Samurai Gourmet ou la renaissance d’un scénariste

Cela faisait un bon bout de temps que je suivais les épisodes de Kodoku no Gurume avec un ennui poli, ne retrouvant plus la fraîcheur de la découverte des premières saisons. Construite sur des effets de répétitions mais avec la promesse de découvrir à chaque fois un nouveau quartier et des plats différents, le drama était parvenu à maintenir mon intention durant quatre saisons, ce qui était déjà bien. Et puis, il y a eu cette cinquième saison où Qusumi, le scénariste de la série qui faisait à chaque fois à la fin de l’épisode une apparition pour tester le restaurant de l’histoire, apparaissait tristement raisonnable, d’une jovialité factice. Bon vivant, le gars avait auparavant l’habitude de sérieusement s’imbiber la ruche, devenant rapidement écarlate et contribuant à instiller un petit effet de folie qui complétait agréablement le sérieux de Goro, le héros de la série. Là, aucun verre de pichte et surtout un visage fatigué qui ne laissait pas de faire des hypothèse sur sa santé. Tout cela sentait la cirrhose du foie carabinée ou une autre joyeuseté médicale qui impliquait d’arrêter toute consommation d’alcool. Et la dernière saison en date n’était pas mieux. Certes, on voyait Qusumi se faire offrir quelque fois un verre d’alcool, mais c’était pour y tremper rapidement les lèvres avant de laisser le verre dans un coin de la table pour ne plus y toucher.

C’est tout con, mais cela suffisait à me donner l’impression que la belle mécanique de Kodoku no Gurume n’était plus celle qu’elle avait été. Le plaisir n’était plus le même, et j’avais l’impression d’assister à quelque chose de poussif surtout lorsqu’au moment de la sixième saison débarquait la version Netflix de Shinya Shokudo qui apparaissait en comparaison nettement plus vivante.

Série que j’ai mis du temps à apprécier mais dont j’attends maintenant les prochaines saisons avec impatience.

Tristesse donc de la déchéance d’une série condamnée à répéter une formule, mais aussi de la déchéance de son scénariste devenu incapable de montrer tout le plaisir qu’il peut y avoir à s’enquiller devant une caméra une grosse choppe de mousse tout en s’empiffrant de bons p’tits plats que de sympathiques matrones lui offrent avec empressement.

Sauf que, voilà, Qusumi n’est pas mort.

Qui a dit cela ? Que je lui pète la gueule !

Témoin ce Samurai Gurume dont il est le scénariste (et le romancier puisqu’il s’agit à l’origine d’un de ses romans) et qui lui permet de s’adonner avec ivresse à sa passion des boissons frelatées. Vous regrettez l’entrain dont Qusumi faisait montre à la fin des premières saisons de Kodoku ? Pas de problème puisque le témoin a été transmis à une sorte d’alter ego en la personne de l’acteur Naoto Takenaka : même âge, même bouille sympathique, même crâne dégarni et même barbe de quelques jours au menton. Quant au nom du personnage qu’il interprète, ce n’est pas Qusumi mais Takeshi Kasumi. On peut bien sûr voir dans tout cela un simple hasard mais franchement, ça me semblerait gros tant le personnage joué par Takenaka, par son mélange de timidité et de jovialité souvent imbibée, évoque Qusumi.

Le gang des chauves quinquagénaires amateurs de houblon.

Du coup le plaisir est double : manger de « bons » plats (entre guillemets car cette notion de plat renvoie moins à la qualité intrinsèque qu’au plaisir qu’on y prend) accompagnés de bonnes boissons. Dans Kodoku, Goro, qui ne buvait pas, atteignait malgré tout à une sorte d’ivresse papillaire qui faisait plaisir à voir. Mais Kasumi est à l’école de ceux (et Dieu sait s’ils sont légion !) qu’un bon plat accompagné avec un verre d’eau minérale, c’est tout de même un peu tristounet, pour ne pas dire mesquin. Dans l’épisode où il rencontre sa nièce, il est tout surpris de la voir commander pour elle une chope de bière. Sa femme lui avait recommandé de ne pas donner le mauvais exemple en consommant de l’alcool or, c’est la jeunette en face de lui qui déclenche les hostilités, et ce le plus naturellement du monde. L’alcool n’a rien d’exceptionnel ou d’interdit : c’est juste un ingrédient susceptible d’accentuer le plaisir, aussi commun qu’un salière ou une poivrière, à chacun de voir s’il a envie de s’en servir ou non. Et s’il s’en sert, ça peut devenir magnifique !

