ou par la pourriture stagnante d’une petite mare. Au milieu de ce décor, des gens, des salarymen allant au boulot, et des femmes, beaucoup de femmes. Qu’elles soient jeunes ou vieilles, surprises par l’objectif ou posant pour lui, sur des illustrations ou en chair et en os, enfin, qu’elles soient nues ou habillées, il y a cette présence féminine insistante, comme indissociable de Tokyo (ou de la perception photographique qu’en a Slocombe). La centaine de photos propose une longue promenade dans Tokyo, promenade qui a l’allure d’un jeu de piste obsessionnel. « Cherchez la femme » semble-t-il suggérer et de fait, elle est bel et bien là, pas non plus à chaque page, mais tout de même bien présente, leitmotiv fascinant d’une perfection plastique au milieu d’un environnement imparfait…

… ou à la perfection artificielle, comme celle de ce café.

C’est bien naturellement que l’on retrouve les poupées disloquées chères à Romain Slocombe et à son personnage fétiche, Gilbert Woodbrooke, le photographe gaffeur héros de sa tétralogie la Crucifixion en jaune et passionné d’ « art médical », comprenez les photos de bijins couvertes de bleus, d’orions, d’ecchymoses, plus ou moins plâtrées, le tout inexpressive, comme noyée dans l’arrière-plan clinique qui accompagne leur morne vie. Plus inattendues sont en revanche ces double pages nous présentant soit un couple en train de se filmer :

Soit une étagère présentant des flacons d’urine accompagnés des photos des heureuses propriétaires des liquides.

Dans les deux cas, on a en vis-à-vis des photos de piétonnes. Le sexe est partout, semble suggérer cette juxtaposition, et la petite OL à l’air innocent qui attend sagement à côté de vous pour traverser la rue, se rend peut-être à son « H »beito du lundi soir, allez savoir…

Certaines photos donnent à Tokyo Blue des allures de Pink Box. Le photographe semble avoir carte blanche pour aller où il veut afin de photographier qui il veut. Cette exploration peut aboutir soit à une photo d’un couple en train de faire « quelque chose » (type de photo que l’on retrouve dans le livre de Sinclair) soit à des photos dans lesquelles s’instaure une complicité entre le photographe et ce monde du sexe :

À l’instar des bains publics du XIXè siècle, la nudité n’est pas pudiponde, elle  se moque d’être captée par un étranger. Loin de l’idée d’un dévergondage plus ou moins crapoteux, on a plutôt l’impression d’un sexe pragmatique, qui s’assume, qui, à l’image de ces cannettes jonchant les trottoirs, offre un service éphémère et naturel, comme on peut se rendre dans un urinoir pour se soulager. Le sexe est là, c’est ainsi, il a même toujours été là :

Érotisme originel

Deux femmes au corps diaphanes attachée au beau milieu d’un cadre dont on s’attendrait presque à voir surgir les kodama de Princesse Mononoke. En vis-à-vis, un renard shinto semblant regarder du coin de l’œil, la langue pendante, les deux bijins, cela devant des pierres priapiques. À noter qu’il s’agit des deux premières photos de l’ouvrage.

Oui, le sexe et les perversions qui vont avec (bondage et autres) ont toujours été là, comme les kamis peuplant la nature. Les deux pages qui suivent (vous aurez compris que l’ouvrage utilise ce procédé souvent de façon à faire sens, à inviter le lecteur à créer un sens manquant) ne nous montrent pas encore Tokyo mais plutôt un voyage qui s’en approche :

À gauche une vénérable obasan dans le compartiment d’un train, faisant le lien entre passé et présent, tradition et modernité tokyoïte. À droite une maiko dont la parfaite tenue est parasité par un élément moderne, la cigarette. On se rapproche de Toyko et dans la double page qui suit, on y est bel et bien :

Le regard en coin que lance l’homme à droite en direction des jeunes filles en dit long sur ce à quoi il pense : évidemment à ces costumes bondage sur la page de gauche, costumes qui siéraient vraisemblablement à merveille à ces joueuses de cartes. Suivent alors 80 photos de déambulation à travers des quartiers à la Roppongi. Le regard se porte parfois sur des détails graphiques (des consignes dans une station), sur des affiches publicitaires ou des échoppes. On suit le regard du promeneur qui assiste au quotidien des tokyoïtes : on se rend au boulot, on en revient, on mange, on boit, on consomme, on « fait du sexe » bref, on respire. Le défilement des pages donne l’impression d’une ville de chaire qui a son propre rythme, qui respire, évolue. Qu’importe le cadre oppressant, ses habitants semblent n’en avoir aucune conscience.

Les jeunes femmes kamis du début semblent s’être matérialisées par la suite en différents avatars modernes et dont les poupées photographiées par Joan Sinclair dans Pink Box en sont le nec plus ultra. Sans aller jusqu’à dire que la chair est gaie, elle est en tout cas souriante et professionnelle. Elle est une sorte de rouage dans cette gigantesque machine moderne où le sexe a autant sa place que le travail et les loisirs lambda. Mais le rouage tend peu à peu à s’éroder. La fin du livre insiste sur ces bijins disloquées du medical art, et c’est à ce moment que la mélancolie, que l’on sentait prégnante mais encore un peu diffuse, s’impose.

