Creepy (Kiyoshi Kurosawa – 2016)

Takakura, un ancien policier devenu professeur à l’université, se voit replongé dans son passé lorsqu’un ex- collègue lui demande de l’aider dans une affaire non résolue d’une famille ayant disparu dans la nature.

Pendant qu’il mène gentiment l’enquête durant son temps libre, sa femme, seule à la maison, s’ennuie, et semble tisser un lien inquiétant avec un voisin pour le moins étrange…

Actuellement à l’affiche avec le Secret de la chambre noire, c’est le moment de reparler du père Kurosawa, réalisateur que nous évoquons régulièrement depuis la création de ce site. J’avoue avoir peu goûté Vers l’autre rive, film qui m’a passablement ennuyé et pour lequel je n’ai pas compris l’engouement de certains critiques. Par contre, ce Creepy m’est apparu d’emblée comme un projet prometteur avec un possible retour aux sources, avec ces films sobres réalisés de Cure à Retribution. On y perd le 35mm pour l’image numérique, Kuro ayant franchi le pas depuis un certain nombre d’années maintenant. L’image y est plus lisse et l’on pourra regretter le cachet visuel un peu brut qu’avaient ses premiers films fantastiques. Mais d’un autre côté, ce nouvel aspect n’est pas non plus sans conférer aux images une certaine étrangeté qui, associée à de discrets travellings et surtout à de savants jeus sur les éclairages, contribuent à rendre le visionnage de Creepy extrêmement plaisant et bien supérieur à l’immense majorité des films contemporains japonais. Si Kurosawa est parfois capable d’avoir des coups de mou, force est de remarquer que les moyens techniques sont toujours là, avec cette capacité d’envelopper visuellement le spectateur, de l’accrocher pour un récit même si ce dernier le laissera au bout du compte peut-être froid.

Difficile de s’en rendre compte sur un simple screenshot mais cette première découverte par le couple Takakura du jardin de la maison de Nishino frappe par sa colorimétrie et son jeu sur les lumières. D’emblée, l’endroit est frappé par un je ne sais quoi d’insolite.

Concernant justement l’histoire, disons juste – sans trop révéler de choses qui ont lieu lors de la deuxième partie – que la première heure mêle habilement trois fils narratifs. D’abord Takakura qui mène l’enquête sur cette affaire de famille disparue, cas étrange car elle semble s’être volatilisée tout en laissant derrière elle la fille cadette, Saki. C’est cette dernière que Takakura va interroger, l’aidant à surmonter un état psychologique instable encore sous le choc de cet abandon. Evidemment on apprend pas tout dès le début, Kurosawa distillant les révélations au compte-goutte afin de maintenir l’intérêt et surtout de susciter l’inquiétude lorsque l’on fera le lien entre cette histoire de famille disparue avec les deux autres fils narratifs.

Une scène insolite : fixée à un drone, la caméra s’élève pour découvrir le coin où vivait cette famille disparue. Outre l’étrangeté de ce mouvement aérien inhabituel chez Kurosawa, ce plan aura plus tard son explication…

Le deuxième concerne l’évolution de l’état de plus en plus instable de Yasuko, la femme de Takakura. On retrouve à travers elle un thème courant chez Kurosawa, celui du mal-être d’une femme dans son quotidien. Femme au foyer, Yasuko a accompagné son mari dans sa décision de démissionner de la police et de déménager dans un quartier tranquille. Elle n’a pas d’amies et semble passer son temps à s’occuper de la maison, à préparer la cuisine ou à sortir le chien. Au début, elle cherche volontiers à faire la connaissance des voisins en allant leur rendre une visite de courtoisie, des omiyage à la main. Malheureusement, leur voisine est une vieille peau qui ne veut nouer aucun lien afin de ne pas se sentir redevable, et leur autre voisin, Nishino, apparaît d’abord particulièrement peu courtois. Kurosawa nous fera sentir les prémices de son mal être lors de la scène suivante, alors qu’elle est rentrée chez elle, en nous la montrant jeter rageusement à la poubelle l’omiyage qui lui reste sur les bras.

Yasuko et son copain le mixeur.

Que ce personnage, dont la première apparition a saisi le spectateur en ce qu’elle montrait une femme au foyer douce, d’un calme olympien, discutant doucement avec son mari lui expliquant sa joie de commencer une nouvelle vie, que ce personnage donc se mette à commettre ce geste de colère quasiment au début du film en dit long sur l’amertume larvée de Yasuko. De plus en plus femme au foyer au bord de la crise de nerfs, Yasuko va se détacher peu à peu de son mari en cherchant la première planche de salut venue, quitte à ne pas s’apercevoir de la monumentale erreur qu’elle commet en tombant, peut-être pas sous le charme mais sous l’influence de Nishino.