Une korokke (croquette), de la sauce, une bière, que demande le peuple ?

Autre point. Si dans Kodoku le postulat narratif était de découvrir d’improbables restaurant cachant des trésors gustatifs, il s’agit dans Samurai Gurume juste de prendre du plaisir, sans se sentir enchaîné par les entraves d’un decorum qui impressionnerait et empêcherait de manger comme on le souhaite (cf. l’épisode dans lequel Kasumi est dans un restaurant chic et hésite à manger un plat de pâtes comme à son habitude, c’est-à-dire bruyamment), celles d’un voisin de table désagréable (comme sa nièce lors d’un épisode) ou encore d’un(e) patron(ne) de resto gâchant le plaisir. Là réside sans doute le troisième plaisir, plaisir qui concerne aussi bien Kasumi que le spectateur, celui de l’adversité, de l’obstacle que Kasumi va devoir surmonter pour achever de passer un bon moment. C’est l’ingrédient qui manquait sans doute à Kudoku no Gurume pour s’affranchir sur le long terme d’une monotonie qui ne manquerait pas de se produire. La rencontre d’un fâcheux intervient inévitablement dans les épisodes de Samurai Gourmet, dédoublé à chaque fois d’un ultime plaisir, celui de voir arriver dans l’environnement de Kasumi un samourai issu de l’imagination de Kasumi et qui réglera en deux temps trois mouvements le problème qui lui gâche son repas.

WTF ?

Mais est-ce totalement de l’imagination ? Parfois, il ne sera qu’une projection fantasmée de ce qu’il aimerait faire… mais qu’il ne fera finalement pas (comme lors de sa déconvenue face à l’horrible patronne du restaurant chinois). Mais dans d’autres cas, on comprend que l’image du samouraï se superpose à celle d’un client présent dans la salle et qui va effectivement agir pour, par exemple, donner une leçon à un patron brutal vis-à-vis de clients étrangers. Et dans certains (je pense à un épisode mais peut-être aussi le dernier, qu’il me reste à voir), il se superposera à Kasumi lui-même qui trouvera le courage d’agir (cf. l’épisode avec sa nièce). Dans tous les cas, l’intervention du samourai émerveille Kasumi autant qu’elle amuse le spectateur. Elle est l’unique figure imposée au milieu d’une trame narrative elle aussi à l’image de l’esprit de liberté que cherche Kasumi (à la différence une fois encore de Kodoku qui présentait invariablement le même schéma : découverte d’un quartier, recherche d’un resto, dégustation de plats).

Enfin, pour en terminer avec les changements appréciables si l’on compare avec Kodoku, Kasumi a une vie privée (il a une femme, interprétée par Honami Suzuki), ce qui lui ajoute en profondeur, en moelleux là où Goro pouvait apparaître parfois comme un personnage un peu sec. Surtout, si ce personnage est amené à communiquer essentiellement ses pensées (comme Goro), cela ne l’empêche pas de parler, de communiquer, et pas que pour faire sa commande auprès du serveur. C’est peut-être l’ultime ingrédient qui fait que je préfère au bout du compte Samurai à Kodoku. Qusumi s’est rappelé en scénarisant cette série que si manger et boire était la base pour passer un bon moment dans un restaurant, la parole, notamment celle que l’on délivre à mangeant à sa femme, à un ami ou à un voisin de table que l’on rencontre pour a première fois (cf. l’excellent épisode avec  les parapluies) était l’accompagnement, l’ultime épice pour magnifier les saveurs de ce que l’on est en train de manger.

Série pour le moins sympathique, Samurai Gourmet comprend pour l’instant douze épisodes d’une vingtaine de minutes. On espère vraiment qu’ils seront suivis d’autres exploits gustatifs et alcoolisés de ce retraité chauve flanqué de son samouraï imaginaire.

 

 

Du même tonneau (ou presque) :

Lien pour marque-pages : Permaliens.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *