Averse d’Automne, de Romain Slocombe

Maladroit, fétichiste, obsédé sexuel, adultère et anglais, voilà les tares dont Romain Slocombe a affublé le sympathique héros de sa tétralogie japonaise intitulée « la Crucifixion en jaune ».

Avec un tel personnage, on comprend que très vite que l’on ne va pas se trouver dans un univers à la Ellroy. L’humour est très présent. L’incapacité du personnage (au fait, il s’appelle Gilbert Woodbrooke) de sentir combien certaines de ses décisions peuvent être dangereuses pour lui y est pour beaucoup. Très vite, chacun de ses voyages au Japon (chaque roman de cette tétralogie correspond à un voyage fait durant une saison) vire très vite au cauchemar. Par ailleurs, son fétichisme a de quoi faire sourire. Remarquez, le fétichisme est en soi un sujet plutôt bouffon, mais celui de Woodbrooke l’est peut-être un peu plus. Il est en fait le génial inventeur de « l’art militaire », comprenez l’art de photographier de jeunes et jolies japonaises en uniforme, militaire de préférence, mais tout autre tenue (d’infirmière, de lycéenne …) fait l’affaire. Si en plus le modèle à pris soin de s’ajouter au maquillage de fausses ecchymoses ou d’arborer un bras dans un faux plâtre, c’est l’érection assurée pour Gilbert. Enfin, le côté obsédé sexuel du personnage, incapable de se rappeler qu’une épouse (Japonaise) l’attend en Angleterre, donne lui aussi lieu à de savoureux passages. La narration à la première personne le fait comprendre dès les premières pages : il ne pense qu’à ça, surtout lorsque ce « ça » prend la forme d’une maîtresse hôtesse de l’air joliment prénommée « Akiko ».

De l’humour donc, il y en a. Mais du sérieux, de la noirceur, du glauque, il y en a tout autant. Tout le long de ces cinq cents pages, Slocombe fait en effet un va-et-vient constant entre les pérégrinations de Woodbrooke et des rapports historiques concernant les barbaries perpétrées par les criminels de guerre de la tristement célèbre « Unité 731 ». Ce contraste n’est d’ailleurs pas sans créer parfois un certain malaise. Imaginez un polar qui ferait la même chose en évoquant les atrocités d’Heichmann ou de Mengélé. Mais ce contraste s’atténue au fil des pages puisque l’intrigue historique se confond peu à peu avec l’intrigue woodbrookesque. Le photographe anglais doit alors faire face à des personnes d’extrême-droite, pas vraiment aidé par son « ami » Julius B. Hacker, galeriste dano-polonais, géant musculeux chauve à la libido décontractée (« Mon crâne ne ressemble pas à un pénis, il est mon pénis », dit-il en substance pour amuser une de ses prochaines conquêtes. Dans un autre roman, il appelle certaines Japonaises faciles et habituées des boîtes de nuit les « yellow cabs », c’est-à-dire les taxis jaunes, car on peut monter dedans très facilement).

Le ton devient donc plus grinçant et l’engluement du personnage dans ses problèmes amuse de moins en moins. D’amusant Woodbrooke devient pathétique et le douloureux retour en Angleterre apparaît surtout comme une délivrance… que viendra gâcher un stupéfiant fait divers donné en annexe.

Pour terminer, ce roman trouve un intérêt supplémentaire dans la restitution des impressions que peut ressentir le voyageur qui se ballade la nuit dans les rues animées de Shibuya ou de Shinjuku. On sent l’animation, le côté électrique de tels endroits. Par petites touches de « couleur locale » (par exemple Woodbrooke qui va prendre une cannette de pocasweat dans un distributeur), Slocombe parvient parfaitement à faire sentir cette déambulation affairée très particulière qui a fait mes délices lors de mes ballades à Tokyo. On sent aussi à travers cela son amour du Japon. Bien sûr, il y a un certain réalisme mais aussi, je pense, un plaisir à évoquer au détour de l’intrigue toutes ces choses. Slocombe est allé au Japon dix-neuf fois (je n’invente rien, il me l’a confié il y a quinze jours lors du salon du roman policier de Cognac, personne très sympathique d’ailleurs, soit dit en passant), s’est marié deux fois avec une Japonaise, parle japonais couramment, autant d’indices qui donnent à penser que, finalement, entre lui et son personnage (amoureux fou du Japon) il n’y a peut-être pas beaucoup de différences. D’ailleurs pour s’en convaincre, il suffit de savoir que Slocombe est un (talentueux) photographe dont une des spécialités est les photographies de jeunes japonaises (mais l’auteur n’est pas non plus sectaire) la tête enturbannée et les bras dans le plâtre. Espérons que lors de ses voyages au Japon, romain Slocombe n’ait pas autant morflé que son personnage…

Plus d’information sur l’espace Myspace que Slocombe a consacré au « medical art »:

http://profile.myspace.com/index.cfm?fuseaction=user.viewprofile&friendid=289612065

 

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