Yasuko (de dos) a décidé d’inviter à dîner Nishino (à droite) et sa fille Mio, sous le regard dubitatif de son mari. C’est un peu le début de la fin pour elle.

Ce dernier constitue le dernier fil de l’intrigue et apparaît comme le plus captivant, incarné qu’il est par un Teruyuki Kagawa que l’on sait parfaitement capable de jouer un rôle inquiétant sous la direction de Kurosawa, puisqu’il avait joué le rôle du criminel dans Shokuzai. Son personnage est ici un savant composé de bassesse, de bouffonnerie et de veulerie. Instinctivement, Takakura l’ancien flic sentira quelque chose de trouble chez ce type et conseillera à sa femme de ne pas trop chercher à tisser des liens avec un tel voisinage. Mais comme on aura découvert l’amertume qui couve en elle, et comme Nishino s’avérera être un manipulateur hors pair, c’est bien évidemment le contraire que fera Yasuko en nouant un lien avec le voisin, lien qui va s’envenimer et mener à la révélation de la deuxième partie, que l’on se gardera bien de détailler.

Un prédateur qui aime à s’entourer de vert.

J’ai pu lire ici et là que certaines personnes avaient trouvé cette première partie un peu longuette, regrettant que les scènes n’aient pas été davantage reserrrées. Pour ma part, je pense que cela aurait été faire une erreur. On retrouve dans cette première partie l’atmosphère propre aux récits de Kurosawa. Il ne s’agit ici pas tant de jouer la carte du suspense puisque assez rapidement on comprend qu’un lien va se faire entre les trois sous-intrigues, mais plutôt d’assister à l’éclosion lente mais assurée de l’irruption du Mal – avec un M majuscule – dans l’histoire. On regrettera peut-être l’usage d’une musique dramatique assez convenue, mille fois entendue, mais on appréciera ces petits gimmick techniques évoqués plus haut qui contribuent à rendre ce micro-quartier constitué de trois maisons passablement intriguant.

Là aussi, ce goût pour ces maisons ordinaires mais d’où jaillit une inquiétante étrangeté n’est pas sans rappeler les films de l’époque de Cure.

Quant à la deuxième partie, elle nous plonge dans des abîmes qui par moments évoquent ceux de Cure, avec ce personnage de manipulateur psychopathe, cette représentation désespérée de la vie quotidienne ou encore cette scène où l’on voit de face tous les personnages réunis  dans un van (je n’en dis pas plus). Là aussi, j’ai pu lire des réserves émises quant à l’irruption soudaine des différentes révélations, contribuant en cela à rendre l’histoire un brin grotesque. Mais d’un autre côté, l’étrangeté des univers imaginés par Kurosawa supporte assez bien ce genre de rupture surtout lorsque cette étrangeté s’accompagne d’interprétations métaphoriques sous-jacentes. Le découverte de cet ersatz de famille dans une pièce sous-terraine fait froid dans le dos en ce que les différents membres, bien que conscients de la nullité de leurs rapports et de la dangerosité du père incarné par Nishino, ne se révoltent pas (à une exception près), comme s’il était plus important d’être dans une famille, même artificielle, que livré à sa solitude. C’est la conséquence logique de mal-être de Yasuko, parfaite épouse, mais sans amis, sans enfants, avec pour seul compagnon un clébard pour occuper ses mornes journées. Inversement, ce caveau familial peut aussi être perçu comme la métaphore de ce qu’est toute famille, à savoir un assemblage de personnes qui sont pour chacun des étrangers. C’est tout le sens de ce que révèle la petite Mio (la pseudo fille de Nishino) à Takakura lorsqu’elle lui dit que cet homme (Nishino) n’est pas son père, qu’il est un parfait étranger.

Pour résumer, Creepy m’a paru être un film capable de réconcilier avec Kurosawa les éventuels spectateurs qui aurait été un peu déçu par ses dernières tentatives  depuis, disons, Shokuzai. Porté par un excellent casting dans lequel Teruyuki Kagawa compose un personnage marquant, le film revient aux premiers amours de Kurosawa avec ce goût pour une incommunicabilité aliénante de des rapports sociaux et familiaux vides de sens. Bref, un assez bon crû.

7,5/10

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