Tourné en 1964 en plein Jeux Olympiques à Tokyo, un an après son chef d’œuvre, la Jetée, ce Mystère Koumiko n’est pas si différent des autres réalisations de Marker prenant place au Japon. On y découvre un Japon insaisissable, échappant à toute catégorisation, à toute attente, comme le signale d’entrée au générique et de façon humoristique le texte de Folon sur M. et Mme Fenouillard. Mais ce qui rend ce moyen métrage particulièrement touchant  est que cette déambulation chaotique dans Tokyo se fait par le prisme d’une jeune Japonaise, rencontrée par hasard : Koumiko Muraoka.

Au début du film, on apprend qu’elle :

- aime Giraudoux

- est née en Manchourie

- déteste le mensonge

- est élève de l’institut franco-japonais

- aime Truffaut

- déteste les machines à écrire  électriques et les français trop galants

Pour Marker, elle n’est pas « la Japonaise modèle, à supposer que cet animal existe, ni la femme modèle, ni la femme moderne. »

De par son origine mandchourienne et le fait qu’elle parle le français, il y a en effet quelque chose d’à part chez cette jeune femme. Au milieu d’une bande son qui donne la part belle aux bruits de la rue aux commentaires français radiophoniques, sa voix mal assurée, égrenant dans notre langue des phrases maladroites, truffées d’erreurs syntaxiques et lexicales, la place comme un être à part. Impression qui s’accroîtra lors de la dernière partie du film lorsque l’on entendra des extraits d’une bande magnétique dans laquelle elle répond à des questions posées par Marker. On la devine appliquée à lire un texte qu’elle a préparé à l’avance et il y a en effet quelque chose de contradictoire entre cette voix maladroite et ce texte truffé de subjonctifs et à la poésie charmeuse. Aux antipodes des haïkus dépouillés de tout ornement, Koumiko se livre, s’épanche d’une manière qui résonne familièrement à des oreilles européennes.

Un drôle d’oiseau donc que cette Koumiko. Et pourtant, pourtant, il faut tenir compte de ce paramètre : « Autour d’elle, le Japon ». Et ce Japon, il transpire à chaque image. Traditionnel, moderne, folklorique, incongru, il est partout, il se donne à voir mais en même temps échappe à toute tentative de l’approcher, de le comprendre. Finalement, les seuls moments où tout semble clair sont symbolisés par les extraits d’épreuves olympiques. Course de relai ou match de boxe, le tout commentés par une voix française bien de chez nous, c’est limpide. Mais pas du tout japonais, il est vrai. Et aussitôt emportés comme des fétus par un nouveau flux d’images made in Japan. Le véritable spectacle n’est pas tant ces J.O. dont Marker se fout probablement comme de sa première chemise mais évidemment ce quotidien nippon qui défile sous l’objectif de la caméra.

Il est donc partout, tout comme il est finalement présent dans la moindre parcelle de peau de Koumiko. Cette dernière apparaît comme une sorte d’éponge totalement imprégnée de sa culture, quoi qu’elle en dise. Elle a beau affirmer que du fait de ses origines mandchouriennes (elle n’a vécu au Japon qu’à partir de 10 ans) elle se sent « mélangée », elle apparaît assez vite aux yeux de Marker – et du spectateur – comme une femme partageant totalement la mentalité et les goûts de ses compatriotes. Tellement différente et tellement semblable, c’est un peu l’impression ce qui se dégage d’elle tout le long du film.

La première chose qui saute aux yeux est d’abord ce physique à la Meiko Kaji. Koumiko avouera d’ailleurs qu’elle a un visage très japonais, très « Heian ». Elle n’en est pas fière pour autant, elle explique en effet à Marker que c’est maintenant un peu démodé au Japon, que les femmes cherchent à s’agrandir les yeux et à se retrousser le nez afin d’avoir une « funny face » plus conforme au goût du jour. Et bien loin d’ironiser sur cet effet de mode navrant qui consiste à renier son particularisme anatomique, Koumiko affirme avec candeur qu’elle aime bien les « funny faces ».

Difficile de ne pas voir une certaine futilité en elle. Mais à sa décharge, c’est une futilité qui a aussi à voir avec une indifférence d’insulaire. Quand Marker lui demande ce qu’elle pense de l’actualité mondiale, sa réponse embarrassée montre que ce n’est pas sa principale préoccupation. À un autre endroit du film, un journaliste français évoque une manifestation à Tokyo pour protester contre l’approche d’un sous-marin nucléaire US, manifestation passée inaperçue du fait de l’intérêt exclusif  pour les J.O. L’existence de Kumiko se fait au jour le jour, tournée vers elle-même, dans ce Japon englobant et protecteur, ce Japon dégueulant d’occidentalisation mais en même temps tellement en rupture avec notre Occident. Les événements mondiaux ? Ce ne sont que des « incidents de chaque matin, qui ont jeté par la porte ». Et Kumiko d’ajouter : « je suis surprise chaque matin, je m’étonne, je ne comprends rien, je ne sais commenter à rien ».

Avec Kumiko, on est dans cet éther auquel on ne manque pas de se heurter lorsque l’on demande à des Japonais des choses tellement évidentes pour eux, tellement japonaises, qu’elles ne peuvent s’expliquer. Quand Kumiko confie à Marker qu’elle a un esprit japonais, le réalisateur lui demande en quoi consiste un esprit japonais. Réponse embarrassée : l’esprit japonais, c’est la vie au Japon. Marker ne lâche pas l’affaire et pose illico une autre question :

« Qu’est-ce que c’est que la vie japonaise ?

- C’est vivre en japonais. C’est vivre au Japon.

- Et… en quoi c’est différent de vivre en France ou en Amérique ?

- C’est d’abord… l’air !

- Qu’est-ce qu’il a l’air ?

- L’air mouillé… »

Marker pourra poser toutes les questions qu’il veut, Koumiko est une nature plus contemplative, sensorielle, que cérébrale. Et comme un haiku pour un non initié, elle lui échappera à chaque fois. Elle est à l’image de son pays : elle se montre, elle communique face à Marker, mais subsiste en elle une part impénétrable que le voyageur ne pourra déchiffrer. Ou alors, en y mettant de la distance. Koumiko de dévoilera bien plus face à son micro, en répondant au questionnaire que Marker lui a laissé avant de retourner en France. Il se dégage un certain charme, une certaine beauté de ses états d’âme. Mais ne sont-ils pas trop beaux ? Ne seraient-ils pas le fruit d’une volonté de se mettre à la hauteur de l’artiste en lui servant quelque chose qui lui plaira ? Avons-nous accès à la fin à sa véritable nature ou à une nature mystificatrice parce qu’elle vise à l’art ? Le Mystère Koumiko restera entier.

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