Tokyo Days, de Chris Marker (1988)
A priori, rien d’exceptionnel dans ce Tokyo Days. On peut avoir l’impression d’un court métrage fait de bric et de broc, monté vite fait par un touriste qui a cru bon de faire son intéressant en mettant sa caméra sous le nez des inconnus qu’il filme. Les 20 minutes peuvent paraître très longues, voire un tantinet irregardables. Elles m’ont pourtant intéressé par la progression qu’elles proposent, progression à mes yeux restitue le plaisir de l’immersion progressive d’un voyageur dans un pays dont il ne connaîtrait pas la langue. Du vernis encombrant des idées reçues, le voyageur va peu à peu tomber dans une rêverie alimentée par ce qu’il perçoit. Cela se fait en quatre temps.
1er temps : la découverte
Le film s’ouvre sur un automate jouant d’un instrument dans une vitrine puis se poursuit avec des images de télévision. Le contact avec l’humain est encore à établir. Pour l’instant il se fait par le truchement de la technologie, domaine dans lequel la réputation du Japon n’est plus à faire. Et lorsqu’il tombe sur un autochtone jouant d’un instrument :
C’est pour entendre un amas de notes disharmonieux. On se demande se que bien faire ce bombardon dans les mains de ce type qui ne sait pas en jouer. Bien sûr, il fait des gammes. Reste que la représentation humaine pour un court métrage qui s’intitule Tokyo Days s’ouvre de curieuse manière : un robot, un écran de télé et un musicien avec un instrument occidental dont il n’arrive pas à sortir des sons harmonieux.
C’est que le voyageur qui vient de débarquer dans la mégalopole japonaise est encore sur ses gardes, ou plutôt que ses idées reçues pas forcément valorisantes à propos d’un pays connu pour son goût extrême de la technologie et sa société de petits soldats copieurs du monde occidental, que ses a priori donc biaisent son premier contact.
2ème temps : l’intermédiaire inutile
Le voyageur vidéaste s’attarde sur une affichette arborant la photo d’un chat (animal qui fascine Marker) puis enchaîne avec le regard félin d’Arielle Dombasle, apparemment familière de Chris Marker (elle lui donne du « Chris »). Elle est le contact rassurant dans un milieu dont on ne connaît rien. Celui qui va vous accompagner dans vos promenades et faire partager son expérience. C’est bien et à la fois totalement inepte. Une sorte de piège qui va transformer le voyageur en un simple touriste. Sûrement, il fera plein de choses mais n’ira pas au fond des choses.
Pourtant, on sent une certaine excitation de Marker lorsque Dombasle apparaît. L’excitation du photographe sûrement. Les vieux reflexes se mettent en branle, le vidéaste/photographe délaisse son chat pour tournoyer autour de cette femme à la fois sophistiquée et remplie de vacuité.
Le film semble alors totalement accaparé par la présence de Dombasle. Tokyo n’existe plus, bouffé par les horripilantes mignardises du mannequin.
« Quel est l’objectif ?
- Ça c’est mon problème.
- C’est 35 ?
- Voilà.
- Écoute, je vais être horrible, je connais les objectifs 35.
- Tu connais rien aux objectifs.
- Je connais. Je me bats toujours avec Rohmer parce que je veux au-dessus de 50. »
Pauvre petite qui se fait filmer pas des grands noms du cinéma au-dessus de 50mm ! Puis vas-y que je joue à Pole Position dans une salle d’arcade et que je déballe mes problèmes avec la douane japonaise. Lentement mais sûrement, le spectateur se sent pousser des envies de meurtre. Quant au réalisateur, son sujet ne l’amuse plus. Il continue de la filmer dans la rue mais les compositions ajoutent des kanjis faisant partie du décor et qui sont comme autant d’interférences à son intérêt pour le babillage encombrant de cette grande petite fille.
Il est tant de passer à autre chose. De passer à cette réalité recouverte de kanjis. La découverte de ce que Marker nomme le « dépays » ne se fera pas par l’intermédiaire de cette femme qui parle trop d’elle.
Sans transition, Marker lui donnera un coup de sabre chambaresque en plein milieu d’une phrase en passant à l’étape suivante.
3ème temps : déambulation heureuse
Marker enchaîne avec des portraits de femmes dans le métro. C’est le premier contact avec l’autochtone de chair et de sang. Visages fermés, imperturbables, voire recouvert de grosses lunettes noires, on est loin de l’ouragan domballesque. Sans aller jusqu’au robot du début, une certaine froideur se dégage de ces visages. Mais cette impression est peut-être la première chose que voit le voyageur lorsqu’il arrive au Japon. Avant de rejoindre son lieu d’attache, il lui faut passer par ces transports en commun où tout n’est que calme et impassibilité. D’une certaine manière, c’est de l’exotisme attendu tant le Japon a cette réputation de peuple maître de ses sentiments. Idée reçue ou réalité, c’est en tout cas quelque chose que l’on peut rattacher à l’imaginaire collectif des occidentaux.
Mais cette image ne serait-elle pas une façade ? Marker poursuit sa déambulation, notamment dans l’étage alimentation d’un grand magasin. Les employés sont d’abord un peu interloqués de voir ce gaijin les filmer :
Mais peu importe puisque les yeux, contrairement à ceux des endormis du métro, sont cette fois-ci ouverts et le fixent. Pas vraiment de communication mais un contact visuel s’est fait.
Puis un contact plus chaleureux s’opère puisque c’est le bas du visage qui se débride :
À défaut de pouvoir communiquer, l’étranger suscite de l’amusement, ce qui n’est déjà pas si mal. La troisième femme ira jusqu’à tenter une communication en anglais, communication que l’on devine un peu bredouillante. « Que l’on devine » car elle est aussitôt recouverte par Good Morning, une des chansons de Chantons sous la pluie. Marker semble vouloir refuser au spectateur la possibilité d’entendre sa conversation avec la vendeuse. On a l’impression qu’il se trouve dans une situation d’urgence, la voix mélodieuse de Debbie Reynolds a alors un quelque chose de cacophonique et, malgré le côté sympathique de la situation, on a hâte de passer à la scène suivante.
À quoi bon chercher tout de suite à maîtriser le langage pour entrer en relation avec l’autochtone ? « Bonjour » : n’est-ce pas finalement l’unique mot que tout voyageur devrait emporter ses bagages ? Il permet d’établir un contact amical tout en préservant le rapport avec l’autre de toute inimité, de toute déception qui viendrait entacher l’imaginaire du voyageur. Les conversations amicales peuvent parfois être irritantes.
Aussi Marker restera-t-il prudemment à la surface de la communication avec cette vendeuse, préférant privilégier le flux de perceptions qui s’offrent à lui dans ce grand magasin en attendant le spectacle de la rue.
4ème temps : kaleidoscope d’images
Dans la dernière partie, la vidéaste efface totalement sa présence. On entendait encore un peu le bourdonnement de sa voix lors de sa discussion avec la vendeuse, maintenant c’est fini. Il est certes parfois remarqué :
Mais il se fond surtout dans un décor duquel il fait défiler des images finalement assez peu en rapport avec les images d’Épinal que l’on associe traditionnellement au Japon. Bonhomme publicitaire :
Défilé de mode :
Puis chorale :
Et orchestre de chambre :
À aucun moment le spectateur n’aura vu un kimono, un temple ou un jardin japonais. La seule chose qui lui aura sauté à la figure, c’est cette version asiatique de notre occident. Mais devant ces images, le spectateur n’a pas la sensation d’une ironie face à cette copie. À la froide cacophonie du début correspond l’harmonie de ce quatuor qui happe l’attention du public au détour d’une rue de Tokyo, et qui exalte la rêverie du réalisateur. Images d’une croisière, de chats aperçus à la télévision, le voyageur voyage : dans Tokyo mais surtout dans son propre imaginaire. Et c’est sans doute plus important que de s’offusquer de cette facette occidentalisée et de partir dans une vaine croisade pour trouver le « vrai » Japon.
























Que dire de plus…. En attendant que tu mettes la main sur Immemory, tu peux te consoler avec ceci.