Manzanar

Il était une fois en Californie, au pied de la Sierra Nevada,  une jolie petite ville de 10000 habitants appelée Manzanar. A priori rien ne semblait la distinguer des autres villes américaines de son acabit.

Manzanar…

Une petite ville paisible avec des habitants heureux de vivre ensemble. Son agriculture était prospère, son hôpital de 150 lits suppléait efficacement au moindres tracas de santé des habitants, les enfants pouvaient compter sur des écoles menées par de talentueux et compétents pédagogues, son journal local faisait l’unanimité et son beau jardin municipal était le lieu de rencontre le plus exquis qui soit. Il fallait bien tout cela pour faire un lieu vivable de Manzanar.

Manzanar…

Et ses 75% composés de femmes et d’enfants.

Et sa situation en plein désert.

Et sa poussière.

Et ses barbelés.

Et ses miradors.

Et ses mitraillettes tournées non pas vers l’extérieur mais sur ses paisibles habitants.

Pas paisibles du tout d’ailleurs. Des félons, des traîtres, des jaunes. Des Japs.

Bienvenue à Manzanar. Nous sommes en 1942.

A première vue il y a de la distopie dans cet endroit. Les sourires des habitants contredisant leur situation, on est tout d’abord sceptique. Et puis il faut se rendre à l’évidence : ce lieu, pour stupéfiant qu’il soit, a bien existé. Il n’est d’ailleurs pas le seul puisque neuf autres fleurir sur la côte ouest des Etats-Unis de 1942 à septembre 1945. Pudiquement appelés « camps de relocalisation » ils n’étaient en fait rien moins que des camps de concentration. Quatre mois après Pearl Harbor, il fallait bien cela aux yeux de l’opinion publique et de quelques militaires excités pour contenir toutes ces familles américaines d’origine japonaise forcément déloyales et perverses.

Parmi ces officiers, le plus exalté et le plus actif pour incarcérer ses compatriotes fut le général John DeWitt. Chaque nation a ses badernes, celle-ci en fut une belle.

« a Jap is a Jap » – John DeWitt.

Durant les quatre mois qui suivirent Pearl Harbor, il n’eut de cesse d’alerter les militaires, l’opinion publique et les politiques sur l’aberration à laisser en liberté sur le sol américain des américains d’origine japonaise. Qu’un officiel eût pu exprimer des craintes sur le comportement individuel de tel ou individu pris dans un ensemble aurait été légitime. Le problème avec DeWitt est que sa perception de la communauté japonaise fut d’emblée sous le coup d’un racisme sans nuances :

 « Rappelez-vous que nous combattons les Japonais, qui ne respectent pas les lois de la guerre. Ce sont des gangsters, et ils doivent être traités comme tels ».

Un exemple de gangster

Pas la peine de séparer le bon grain de l’ivraie puisqu’apparemment, on ne trouve chez eux que cette dernière. Aussi décida-t-il, entre autres choses, de capturer 20000 nisei (nom donné aux américains japonais de la première génération) près de San Francisco, tentative qui fut heureusement avortée par le chef local du FBI.

A ce sujet, on aurait tort de croire que dans l’électrochoc que constituait Pearl Harbor toutes les huiles partageaient la paranoïa teintée de haine de DeWitt. Dans un rapport, Hoover ridiculisa le général en pointant son « hystérie et absence de jugement » et en se moquant de son obsession qui voyait partout chez ces paisibles agriculteurs des pièges, de sourdes manœuvres, même quand il ne s’agissait que « d’une vache en train de se gratter le derrière sur des barbelés ».

Malheureusement, DeWitt avait l’hystérie persévérante et, secondée par des rapports truffés d’exagérations, par une opinion publique défavorable envers les Japonais, et malgré les protestations véhémentes de Francis Biddle, attorney général chargé de la déportation de la communauté japonaise dans des camps, il parvint à convaincre le gouvernement américain de mettre en place ces camps de relocalisation.