« Qu’importe le cadre oppressant, ses habitants semblent n’en avoir aucune conscience ». Certes. Mais cela ne signifie pas que le cadre ne déglingue pas un peu, insidieusement, ce petit monde. Les cuisses alors légères deviennent alors bien lourdes, et les quelques sourires laissent la place à une expression figée. Le sexe est bon mais, dans l’environnement tokyoïte, pourquoi est-il bon ? Pour  le plaisir simple qu’il procure ou pour oublier que l’on est à Tokyo ? L’excitation du corps pour purger la torpeur de l’esprit englué dans cet environnement tokyoïte.

La dernière photo nous montre un dérisoire autel shinto composé de ridicules stèles en bois et d’une dizaine de canettes. Curieuse composition que le lecteur pourra interpréter à sa convenance, selon qu’il est d’humeur optimiste ou non : image rassurante des valeurs ancestrales du shintoïsme résistant vaille que vaille au matérialisme… ou shintoïsme à l’image des poupées cassées de Slocombe, réduit à une morne insignifiance…

Romain Slocombe était présent en Charente, lors du festival du polar de Cognac. Cela avait été le cas il y a deux ans et j’avais pu alors avoir un brin de causette avec lui. Homme très sympa que Slocombe : après l’avoir branché sur Tokyo et les roman porno, il m’avait donné du « tu » au bout d’un quart d’heure et indiqué au coin d’une dédicace son adresse email. Je ne l’ai jamais utilisée, écrire à un écrivain, vous pensez ! ça intimide. Et puis, j’avais dans l’idée de le rencontrer à nouveau lors du salon pour le bombarder de questions afin de faire un article garanti 100% exclusivité. Malheureusement, le week-end s’est étrangement goupillé (la cause principale sera expliquée dans le prochain article). Je ne pouvais être présent au salon que le matin mais voilà, il semblerait que le matin, Slocombe préfère aller boire frais au troquet du coin en compagnie de poteaux écrivains plutôt que d’aller se morfondre dès 9H30 à une séance de dédicaces (pour l’activité, croyez bien que c’était pas le salon du livre). Remarquez, ça peut se comprendre. En tout cas, j’en ai été pour mes frais avec mes questions et mes livres sous le bras (livres que je n’ai pu que laisser à l’accueil pour une dédicace par procuration).

Me faire ça à moi, Olrik le badass du Poitou ! Moi qui brûlais de lui demander de me dessiner une Naomi Tani plâtrée, en fauteuil roulant devant la devanture d’un obscur soapland de Shinjuku… il l’a échappé bel. Mais je tiens à mon idée d’un article dans lequel Slocombe viendrait, en toute décontraction et le verre de cognac à la main, vous parler de ses préférences en matière de bijins nikkatsesques. On verra cela, on verra…

 

Du même tonneau (ou presque) :

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23 Commentaires

  1. Je ne connais pas Slocombe, à part quelques clichés de bijins plâtrées pour détraqués sexuels. Un art de niche, une spécialisation toute japonaise. Mais je verrais bien la photo de gauche « érotisme originel » en 4×3 sur un des murs de mon salon.

  2. bon .. je peux pas m’empecher de faire mon VRP vu le sujet ^^ On avait publié une longue interview il y a qlq temps
    http://eigagogo.free.fr/Personnes/Romain_slocombe/slocombe_1.htm

    a mon avis tu peux le chopper sans trop de pb une bonne heure autour d’un café sur Paname.

    J’ai tjs pas lu ses bouquins d’ailleurs, un jour maybe!

  3. @ Bouffe-tout : moi, j’en ai fait un bel agrandissement encadré et tout et tout que je compte offrir à ma grand-mère pour Noël.

    @ Martin : J’avais vu cette interview et c’était un truc de ce style que je comptais faire (enfin, peut-être plus à la sauce DC).
    J’aime bien ses romans. Slocombe est assez fort pour mêler différentes lignes narratives, le tout avec toujours un arrière-plan historique témoignant d’une facette sombre du Japon. Très bien troussé et très bien documenté

  4. rien à voir, un p’tit tumblr nippon sympatoche:
    http://nkym.tumblr.com/

    (suis en train de refaire ma section lien! je prend toutes les bonnes addresses nippones)

  5. mmm, forcement il vient juste d’uploader un gros truc hentai 🙁

  6. mm m’a l’air assez loli-oriented quand même ce truc, vais me rabattre sur japan-exposure 😀

  7. « à part quelques clichés de bijins plâtrées pour détraqués sexuels »
    J’avoue trouver ça joli à regarder. Par contre ce n’est pas spécialement érotique, ce qui me rassure sur mon coté fétichiste / détraqué sexuel 😀
    Sinon, Slocombe je connais pas, ou tres mal.

  8. @ Guillaume : Si j’étais pas moi-même un peu « détraqué », j’irais pas me laisser per/di-vertir à la buvette. Enfin, détraqué je ne sais pas… Assoiffé oui !

