Portrait de femme

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Seijoliver
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Portrait de femme

Message par Seijoliver » 09 févr. 2018 15:03

Asako est un roman largement autobiographique.
Son auteure, Asabuki Tomiko, journaliste, traductrice d'auteurs français, aimait la France et y vivait la moitié de l'année avec son mari français. Née en 1917, issue d'une famille aristocratique, Tomiko se marie à 17 ans et débarque à Paris où elle assiste à une représentation théâtrale avec Louis Jouvet. C'est pour elle le déclic : La France – la langue française - sera sa seconde patrie. Asabuki Tomiko, la voix de Jouvet dans l'oreille, rentre au Japon afin de divorcer, et revient en France aussi sec. D'abord dans une institution pour jeunes filles, puis à Paris où elle rencontre Vildrac, Duhamel, Rolland… Après être rentrée au Japon, s'y être à nouveau mariée, elle divorce, puis retourne à Paris en 1950. Pour subvenir à ses besoins, elle se met à écrire pour des journaux japonais, puis à traduire : sa première traduction sera « Je suis couturier » de Christian Dior, puis « Bonjour tristesse » ; elle poursuit avec Camus, Maurois, d'autres Sagan, avant sa grande rencontre avec Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre. Cette relation, cette admiration, sera racontée dans un livre, Vingt-huit jours au Japon avec Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir (éd. de L'Asiathèque), puisqu'elle fait le voyage avec eux (en 1966) et sera leur interprète ; eux qui l'encouragent à se raconter, à écrire. Ainsi paraît au Japon en 1977, L'Autre Côté de l'amour. Le livre fut traduit en français en 1992 aux éditions Côté femmes, sous le titre d'Asako (traducteur Marc Mécréant). Asabuki Tomiko décède en 2005.

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Photo de 1952 trouvée sur le site Modern Japan and France.

(petite note biographique composée grâce aux trouvailles du net : un article de J.-B. Harang, publié dans Libération, en mars 1997, et à un article du blog de Nathalie Urschel).

Le roman suit donc la trame biographique évoquée précédemment. Soit, le parcours d'Asako entre son premier séjour parisien en 1935 jusqu'à son retour dans la ville en 1950. Entre 1939 et 1950, elle sera retournée au Japon, y traversera le second conflit mondial et y fera naître une petite fille.
Asako, jeune mariée, suit son mari à Londres puis, à Paris. Il est l'héritier d'un trust important. C'est un voyage d'étude et de noces en même temps. Mais la jeune femme se rend vite compte de leur incompatibilité. Le divorce est la seule solution, bien que la chose ne soit pas facile dans le Japon de l'époque. « Elle percevait que d'invisibles barrières l'emprisonnaient d'une double, d'une triple enceinte. La haute société de Tokyo et son code dressaient au-dessus d'elle leurs murailles de forteresse ». Mais elle obtient le divorce et gravit ainsi la première marche vers sa liberté.

Car c'est bien de cela dont il est question dans ce livre : s'arracher à sa condition culturelle et sociale, et devenir une femme libre.

Décision prise, elle sait que c'est à Paris que se réalisera sa vie : la ville « recelait d'autres mondes inconnus. Quels étaient-ils ? Asako n'en avait encore aucune idée ; mais ce soir [Asako sort de la représentation théâtrale où la voix de Jouvet la bouleverse], par la vertu de la langue française, elle ne doutait pas d'être en possession de quelque chose d'infiniment précieux ».
Après un an dans une institution pour jeune fille, elle s'installe à Paris, prend une chambre chez un directeur de revue littéraire, suit des cours à la Sorbonne, fréquente le Paris étudiant du quartier latin, (ambiance cosmopolite, qui lui permet aussi de découvrir des gens n'appartenant pas à sa classe sociale), tombe amoureuse… avec en arrière plan la vie politique de l'époque : la guerre d'Espagne et l'absence de soutien du gouvernement Blum aux républicains, l'inquiétude qui grandit face à l'Allemagne nazie, la guerre sino-japonaise et le massacre de Nankin.

La menace de la guerre l'oblige à l'été 1939 à rentrer au Japon. Elle qui a connu à Paris « l'idée de la libération de la femme », déchante vite dans son pays. Dans cette seconde partie, la guerre et la vie sera très bien racontée : la guerre qui s'installe (l'aveuglement de son pays l'irrite), la propagande, la suspicion face aux étrangers, puis l'inquiétude, pour le mari, Akira, à peine épousé, un cousin ou le fiancé d'une amie rejoignant le front. Asako regarde avec horreur ce conflit, surtout par pacifisme parce qu'elle n'adhère absolument pas au régime militaire. Viennent les privations, et la capitulation.
L'héroïne est à l'image de son auteure : elle regagne la France, un pays dont la culture la fascine. « Asako avait passé les cinq années qui avaient suivi la guerre à être préoccupée par des soucis d'argent et le problème de la nourriture quotidienne ! » de retour à Paris, elle va pouvoir replonger avec gourmandise dans ce monde intellectuel et artistique, et assumer ses envies et ses choix.

Personnage issue, je l'ai dit d'une famille aisée, Asako ne connaît pas de problème d'argent : étudiante parisienne, on est loin de la bohême ! On ne peut certes lui reprocher cet état et ce capital qu'elle possède, elle ne porte jamais par ailleurs de jugement, toutefois, une certaine réalité sociale, manque au récit. Le personnage apprécie le chic et la mode parisienne, et Asako et les étudiants qu'elle fréquente vont souvent au restaurant et faire du ski en Autriche !
Autre petit bémol : certains personnages font preuve d'une surprenante lucidité sur les événements politiques, un peu comme s'ils avaient fait un voyage dans le futur ! Enfin, une scène m'a paru invraisemblable : Asako en voyage en Bavière, roulant sur un autoroute, entend un discours. Il s'avère qu'elle passe non loin de Nuremberg et que Hitler est justement en train d'y prononcer un discours !

Ces quelques bémols n'enlèvent vraiment rien au plaisir d'avoir lu ce roman, au récit d'une grande fluidité et à l'écriture vivante, spontanée.

Asako est un très beau portrait de femme, débordante de vie : elle va toujours de l'avant, curieuse et ouverte aux gens, aux idées. C'est peut-être pour cela que le roman ne se termine pas : dans l'épilogue, Asako de retour à Paris « regarda le ciel de nuit au-dessus de l'Arc de Triomphe. Et comme pour confirmer par un geste son exaltation et sa foi en un vaste monde encore à découvrir, elle croisa les bras et serra, jusqu'à se faire mal, ses deux poings ».

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Re: Portrait de femme

Message par Olrik » 09 févr. 2018 20:56

Comme beaucoup je pense, je ne connaissais absolument pas cette Asabuki Tomiko. Une jolie perle que tu as trouvée là. Sans être un inconditionnel de Sartre/Beauvoir, je les apprécie assez pour être très curieux de ce livre sur ce périple au Japon en leur compagnie. Quant au roman, oui, être dans la psyché d'une Japonaise fascinée par la France dans les années 30 est là aussi assez tentant je dois dire. Hmm... décidément mon programme lectures pour les semaines à venir promet d'être dur à tenir... :zawa:

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