Les belles d’Ikegami

Y’a pas à dire, Tonkam et Delcourt ont bien fait les choses pour publier ce Yuko, anthologie concoctée par Ryoichi Ikegami lui-même de ses meilleures adaptations de nouvelles. L’objet est volumineux, dispose d’un papier épais et sera du meilleur effet dans le coin de votre bibliothèque où vous rangez vos œuvres érotiques. Car on s’en doute, même si l’on n’a pas forcément lu Yuko – mais que l’on connaît un peu l’œuvre d’Ikegami, surtout lorsqu’il travaille sur les scénarios burnés de son comparse Buronson – il sera forcément question dans ce livre de femmes magnifiques plus ou moins engluées dans des perversions en tous genres. Si l’on excepte Mai, the Psychic Girl, il y a en effet toujours eu la propension chez Ikegami à dessiner des histoires peuplées de mâles guerriers, qu’ils soient flics, yakuzas ou samouraïs, mais aussi de femmes splendides dessinées avec un plaisir évident et destinées à dévoiler au détour d’une planche leur nudité. Leurs visages donnent toujours l’impression d’être interchangeables, seule les coiffures permettant de les différencier, comme si ce qui intéressait Ikegami n’était pas les femmes dans leur variété mais un concept de la femme. Elle apparaîtra souvent comme pure, limite virginale, mais en même temps susceptible de s’adonner sans aucune afféterie aux plaisirs du sexe.

Après, n’imaginez pas non plus que Yuko fasse dans le hentai.  Ikegami est avant tout maître dans l’art de suggérer une sorte de « potentiel érotique » dans chacun de ses personnages féminins et n’a nul besoin de les montrer en long, en large ou en travers dans moult positions pour exprimer cet érotisme. Elles apparaissent à un moment ou à un autre dans leur plus simple appareil mais sans que cela soit le prélude à une orgie graphique libidineuse. Si orgie graphique il y a, elle est avant tout dans la sublimation d’un visage ou d’un corps, sublimation qui cristallise à la fois un point de l’intrigue et surtout le pouvoir du personnage féminin ikegamien sur les hommes.

Deux récits illustrent parfaitement ce point en se situant à deux extrêmes. D’un côté, le Serpent, habile transposition du mythe de la Gorgone dans le Japon contemporain. L’héroïne, une prof de lycée, possède un serpent tatoué à l’intérieur de la cuisse droite. Qui le voit tombe immédiatement amoureux de la femme et ne pense plus qu’à elle, ne devenant plus qu’une pierre incapable de reprendre son train de vie ordinaire. Parfaite illustration de ce que peut ressentir le lecteur à la lecture des récits d’Ikegami lorsqu’il tombe en arrêt sur un corps féminin magnifié par le talent de l’auteur pour le figer dans une sensualité graphique dont on se dit, après avoir vu la magnifique expo Kamimura à Angoulême, qu’elle aussi mériterait qu’on lui fasse honneur lors d’une prochaine édition du festival.

D’un autre côté, un Amour de Tojuro nous raconte l’histoire d’un comédien qui, pour parfaire son art et jouer à la perfection le rôle de l’amant d’une femme marié, va jouer la comédie auprès d’une femme en lui confiant son amour. Comprenant qu’elle a été dupée, cette dernière se suicidera mais qu’importe ! pour Tojuro une femme est juste ce qui lui permet de parfaire son art.

D’un côté la femme qui annihile l’homme par sa beauté ensorceleuse, de l’autre la femme utilisée par l’homme pour lui permettre de se sublimer. Deux cas opposés mais finalement une constante : la femme comme épicentre émotionnel de tous ces personnages. Quand elle est là, sa présence pose problème à l’homme. Mais enlevez-la lui, il n’est plus rien. Dans ces conditions, Thanatos n’est jamais très loin…

Thanatos et ses avatars : l’enfer, la folie et autres joyeusetés comme l’atteste cette hallucinante double planche. Je vous laisse le soin de découvrir le pourquoi du comment.

Yuko propose douze récits publiés entre 1991 et 1999. Le recueil se termine par une interviewe dans laquelle est évoqué une deuxième recueil présentant des récits publiés entre 1966 et 1972. On espère que l’info n’est pas là juste pour faire rager le lecteur français et qu’une édition française de la même qualité que ce Yuko se fera bientôt.

 

Du même tonneau (ou presque) :

Lien pour marque-pages : Permaliens.

2 Commentaires

  1. Je me prends à rêver d’une adaptation de certains mythes grecs avec bijin(s) par Ikegami, par exemple de celui de Pandore…

    • D’une certaine manière, on a ces mythes à travers ses récits se passant aussi bien dans le Japon Médiéval que dans le Japon contemporain. Mais des adaptations de ces mythes dans un décorum héllenistique serait plaisant sous sa plume, c’est sûr.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *