Philosophons avec Astro

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Seijoliver
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Philosophons avec Astro

Message par Seijoliver » 20 juil. 2020 13:54

La fabrique des héros est une – toute jeune - collection des Impressions Nouvelles (cf le spécialiste BD Benoît Peeters) prenant comme objet d’étude, la culture populaire. Astro - Atom au Japon - petit robot inventé par le mangaka Ozamu Tezuka, est le sujet du livre signé Nicolas Tellop : le choix du sujet est original, et nullement anodin, car si Astro est un héros mondialement connu, attachant parce qu’il est un robot et un enfant, il est avant tout un enfant qui sacrifie sa vie !
Le livre s’inscrit dans ce nouveau courant de la « pop philosophie » et interroge une époque, l'histoire du Japon défait de 1945, la science et surtout, l'enfance : « Astro, c'est le héros qui devait sortir d'une époque de crise et d'angoisse, de frustration et de douleur, pour renouer avec la vie » (p.11).
Pour qui ne lit pas habituellement ce type d'ouvrage, pour qui, comme moi, n’a pas lu les aventures en mangas de ce héros, il ne faut pas se priver de lire cet essai car le propos de Nicolas Tellop est pertinent, agréable à lire : 120 pages sans hermétisme, et bien argumentées.

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A l’origine, Astro est un personnage secondaire apparu dans une série de sf traditionnelle publiée en magazine. La série, n’ayant pas de succès, s’arrête. Mais, l’éditeur suggère à Tezuka de reprendre Astro et d’en faire un personnage principal, pas simplement un robot, mais surtout un enfant pour que les lecteurs éprouvent plus d’attachement. Cette image, ambiguë, d’indistinction entre le robot et l’enfant court tout le long de la publication.

Comment humaniser un robot ? Dans le premier chapitre, Anatomie d’un robot, Nicolas Tellop revient sur les textes qui ont évoqué les hommes-machines pour interroger la nature même du robot : Descartes, des romanciers, ou le philosophe Pierre Cassou-Noguès. Astro a-t-il des sentiments humains ? Une conscience ? Si Tezuka s’est lointainement inspiré de Carlo Collodi, la comparaison avec Pinocchio s’arrête très vite pour l’auteur  : Astro n’est pas un pantin devenu garçon, c’est un robot ET un enfant en même temps. « Au milieu de ce métal et de cette énergie atomique, il existe un angle mort, une zone aveugle, dont l’imaginaire remplit la béance. […] dans cette anatomie surexposée… il manque quelque chose, un « je ne sais quoi » qui expliquerait ce qui distingue Astro des autres robots. […] Il existe une magie dans Astro qui ne peut sans doute pas porter d’autre nom que l’âme » (p.44).

L’orphelin Astro.
Le personnage perdu, abandonné, sans parents, est un archétype mythique très ancien, qu’on retrouve au XX° siècle dans la BD où beaucoup de héros sont des orphelins avec des pères de substitution. Parce qu’ils n’ont pas de famille, ils seront/sont des superhéros, cherchant à trouver une place dans le monde : « pour tous, il s’agit de surmonter un abandon vécu comme un handicap, de triompher de cette épreuve » (p. 49). Dans le deuxième chapitre de l’essai, Le dernier des garçons perdus, l’auteur convoque abondamment la figure de Peter Pan et son Pays du Jamais. L’histoire du XX°, ses nombreux traumatismes font que les orphelins ne dépassent plus leur destinée. Les enfants sont perdus, incapables de grandir. L’auteur montre que le personnage d’Astro est différent : lui ne peut pas grandir. Il est seul. L’humanité est incapable de l’aimer.
Comme tout héros, Astro décrit son époque : l’après-guerre et la défaite du Japon, notamment lorsque l’empereur Hiro-Hito énonce qu’il n’est pas un être divin. Face à cet effondrement, le héros apporte de nouveaux repères.

Le personnage du robot permet bien évidemment à l’auteur d’interroger la science et l’énergie nucléaire. Atom apparaît en 1951, Godzilla trois ans plus tard : « les deux personnages participent d’un même élan cathartique. Si Godzilla soigne la mal par le mal, Astro permet de faire le deuil des illusions passées en douceur » (p.81 et 82). Mais, explique l’auteur, si le petit robot incarne le symbole du progrès et le moteur de la reconstruction, pour Tezuka, son récit n’est pas l’apologie de la science, mais un éloge d’Astro lui-même dont la mission est en fait de pacifier le Japon avec lui-même, et de permettre au pays de retrouver l’équilibre perdu avec la guerre. Celle-ci aura été pour Tezuka et sa génération (il est né en 1928) un traumatisme et Astro « c’est la revanche des enfants de la guerre, qui leur rend tout ce qui leur a été enlevé » (p.95). Il apporte au Japon une dose d'espoir et d'énergie. Les enfants se sont remis à rêver. Ici, Nicolas Tellop convoque le philosophe Giorgio Agamben et son ouvrage, Enfance et histoire, pour évoquer une génération pour qui l’expérience (le savoir humain) s’est appauvrie, anéantie. Désormais c’est la science – en remplacement de la figure impériale – qui devient le modèle, le fétiche, mais, cette expérience est située « hors de l’homme ».
Pour retrouver l’expérience, il faut retrouver l’enfance. « Plus que le syndrome de Peter Pan, il faut reconnaître dans cette volonté de ne pas grandir la foi absolue en une enfance qui, seule, garantit la reconquête d’une humanité, là où les adultes ne peuvent qu’échouer » (p. 109).

Ainsi ce livre doit être lu comme une réflexion sur l’enfance, une réflexion qui plus est extrêmement stimulante.
Nicolas Tellop termine quasiment son livre sur le visage de Greta Thunberg, écrivant qu’Astro Boy est certainement une des œuvres les plus engagées de son temps : devant un monde adulte irresponsable, devant leur renoncement, les forces de l’imaginaire et de l’enfance font sécession !

PS : Me reste à attaquer la lecture de la série, avec une question :
- série complète en édition française ? chez Glénat ou Kana ?

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Re: Philosophons avec Astro

Message par Olrik » 22 juil. 2020 23:01

Intéressant tout cela, et je ne dis pas cela uniquement à propos de l'essai sur Astro, cette collection a tout l'air d'être une bonne idée.
Pour Astro en français l'édition la plus complète est dans la collection Sensei chez kana. "La plus complète" hein ! c'est-à-dire que tu n'auras pas l'intégrale. Cette édition fait six volumes, on est loin des 23 tomes en V.O. Mais il y a de quoi se faire largement une idée.

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Re: Philosophons avec Astro

Message par Seijoliver » 23 juil. 2020 23:13

Six volumes !
c'est plus que faisable tout ça :suppaman:

ps : toujours en ligne, Benoît Peeters parlant des métamorphoses des mangas sur sa chaîne.

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