Mort d’un humble universel

La nouvelle est tombée le week-end dernier : Jirô Taniguchi est mort des suites d’une longue maladie. Ce genre de nouvelle, lorsqu’elle concerne un artiste âgé, laisse souvent un sentiment mêlé de tristesse et de fatalisme. On se dit que 69 ans est finalement un âge pour mourir qui n’a rien d’injuste, qu’après tout l’artiste a pu atteindre un âge qui lui a permis de bâtir une œuvre solide et qui lui survivra.

Mais on se replongeant dans les œuvres de Taniguchi, on se rend bien compte que cette façon de voir les choses n’est pas vraiment satisfaisante. On en préfèrera une autre, celle qui considère qu’un artiste, tant qu’il n’a pas décidé de taire sa voix, possède en lui une potentialité d’œuvres à venir pouvant encore apporter quelque chose à son œuvre, et surtout nous toucher.

La mauvaise nouvelle apprise juste après avoir vu l’épisode de Naoki Urasawa no manben consacré au vétéran Takao Saito (80 ans), je dois dire que c’est finalement cette impression que la faucheuse a un peu déconné en emportant Taniguchi qui prévaut. C’est que depuis pas mal d’années maintenant, on s’était habitué à voir régulièrement ses œuvres (anciennes ou nouvelles) garnir les rayons des libraires. Pas toujours pour le meilleur, il faut bien l’avouer, notamment avec des collaborations parfois hasardeuses (celle avec Moebius pour pondre Icare). Mais régulièrement sortaient des titres sortant du lot. On peut trouver que ses dernières œuvres n’étaient pas du niveau de celles l’ayant propulsé comme étant un maître du manga (Quartier lointain, l’Homme qui marche, le Sommet des Dieux…), mais restait tout de même une patte Taniguchi et une approche contemplative toute en captation d’événements infra-ordinaires (pour reprendre Pérec) qui permettaient encore d’y trouver son compte et d’espérer un nouveau chef-d’œuvre.

On pouvait se gausser à un moment de la parution effrénée de ses œuvres, manne éditoriale qui donnait l’impression de surfer sur l’engouement d’un public pas forcément connaisseur. Reste que cette manne, on avait la chance de l’avoir et que maintenant, en dehors de quelques titres pas encore publiées, elle est destinée à se tarir dans un avenir proche. Et c’est peut-être ça le plus triste : savoir qu’on aura plus la bonne surprise de tomber dans le rayon des nouveautés sur ce graphisme reconnaissable au premier coup d’œil, graphisme capable de surprendre de par sa capacité à aborder tous les genres dans des histoires ou le bruit et la fureur pouvait côtoyer de grands moments de sérénité, de symbiose avec l’instant présent que Rousseau n’aurait pas reniés.

Mais encore une fois, consolons-nous puisque nous avons la chance d’être dans un pays qui ne s’est pas économisé dans la publication de ses œuvres. Et comme je viens de m’apercevoir que je n’ai pas encore lu certains de ses titres considérés comme parmi ses meilleurs (par exemple Au temps de Botchan). En attendant de les dévorer, j’ai décidé de me replonger dans son Everest : le Sommet des Dieux, adaptation du roman de Baku Yumemakura, sur la rivalité entre deux alpinistes. Plus de 1500 pages procurant une expérience quasi sensorielle aux côtés du personnage principal, Habu Jôji, homme ombrageux ne vivant que pour escalader des montagnes, de préférence hautes et dangereuses. En le relisant, ces rudes hommes et ces espaces glacés m’ont fait penser à Ken Takakura dans Antarctica et du coup je suis tout de suite allé choper la B.O. de Vangelis afin d’accentuer l’immersion dans ces planches donnant à ressentir la rudesse des ascensions et la matérialité de ces magnifiques et terrifiantes cimes, chemins ardus pour accéder à un « là-haut », seule satisfaction pour des hommes peu faits pour le « là-bas » de leurs semblables. On arpente avec eux, on escalade avec eux, on bivouaque à -30°C avec eux mais on ne mourra pas avec eux, préférant respirer à pleins poumons cette vivifiante leçon de vie qui nous laissera groggys mais heureux, même après plusieurs relectures. Il est des expériences précieuses qui accompagnent les différentes étapes de la vie d’un lecteur en lui procurant à chaque fois un plaisir intact. On peut affirmer sans trop se tromper que les mangas de Taniguchi appartenaient à cette catégorie. L’homme était modeste, mais c’est bien un géant qui vient de disparaître. Profitons bien de la montagne de mangas qu’il nous laisse et escaladons-la sans compter : c’est l’unique montagne au monde où il est bon de se perdre.

 

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5 Commentaires

  1. Merci pour cet article.
    C’est avec une certaine tristesse que j’ai lu la nouvelle le weekend dernier. Taniguchi était un des seuls mangaka (le seul en fait avec Miura Kentarô et celui-ci juste pour Berserk) que je suivais.
    C’est au travers de ces polars que je l’avais découvert, avec le magnifique Le Sauveteur et la malheureusement moins plaisante série des Trouble Is My Business. C’est seulement par la suite que j’ai découvert le Taniguchi contemplateur, avec Quartier Lointain et Le Sommet des Dieux (l’adaptation cinématographique de ce dernier était une énorme déception).
    Vu le style il est compréhensif qu’il ait été beaucoup plus apprécié en France qu’au Japon. Il me reste encore pas mal d’anciennes oeuvres de lui à lire, entre autres l’histoire des deux samurai au Far West qui apparement vaut le coup. De quoi profiter encore un peu du génie de cet artiste.

    • Oui, je ne suis pas non plus amateur des polars hard boiled comme « Trouble is my business », même si cela montre encore la capacité de Taniguchi à aborder tous les types d’histoire.
      Je n’avais pas vraiment confiance en l’adaptation ciné du Sommet des Dieux, là je ne sais pas si je vais vraiment tenter l’aventure. Par contre, pour « Sky Hawk », je suis comme toi, pas encore lu ce titre mais j’ai plutôt confiance.

      Sinon, un docu sympa que tu as peut-être vu :

  2. Et puis maintenant, un autre maître dans un autre art: Seijun Suzuki.
    Triste février culturel nippon, décidément.

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