Seijun Suzuki aime les momies

Les morts continuent d’aller vite en 2017. Après un maître du manga, c’est au tour d’un maître du septième art de nous quitter, avec la disparition de Seijun Suzuki. Quand on a choisi pour avatar Joe Shishido dans la Marque du tueur, c’est forcément avec un petit pincement au cœur que l’on a appris la nouvelle, même si le cas de cet artiste âgé de 93 ans était bien différent d’un Taniguchi décédé à 72 ans et encore en pleine possession de ses moyens créatifs. Reste que l’on a tout de même aussi une impression de gâchis, à la différence que ce gâchis se décale de plusieurs décennies pour se focaliser sur l’incroyable décision de la Nikkatsu de le blacklister, l’empêchant de créer de 1968 à 1977, alors que l’homme venait de commettre son chef d’œuvre avec la Marque du Tueur, film fou valant largement les expérimentations destructuralisantes d’un Resnais ou d’un Antonioni.

Simply the best.

Pour ceux qui ne connaîtraient pas l’histoire de cette disgrâce, voici en gros les coulisses de l’affaire. Après avoir réalisé des films de genre honnêtes mais pas non plus transcendants, Suzuki est pris à partir de 1964 d’une fièvre créatrice qui va le mener à bousculer allègrement les codes du film de yakuza et à faire dans un formalisme flamboyant qui bien des décennies plus tard subjugue le spectateur contemporain, mais qui à l’époque ne parla pas vraiment au spectateur lambda et encore moins aux producteurs fumeurs de gros havanes et peu au fait de l’innovation artistique concernant le septième art. L’employé Suzuki est alors sommé d’arrêter ses pitreries chromatiques et pour le punir, on l’oblige à réaliser un film en noir et blanc. Ça donnera Histoire d’une Prostituée, film ne donnant pas forcément l’impression d’être plus sage par rapport à ses autres films en couleurs, et la coupe sera pleine lorsque, deux années plus tard, Suzuki réalisera cette Marque du Tueur, film en N&B absolument démentiel donc, et vigoureux kancho dans l’anus desdits producteurs à gros cigares. Excédés, ces derniers décideront de le virer et de le blacklister, empêchant même au ciné-club de Kazuo Kawakita de faire une rétrospective sur ses films, jugeant que les montrer serait donner une mauvaise image de la Nikkatsu. Gros scandale, scandale faisant penser à l’affaire Langlois chez nous, scandale porté par des étudiants et les réalisateurs de la Nouvelle Vague, dont Oshima bien sûr, mais rien n’y fera : à cause d’une solidarité entre les studios qui décrétait qu’un réalisateur persona non grata ne devait être embauché par aucun studio, Suzuki végéta de 1968 à 1977 et accepta bien malgré lui de limiter son génie créateur à de menus projets pour la télévision.

Un beau projet artistique comme on aimerait en voir plus souvent.

Et c’est là que l’on se prend à rêver de ce qu’aurait pu être sa carrière sans cette interruption involontaire. D’un côté les Detective Bureau 1-2-3, Tokyo Drifter et autre Marque du Tueur, de l’autre les Zigeunerweisen, Kagero-za et Yumeji. Au milieu un trou quasi béant dans les 70’s,  décennie fiévreuse qui aurait permis de voir d’autres œuvres d’un surréalisme pop échevelé. On se consolera en se disant que cette injustice a permis Suzuki de rejoindre le groupe de ces cinéastes maudits qui n’ont pas su se libérer de l’emprise des grands studios, jetant ainsi une lumière crue sur le génie de ses œuvres qui ont contribué à sa déchéance et l’auréolant d’une gloire qui a su inspirer de futures générations de réalisateurs.

Gâchis cependant. Après, malgré ce gouffre dans sa carrière, il reste encore une quantité non négligeable de film à voir, à revoir, et à découvrir. Autant vous le dire, Bulles de Japon va dans les semaines à venir défricher cette filmo foisonnante pour faire découvrir quelques pépites méconnues. Dans le collimateur aussi, le cas de la Marque du Tueur dont la critique sortira la semaine prochaine. Je n’ai que trop repoussé son écriture, avec maintenant le blu-ray d’excellente qualité de chez Elephant films, il est temps de s’y replonger avec délice.

En attendant, direction 1973.

Entrez, les amis, Olrik va vous raconter une belle histoire.

Oui, vous avez bien lu, 1973, en cette année Suzuki fut bien derrière une caméra, non pas pour réaliser un film mais le premier épisode de la série…

Horror Theater Unbalance

Intitulé Miira no koi (« l’amour de la momie »), l’épisode raconte l’histoire d’une momie retrouvée au fond d’un trou par des villageois, momie qui va se mettre à rajeunir et à devenir un membre du village, non sans quelques problèmes. Pour l’amateur de Suzuki, la question est forcément de savoir si l’on retrouve la patte du maître durant ces 45 minutes. Je n’ai pas encore eu le temps de voir d’autres épisodes de la série pour comparer, mais je suis prêt à parier que ces derniers sont beaucoup plus sages. Non que l’on soit sur les traces du dérèglement pictural et narratif de la Marque du Tueur, mais on sent tout de même l’humour, ce goût pour les êtres hors norme…

… ou les scènes oniriques au chromatisme flamboyant :

Cet épisode a-t-il été apprécié par les producteurs de Fuji TV ? Difficile à dire tant la bouffonnerie peut paraître fort de café dans un genre horrifique supposé terrifier avant tout le spectateur. Toutes les émotions fortes sont dégoupillées par les grimaces, les situations imaginées par Suzuki qui semble s’amuser, sans doute pas autant que lors de la Marque du Tueur, mais qui manifestement ne peut s’empêcher de tenter des choses via des détails incongrus :

Le symbolisme phallique du daïkon. De quoi réveiller les ardeurs à une momie !

A l’opposé, on notera parfois un certain dépouillement poétique :

Les lanternes sont filmées en mouvement de manière à donner l’illusion d’une procession.

Bref on trouve dans cet épisode un condensé de l’esthétique de Seijun Suzuki. La Marque du Tueur ou Tokyo Drifter faisaient exploser cette dernière, Miira no koi la garde dans une portion congrue mais suffisante pour que très vite le spectateur amateur de l’oeuvre de Suzuki ait le plaisir de se sentir en terrain connu. En cela, l’utilisation du genre fantastique est intéressante en ce qu’elle permet de jouer avec la rationalité. Le terrain était donc fertile pour permettre à Suzuki de tenter quelques audaces, et allait lui permettre de préparer sa trilogie Taisho (Zigeunerweisen, Kagero-za et Yumeji) dans les années 80.

Si le métrage n’est pas non pluis indispensable, il reste intéressant de par son côté chaînon manquant totalement cohérent au sein de l’oeuvre de Suzuki. Pour les fans.

 

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