« Où que l’œuf ait été couvé, une vipère reste une vipère – dès lors un Japonais américain, né de parents japonais, grandit en tant que japonais et non américain » – The Los Angeles Times

Le 21 mars 1942, c’est chose faite et les familles japonaises n’ont plus que quelques jours a vivre dans leur douillets home, home qu’ils ne reverront pour la plupart jamais (mais pas dans le sens que l’on croit). Le 31 mars fleuriront sur les murs des affiches instituant l’ « ordre d’exclusion de civils ». Dès cet instant les Japonais n’auront plus qu’une poignée de jours pour liquider leurs affaires avec les inévitables injustices que l’on peut deviner dans ces circonstances. Désespoir, humiliation d’accepter de vendre pour une bouchée de pain le symbole de longues années de travail. Une femme dut ainsi vendre un hôtel de 26 chambres pour 500$ tandis qu’un homme voulut brûler sa maison plutôt de la laisser au premier affairiste venu. Certains firent des accords pour essayer de retrouver leurs biens à leur sortie des camps. Mais dans bien des cas, ces accords tournèrent à l’escroquerie pure et simple et bien des familles retrouvèrent à leur retour de la maison vidée de leurs objets personnels et surtout occupés par des blancs pas vraiment enclin à laisser la place.

A la fin de la guerre, un rapport fut ordonné pour faire une évaluation du préjudice subi. On estimait alors qu’il se situait entre 810 millions et deux milliards de dollars (actuels). En réalité, un autre rapport, entrepris en 1981, estima lui qu’il s’agissait plutôt de six milliards. Six milliards pour 110000 prisonniers soit 54545 dollars par tête de pipe. Et encore ! Lorsque l’on sait que les trois quarts étaient constitués de femmes et d’enfants, si l’on fait une estimation par famille, on comprend vite que le séjour dans les centres d’internement a eu pour conséquence l’absorption quasi-totale des richesses de ces familles. Et l’on ne parle même pas ici du traumatisme moral…

Si l’on ne devait retenir un seul point positif dans ce triste épisode de la seconde Guerre Mondiale (un de plus) serait que ces camps de concentration ne souffrent pas la moindre comparaison avec leurs homologues polonais de la même époque. Là, pas d’obligation de travailler jusqu’à la mort, pas d’exécution sommaire, pas de chambres à gaz et possibilité de vivre en famille, tout comme celles de poursuivre l’éducation des enfants, d’avoir des loisirs ou encore de pratiquer son culte. Oui, aucun point commun possible avec le sort des Juifs d’Europe, à part celui d’avoir des mitraillettes pointées à l’intérieur en non pas à l’extérieur.

M. et Mme Tsurutani et leur enfant, Bruce.

Et celui, même s’il est bien sûr largement à relativiser, de se trouver dans des camps situés parfois dans des zones difficiles. C’est le cas de celui de Manzanar, situé en plein désert, l’eau ayant été depuis longtemps détournée pour les besoins de Los Angeles, et alternant des températures très froides l’hiver et très chaudes l’été. Les montagnes sont bien là aux alentours, majestueuses, mais peinent sans doute à faire oublier l’élément quotidien que durent bouffer des mois durant les prisonniers : la poussière, la poussière, encore et toujours la poussière.

Des conditions difficiles donc pour les 10000 prisonniers et quelques de Manzanar, dispersés dans les 504 barraques du camp. Face à cela, et face à l’ignominie de la situation, pas trente-six solutions : travailler. Et là, on se doute qu’il s’agissait d’un terrain tout trouvé pour les Japonais. De toute façon, pas le choix, ils avaient l’obligation de cultiver leur propre nourriture. Chose que les centaines d’agriculteurs internés surent faire au-delà de toute espérance, avec parfois des résultats supérieurs aux agriculteurs blancs bien au chaud chez eux.

Richard Kobayashi, fermier

Chose que firent aussi les anciens médecins, les infirmières,

Aiko Hamaguchi, infirmière

… les dentistes de formation ou encore Roy Takeno, journaliste qui obtint l’autorisation de publier sa propre feuille de chou, le Manzanar Free Press.

