Brume de printemps (Romain Slocombe)

Brume de printemps est le deuxième volet de la Crucifixion en jaune, la tétralogie de Romain Slocombe consacrée à Gilbert Woodbrooke, photographe gaffeur, fétichiste et spécialiste du Japon.

Il s’agit du plus volumineux des quatre romans (700 pages), mais comme pour les autres opus, Slocombe, avec son art de la narration parfaitement maîtrisé, le fait passer comme une lettre à la poste. D’autant qu’il y a une petite originalité par rapport aux autres volumes : si l’histoire trouve sa conclusion à tokyo, la majorité du roman se situe dans la Japon provincial de Kagoshima, au sud de Kyushu. J’ai jusqu’à présent cru que ce qui contribuait largement au charme de ses polars de Slocombe était la restitution de la vie nocturne électrique de Tokyo. Avec Brume de printemps, on regrette finalement que Slocombe n’ait pas davantage exploité d’autres zones géographiques du Japon. Car les pérégrinations provinciales de Woodbrooke, cette fois-ci enrôlé pour faire un reportage télévisé foireux à propos de l’amour immodéré des japonais pour leurs bêtes à poils, ont un quelque chose de particulièrement réjouissant. Ainsi cette bouffe dans laquelle on lui propose de goûter une spécialité locale : la viande de cheval crue !

A côté de cette nouveauté, on retrouve un autre procédé : l’évocation d’une facette sombre du Japon. En l’occurence la secte Aum de sinistre mémoire, qui avait perpétré un attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo. Du coup, la narration va entremêler (procédé exploité dans Averse d’Automne) deux intrigues, l’une bouffonne, l’autre plus grave, jusqu’à les faire rejoindre dans un final aux allures de petite apocalypse. Encore une fois, on ne saurait trop mettre en avant les mérites de narrateur de Slocombe. Tout est parfaitement géré, on ne ressent à aucun moment un sentiment de lassitude.

L’humour, domaine où Slocombe n’excelle pas nécessairement mais arrive à tirer habilement son épingle du jeu, est lui aussi toujours présent. Woodbrooke, avec ses obsessions fétichistes, attire toujours la sympathie et continue de faire sourire le lecteur. Mais la vedette lui est volée par l’insupportable Bertie Myers. C’est le journaliste chargé par une chaîne de télévision anglaise, Channel Four, de faire ce reportage débile et clichéesque à souhait sur les Japonais et leurs animaux domestiques.  Supérieur direct de Woodbrooke, il ne rate jamais une occasion d’utiliser son (léger) avantage pour utiliser son photographe-traducteur comme entremetteur. En fait, il n’est qu’un beauf grossier, veule, vulgaire et raciste. c’est le genre de type à utiliser le manque de connaissance des autochtones dans les langues étrangères pour faire des remarques insultantes à leur nez et à leur barbe. Je dois dire que plus d’une fois j’ai espéré qu’il lui arrive quelques bricoles pour lui apprendre la politesse (souhait qui sera, Ô combien ! exaucé à la fin du roman).  Finalement, où se trouve l’humour avec un tel personnage ? Evidemment dans l’improbable tandem qu’il forme avec Woodbrooke. Celui-ci avouera qu’il ne pouvait pas y avoir de duo plus catastrophique pour le reportage que la paire Woodbrooke-Myers.

Terminons avec l’érotisme qui est aussi un domaine dans lequel Slocombe fait preuve d’un certain talent. Il peut être tout à la fois cru, touchant et pathétique. Ou bouffon. Ainsi, dans l’une de ces drôlatiques « scènes de la vie de province » dans laquelle nos deux anti-héros commencent à partouzer gentiment dans le coin d’un bar avec deux japonaises un peu nympho sur les bords (« Ne craignez rien, les rassure en substance une des donzelles, on connaît le patron du bar, tout va bien! ») jusqu’à ce que ne débarque un groupe de yakuzas – évidemment – faussement effarouchés et leur demandant brutalement de leur rendre des comptes – et des yens – à propos de leur scandaleuse attitude. Inénarrable. Lorsque j’ai rencontré Slocombe au petit festival du roman policier de Cognac, je lui ai demandé s’il n’y avait pas un projet cinématographique en cours sur un de ses films. Il m’a répondu que non mais qu’il aimerait bien. Et nous aussi. Ce mélange de truculence et de gravité en plein Japon aurait de quoi créer quelque chose d’intéressant sur grand écran.

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