    J’ai un faible pour le bondage. Je suis conscient que tout ça peut finir à l’hôpital.

  9. @ Martin : assez foutraque en effet, le bon (enfin, le « pas inintéressant ») y côtoie le néant total. Et ça manque sérieusement de vintage! Par contre, Japan-exposures, c’est bien léché mais qu’est-ce que ça manque de bikinis!

    @ Guillaume : cette saine réaction t’honore et te démarque de Gilbert Boodbrooke, le personnage principal de la Crucifixion en Jaune qui, lui, ne peut s’empêcher d’avoir de violentes érection lorsqu’il prend en photo une de ses modèles emplâtrées. Je crois même me souvenir d’une scène où il finit par avoir le pantalon baveux. Quels grands émotifs ces artistes !…

  10. mooo ! j’ai ripé sur le lien. >> Du gentil bondage rigolo

  11. « le bondage où l’on boit frais »

  12. “le bondage où l’on boit frais”

    Effectivement, c’est charmant comme tout, ce beau sourire fait vraiment plaisir à voir. Voilà qui donnerait à penser à tous ceux qui pensent qu’il faut être déviant pour pratiquer le bondage.

    Pour revenir à ton lien, il y a quand même des trucs curieux, mais faut vraiment mettre les mains dans le cambouis.

    http://s3.amazonaws.com/data.tumblr.com/tumblr_l9edymzTdz1qz4g9eo1_1280.jpg?AWSAccessKeyId=0RYTHV9YYQ4W5Q3HQMG2&Expires=1288388155&Signature=Gppd1hzEsyulznyAzT%2BcAJ8HgNI%3D

  13. punaise, il a reuploadé une quarantaine de loli dans l’intervalle .. je crois qu’on en tient un bon là 😀 en fait faudrait trier dans les credits sous les photos, ça doit rediriger vers des galleries plus cohérentes, je sens qu’il brasse large le bougre et peut nous mener dans des recoins interressants, reste à ne pas se paumer en chemin.

  14. pas trop mal ça par exemple, apparement des scans de mag de portraits de rues
    http://fuckyeahstreetfruitstune.tumblr.com/

  15. @ Bouffe-tout : j’ai zappé sur un de tes messages qui était « en attente », le voilà rétabli.

    @ Martin : ce qui m’amuse dans ton dernier lien c’est le contraste entre le « fuck yeah » du titre (et qui m’a fait cliquer dessus avec un certain empressement) et le contenu, terriblement sage (FRUITS oblige). Faudrait trouver le même type de magazine mais s’intéressant aux junkies, aux yaks et autres prostitués des quartiers chauds de Tokyo.

  16. Les « fuck yeah », c’est une série de tumblr monomaniaques. Il y en a pour tous les goûts ou presque. Des gros nibarbs aux lointaines nébuleuses… Donc en tapant fuck yeah japan ou autres mots clefs…

    Pas un tumblr, juste une série de photos parmi d’autres sans rapport avec le Japon. Éloignez les enfants, c’est duporno vintage made in Japan.

  17. Les “fuck yeah”, c’est une série de tumblr monomaniaques. Il y en a pour tous les goûts ou presque. Des gros nibarbs aux lointaines nébuleuses… Donc en tapant fuck yeah japan ou autres mots clefs…
    C’est pourtant vrai :
    http://fuckyeahpinkyviolence.tumblr.com/archive
    Déception : juste une poignée d’images qui se battent en duel.

    Sympa par contre ton lien de porno vintage. Tiens, ça m’intéresserait de savoir s’il existe un équivalent japonais de Polissons et Galipettes. Un équivalent toute proportion gardée car je doute que des courts métrages pornos ait été fait à la même époque au Japon.

  18. Dur dur de s’y retrouver dans l’océan tumblr quand même, il y a à boire et à manger en quantité délirante .. il nous faudrait un phare de bon gout. Il y a un coté journal intime experimental assez interressant sur certains trucs, appuyé par le minimalisme de l’interface. Celui là est assez space http://tmkdd.tumblr.com (en esperant qu’il uploade pas 40 trucs hentai dans l’intervalle) .. du belmondo, des femmes en baquets, des plans de natures, des mineraux, des esquisses kawaii

  19. Dans le genre journal intime et minimalisme de l’interface, il y a celui de Jane Aldridge. Pour moi, le meilleur des tumblr (même si ce n’est pas un tumblr), avec des incrustations nippones deci delà
    http://seaofshoes.typepad.com/lovers_in_highschool/

    Malheureusement, cette petite garce de la haute ne l’a pas alimenté depuis des lustres.

  20. héhé, ya quelques trouvailles, même si son côté « fashion » m’énerve. Certaines suites d’images ont un côté mesmérisant (j’ose le mot).
    Spéciale dédicace à Sato, période équine :
    http://seaofshoes.typepad.com/lovers_in_highschool/page/7/

  21. voila des (équ)idées bien tordues!

  22. Une version du cheval de Troie qui aurait pu facilement épuiser l’adversaire, ça aurait évité un carnage. Je m’étonne qu’Ulysse n’y ait pas pensé.

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