Roy Takeno

Il faut ici saluer le deuxième directeur du camp, Ralph Merritt, qui comprit rapidement que l’ancienne manière de son prédécesseur, plus dure, moins permissive, ne pouvait qu’amener à des conflits. C’est d’ailleurs ce qui arriva peu après la prise de fonction de Merritt qui dut faire face à une émeute qui se soldat par la mort de quelques jeunes japonais.

Plus coulant et plus compréhensif, Merritt lâcha du lest et la vie à Manzanar s’en ressentit. Une des permissions les plus symboliques fut elle de laisser aller plusieurs prisonniers du côté du parc de Yosemite, évidemment encadrés par des militaires, afin de choisir des arbres, des rochers et de la végétation pour élaborer au milieu du camp une aire de loisirs faite de terrains de sport, d’un espace où piqueniquer et d’un véritable jardin japonais.

Mais bien plus importante fut l’invitation qu’il envoya à l’un de ses amis afin de visiter son camp. Pas n’importe qui l’ami, puisqu’il s’agissait de… 

Ansel Adams

Oui, le grand Ansel Adams, le photographe paysagiste dont les composition en N&B de l’ouest américain valurent une renommée internationale. A sa venue en 1943, il est tout de suite touché et révolté par le sort de ces Japonais et comprend quel témoignage humaniste il pourrait tirer d’un reportage photographique dans ce camp. Le résultat est Born free and equal (paru en 1944) recueil où les photos, parlant d’elles-mêmes, jurent violemment avec le patriotisme anti-japonais d’alors et sonnent comme un reproche envers l’Oncle Sam et ses adaptes gavés de propagande. Le livre n’aura droit à aucune bienveillance : ses exemplaires seront bien souvent brûlés dans la rue. Sagement, Adams donnera ses photo à la Librairie du Congrès, gage d’une protection définitive et en attendant des jours moins sombres pour les republier au grand jour.

Madame Shimizu

Découvrir ces photos constitue une expérience particulière, celle d’admirer une joie malheureuse. Ou un malheur heureux, on ne sait pas trop. Il y a d’abord ces arrière-plan faits des montagnes du Névada, somptueux berceau qui, déconnecté des températures difficiles qui pouvaient sévir, donne l’impression d’accueillir en son sein cette petite communauté. Et puis il y a ce blanc dû à la poussière omniprésente où à la neige lors de l’hiver. Cela conjugué à l’absence de fort contraste on a l’impression d’un univers doux, cotonneux, d’une bulle de Japon atemporelle où des journées sans histoires se répètent inlassablement, n’eussent été certains barbelés ou miradors qui, parfois, parviennent à troubler la tranquillité par leur présence discrète mais bien réelle.

Et puis il y a tous ces visages souriants qui semblent avoir compris que ce gaijin, enfin ce compatriote à la peau blanche, partage leur cause. On n’y sent pas vraiment de douleur, juste la matérialisation du giri, concept de l’obligation à rester digne quelles que soient les circonstances.

Tetsuko Murakami

Et il y a toutes ces scènes de la vie quotidienne, scandant les étapes d’une vie normale comprise dans une situation anormale. Certaines sont absolument époustouflantes de par la poésie qui s’en dégage alors même que sont présents dans la composition des éléments signalant l’incarcération. Ainsi cette photo :

Devant cette image qui donne l’impression de se trouver face à un screenshot d’un film, on se dit qu’il y a peut-être eu une mise en scène orchestrée par Adams. Ou peut-être pas. En fait qu’importe, seule compte ce giri tout puissant qui contrebalance totalement la mauvaise impression créée par la clôture et l’hideux bâtiment à l’arrière-plan.

