Yayoi Kusama : I love me (Takako Matsumoto – 2008)

Non, non, rassurez-vous, tout va bien , je n’ai pas pété un plomb, ce n’est pas un nouvel article de ma série des « Bijin de la semaine ».  Les plus férus de Pop Art auront connu Yayoi Kusama (que l’on ne risque évidemment pas de confondre avec Yayoi Watanabe), grande prêtresse dans son pays, avec Yoko Ono, de cette catégorie picturale. Je dis « dans son pays » et c’est un peu méchant, car la vénérable dame, maintenant âgée de 80 ans, est connue internationalement. Un récent DVD, Yayo Kusama : I love me fait de cet artiste hors norme un portrait aussi touchant qu’hallucinant.

Le pic de sa carrière est sans doute situé dans les 60’s. Elle vit alors à New York et est l’une des figures du Pop Art, de l’art environnemental et du psychédélisme. Au menu : provocation:

…happening dans le plus simple appareil :

… engagement « Peace » à fonds les ballons :

…et, éventuellement, slaloms à oilpé entre des flics qui la coursent dans Central Park. Cette scène cocasse a été filmée et se trouve dans le DVD évoqué. Vous en avez un tout petit aperçu sur le premier lien youtube donné plus bas.

Et l’art dans tout ça ? Eh bien, si la spécialité du Poinconneur des Lilas était les p’tits trous, son truc à elle, c’est les pois. Le démonstration en image :

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D’où vient cette cette obsession ? L’artiste explique qu’enfant, elle a un jour  eu la vision hallucinatoire d’un motif en forme de pois décorant une nappe familiale se répéter dans la pièce. Dès lors, son univers en sera peuplé et ses installations habitées d’une multitude de pois colorés mais aussi de miroirs ou de formes phalliques répétées à l’infini.

Dans Regrets d’hiver, Julius B. Hacker, le (fumeux) galeriste d’art contemporain donne une interprétation :

Chez elle, les motifs à pois symbolisent la maladie. Les motifs de macaronis symbolisent sa peur du sexe et de la nourriture. Les filets symbolisent son horreur devant l’infinité de l’univers.

Indéniablement, il y a dans son œuvre quelque chose, non pas de malsain, mais de vertigineux,  de torturé. Dans le documentaire, elle affirme que ses séances de travail, durant lesquelles, munie d’un marker noir, elle remplit inlassablement de minuscules motifs (des traits, des pois, des yeux, etc), lui permettent de se sentir mieux. L’art comme exutoire des peurs de l’artiste… classique mais dans le cas de Kusama, lorsque l’on sait qu’elle est une habituée des internements en psychiatrie, cela apparaît comme une évidence.

Pour ce qui est de la valeur de son œuvre, j’avoue qu’il me manque quelques armes pour me risquer à la juger. Néanmoins, je pense que l’on ne peut nier que malgré son côté très répétitif et minimaliste, elle présente une grande variété (notamment dans les techniques) et une grande efficacité visuelle :

… et propre à susciter chez le spectateurs des interrogations ou des émotions. Loin d’être une simple bouffonne (le DVD montre une séquence un peu pathétique dans laquelle on la voit participer à une émission de Kitano et se répandre dans un numéro de danse), une escroquerie de l’art contemporain, elle est une artiste qui a su se forger un univers hors norme qui a su ne pas se laisser enfermer par un psychédélisme trop représentatif d’une époque. Mondialement connue, très respectée dans son pays, elle poursuit vaillamment son œuvre, et ce en dépit d’une faiblesse physique et parfois mentale. Ce qui est, en revanche, intact chez elle, c’est bien un énorme orgueil, orgueil qui donne tous son sens au titre du documentaire : Yayoi Kusama : I love me. Défaut que l’on peut comprendre, mais que l’on peut aussi trouver mal placé, surtout lorsqu’on l’entend yoyoter sur la beauté des fleurs de cerisier. En cela ce portrait est un peu cruel. On est vraiment partagé entre l’admiration pour cette grand-mère jusqu’au-boutiste qui continue de créer (et qui veut le faire jusqu’à son dernier souffle) des œuvres graphiques étonnantes, et la tristesse devant une artiste qui semble totalement vidée, comme si elle avait expurgée de son corps tous les pois qu’elle a distillés dans ses œuvres. Le côté « bête de foire » devient alors un peu tragique. On a l’impression qu’il est là pour venir à la rescousse d’un art qui a tout dit et qui est condamné à se répéter. Mais, encore une fois, n’étant pas spécialiste d’art contemporain, je me gourre peut-être.

En tout cas, tenez-le vous pour dit : la grande dame de l’avant-garde japonaise n’est pas Yoko Ono mais bien Yayoi Kusama !

Reportage de l’émission « Japanorama » (BBC) présentant l’artiste :

Bande annonce de Yayoi Kusama : I love me :

Autre documentaire, assez intéressant :

Lien pour marque-pages : Permaliens.

5 Commentaires

  1. Intéressant sujet que Yayoi Kusama. Et merci de la réhabiliter en lieu et place de l’arnaque fumeuse que fut Yoko Ono (avis purement personnel).

    Contrairement à cette dernière, Yayoi Kusama a su se bâtir une véritable « aura » artistique, faisant fi des conventions, s’inventant un univers créatif fort (Au passage, on peut admirer la fameuse « Pumpkin » sur l’île de Naoshima et en profiter pour visiter le complex Benesse).

    Un univers qui a eu tendance à tourner autour de lui-même, délayant le processus de création au profit de la récupération et de la marchandisation, malheureux syndrome artistique actuel.

    Prions qu’on lui évite la « sacralisation »…

    Clarence, amateur mateur

    • Je suis peut-être un peu plus indulgent avec Yoko Ono. Il y a sûrement du fumeux dans son œuvre mais c’est du fumeux 100% authentique, toujours à l’orée du foutage de gueule, chose qui me divertit assez dans l’art contemporain. Du divertissement, j’en ai par contre moins devant l’œuvre de ce Takashi Murakami (que je ne connaissais pas). On sent le petit malin qui sait jouer la carte branchouille pour plaire.
      Sinon, le tuyau concernant le complex Benessee est intéressant. Je fonce sur mon Lonely Planet pour voir de quoi il en retourne. Arigatô !

  2. Oh, les mecs ils parlent de Naoshima et ils me citent pas… (certes, on se connaissait pas à l’époque et mon blog n’existait pas encore, mais c’est pas une excuse).

    Bon comme à mon habitude, je fais les fonds de tiroir du blog (pratiquement le « à lire absolument ») et je tombe sur cet excellent article.
    Pas grand-chose à rajouter, surtout que j’ai pas vu le DVD (mais il faudrait que je me le procure un de ces jours) mais pour avoir croisé quelques oeuvres de la dame, je confirme, c’est une grande artiste, et surtout il faut appréhender les oeuvres dans leur taille et leur spacialité pour vraiment les apprécier/ressentir (je ne dirai pas « comprendre » pour des raisons évidentes).

  3. Oui, j’espère bien un jour me rendre à Naoshima pour voir par moi-même ces fameuses sculptures. Je dis bien « un jour », faut juste que cela coïncide avec un voyage dans les parages et l’envie de madame… hum ! c’est pas gagné en fait.

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