Oui, les prisonniers étaient malheureux du fait de leur sort mais il est stupéfiant de voir combien ce malheur s’est dilué de lui-même dans un processus de création urbain et de ce que l’on pourrait appeler un Japon en miniature. La construction de ce jardin japonais, évoqué plus haut, au beau milieu du camp étant sans doute la réalisation la plus symbolique de cette démarche :

Malgré cela, ce confort tout relatif n’empêcha pas de jeunes hommes de franchir la porte de sortie particulière qu’on leur proposait, à savoir s’enrôler dans l’U.S. Army. Ticket de sortie pratique mais évidemment dangereux. Cela importait assez peu, pour beaucoup de jeunes Japonais, la nécessité de prouver aux Etats-Unis qu’ils n’étaient pas des asiatiques pétris de fourberies mais bien de loyaux compatriotes prévalait sur tout. On ne les remercia de ce bel état d’esprit que fort médiocrement. A la fermeture de Manzanar en septembre 1945, des milliers de famille purent regagner leurs pénates, du moins ce qu’il en restait : objets vendus, intérieurs parfois vandalisés ou maison purement et simplement occupées par d’autres familles avec impossibilité de la réclamer. L’époque de la détention était révolue. Commençait celle de la reconstruction…

 ***

Toutes les infos de l’article se trouvent dans cet ouvrage :

Livre paru en 1988 et reprenant beaucoup de photos d’Ansel Adams précédemment publiées dans son Born Free and Equal. Pas grand chose à ajouter si ce n’est que le livre est excellent et fait parfaitement le tour de la question, que ce soit l’avant, le pendant et l’après Manzanar. Personnellement jaurais aimé que les photos d’Adams occupent plus de place et ne soient pas parfois réduites à un simple médaillon, mais la qualité de reproduction est au moins de bonne facture. J’ajoute pour finir que le bouquin est en anglais et qu’il n’existe, du moins à ma connaissance, aucun livre en français sur le sujet.

Pour terminer, un « petit » montage fait à partir de 40 portraits :

40 Terroristes chimériques : dédicacé au fabuleux, au clairvoyant, à l’humaniste hors norme que fut le général Dewitt. 

 

Lien pour marque-pages : Permaliens.

8 Commentaires

  1. Excellente idée qu’a eue Jean-Pierre Dionnet de créer un héros américain à partir de cette histoire dans sa série des dieux et des hommes… Je suis un peu resté sur ma faim (bd un peu courte) tellement le sujet me semble prometteur.

  2. Oui, c’est ce que je me suis dit en le feuilletant dans ma librairie. Beau graphisme, sujet original, mais ça m’a paru un peu court, un peu cher la planche (reproche qui apparemment est fait par pas mal de lecteurs aux précédents albums). J’ai préféré garder mes euros pour m’offrir du Ansel Adams.

  3. 40 Chimerical Terrorists : j’y mettrais des guillemets pour qu’il n’y ai pas d’ambiguité.

    • J’y ai pensé, j’ai préféré l’adjectif. Mais le titre ne me satisfait pas, je crois que je vais brainstormiser encore un peu. Si tu as des idées…

  4. Sauf que ne pas mettre de guillemets induit le fait qu’il s’agissait effectivement de terroristes!
    Le second degré ne passe pas trop sur le web. Tu vas finir par faire des émules au Général DeWitt! Il y en a sans dout déjà…

    • « Sauf que ne pas mettre de guillemets induit le fait qu’il s’agissait effectivement de terroristes! »

      On pourrait discuter pas mal sur les guillemets, sur la portée d’un adjectif, de l’antinomie significative d’un titre et de portraits inoffensifs, mais je crois que tu as raison :
      « Le second degré ne passe pas trop sur le web. » C’est un peu ce que je me suis dit et qui m’a fait hésiter. Et qui est en train de m’avoir à l’usure (un peu trop fatigué pour cogiter davantage là). La perspective d’avoir des réactions indignées de pro DeWitt ou de personnes promptes à l’hystérie me fatigue à l’avance. On va donc la jouer panneaux indicateurs(du moins sur Tumblr, pas ici).

  5. ah c’est mieux merci 😉

  6. Excellent reportage ! Well done biaaaaaaatch incomparable Olrik Sama, à nul autre pareil (correction du rédacteur en chef)

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