L’otokorashii de la semaine (6) : Yutaka Kisenosato

Ça y est, il l’a fait ! L’ozeki de 31 ans, le vétéran aux quinze années de carrière, le rikishi qui a fini l’année 2016 avec le plus grand nombre de victoires (69) a enfin réalisé son rêve : pas être yokozuna, non, juste remporter son premier titre. Il est parfois dans le sport ce genre d’aberration, celle qui a empêché maintes fois de grand champions de mettre la main sur tel ou tel Graal. Kisenosato, puisque c’est de lui qu’il s’agit, est un peu le Poulidor du sumo. Souvent bon, voire très bon, jamais récompensé à la fin, un rival en particulier mettant la main avec une rapacité inexhaustible sur les titres que chaque année propose. Le rival en question est évidemment Hakuho, le yokozuna mongol âgé lui aussi de 31 ans, ayant commencé sa carrière à peu près en même temps que Kisenosato mais avec un résultat en terme de titres remportés autrement plus efficace.

               

Anquetil et Poulidor enfin, je veux dire Hakuho et Kisenosato.

Comparez leurs pages wikipedia respectives. Les rectangles en vert indiquent les titres. Dans le cas de Hakuho, on est clairement face à une sorte d’extra-terrestre. Il est le yokozuna de tous les records. 37 basho remportés et il a récemment franchi le cap des 1000 victoires lors d’une carrière, le rapprochant du record absolu détenu par Kaio (1047 victoires). A côté, chez Kisenosato, jusqu’à hier c’était le désert. Beaucoup de titres auraient pu lui échoir mais à chaque fois il lui a manqué pour cela la petite victoire en plus au compteur. Bref, Kisenosato, c’est un peu le monsieur pas de bol du sumo et c’est en cela que sa victoire au Hatsu Basho est forcément émouvante. Lorsqu’à la fin de la 14ème journée, alors que son rival Hakuho connaissait une troisième défaite rédhibitoire pour le titre, un journaliste s’est approché de lui pour lui demander ses impressions, le spectateur s’est trouvé face à un géant hagard, à la fois impassible et submergé par l’émotion, et l’unique larme qui a coulé sur sa joue était impressionnante tant elle laissait deviner les sentiments mêlés qui s’affrontent sous ce crâne. Sans doute d’abord une immense joie, mais aussi une tristesse d’avoir dû attendre le crépuscule de sa carrière pour goûter à cette joie :

Parce qu’on a beau être un otokorashii, on n’en a pas moins un cœur gros comme ça.

N’empêche : avoir le yusho (victoire d’un tournoi) à l’avant-dernière journée était beau. Et vaincre Hakuho lors de la dernière journée fut magnifique. C’était la chose à craindre : que Hakuho, vexé d’être une nouvelle fois contrarié dans son désir d’ajouter un nouveau titre à son monstrueux palmarès, soit sur-motivé pour faire mordre la poussière à Kisenasto, histoire de montrer que s’il n’avait pas remporté le basho, il restait le big boss. Mais voilà, après l’annonce de son titre, Kisenosato ne s’est pas démobilisé. Sans doute avait-il à cœur de terminer le titre avec une victoire finale contre le yokozuna rescapé, histoire de montrer que son titre n’était pas un titre en mochi. Précisons ici que si ce tournoi s’est avéré passionnant du début à la fin, avec notamment des yokozunas qui n’étaient pas à la fête lors des premières journées, il a aussi été émaillé par de nombreuses défections pour cause de blessures, et pas des moindres : les yokozunas Kakuryu (vainqueur du précédent tournoi) et Harumafuji, mais aussi l’ozeki Goeido, juste avant sa confrontation avec Kisenosato.

Aussi était-il crucial pour Kisenosato de gagner son combat contre Hakuho, sans cela les mauvaises langues auraient inévitablement relativisé son titre. Le genre « ouais ! bravo ! il a gagné en battant dans le haut du panier seulement deux ozekis ! ». Au moment du combat, nulle pression ne s’est fait sentir dans la préparation de Kisenosato. Tous les rikishis ont leur petit rituel, leurs petits gestes qui leur permettent de faire monter positivement la pression. Chez Kisenosato, mise à part les deux gifles qu’il se donne juste avant de se mettre en position pour le combat, ça reste très intérieur. On a l’impression de voir une sorte de Bouddha impassible et bonasse, limite en train de dormir lorsqu’il attend son tour sur le bord du dojo. Avant de se frotter à Hakuho, il en était contre lui à 13 victoires contre 45 défaites, soit une chance sur trois de l’emporter. Mais il était dit que les dieux du sumo avait depuis longtemps choisi leur favori. Après la chargé enragée de Hakuho qui déstabilisa Kisenosato et le poussa au bord du dojo, suivirent une poignée de secondes durant lesquelles le spectateur vit, incrédule, un yokozuna (et pas n’importe lequel) en train de pousser désespérément un adversaire dont on comprenait qu’il était trop fort pour lui ce jour-là. Regardez, et admirez :

Un petit pas d’esquive sur la gauche, et le yokozuna s’effondrait de tous son long en dehors du dojo, laissant son adversaire regagner placidement sa place pour célébrer sa victoire. Oui, que ce type-là n’ait jamais gagné le moindre titre avant ce Hatsu Basho reste du domaine de la science-fiction !

Que Kisenasato savoure donc sa victoire sans la moindre amertume, elle est largement méritée et en appelle d’autres, même si le temps joue contre lui. A 31 ans, il est au crépuscule de sa carrière et la retraite peut survenir à tout moment. Aux dernières nouvelles, le conseil de délibération de l’accession au grade de yokozuna doit se réunir demain pour statuer sur le cas Kisenosato et peut-être lui offrir la possibilité de devenir le 72ème yokozuna. Choix étrange car la règle générale veut que l’accession au rang vienne après deux victoires consécutives. Mais il existe aussi un certain flou artistique selon lequel une « performance équivalente » peut permettre la promotion. Dans le cas de Kisenosato, on peut penser que sa victoire, associée à l’ensemble de sa carrière (avec notamment cette année 2016 qui l’a vu terminer avec le plus grand nombre de victoires) et peut-être aussi le fait qu’il est japonais (cela fait dix-huit ans que le public attend un compatriote yokozuna) vont peser dans la balance. J’avoue que je ne sais si l’on doit s’en réjouir. Sans doute, ce serait mérité, Kisenosato ayant l’étoffe pour tenir ce rang. Mais pour ce qui est de savoir si ce serait pleinement satisfaisant, c’est moins sûr.

Quelle que soit la décision que prendra ce conseil, ne souhaitons qu’une chose : que Kisenosato fasse taire les mauvaises langues qui douteraient de sa capacité à endosser le costume de yokozun en remportant le prochain basho, cette fois-ci avec le retour de Goeido, Harumafuji et Kakuryu. Ce serait beau, ce serait grand !

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8 Commentaires

  1. Voilà un article qui fait plaisir. Coup de bol, j’ai pu suivre ce basho quasiment en direct, et heureusement car sinon j’aurai été salement spoilé, même la presse généraliste faisant état de la nomination d’un nouveau Yokozuna japonais.

    Ca fait tellement longtemps qu’il l’attendait ce yusho. Tous les ozekis qui l’entourent en avait agné un, mais jamais lui, alors qu’il était le meilleurs statistiquement. Le Poulidor du sumo, exactement la meme réflexion que je commençais à me faire. Bon, après, la destin est encore assez joueur, Kisenosato gagnant le tournoi le plus pourri depuis 15 ans (si ce n’est sa victoire sur Hakuho le dernier jour, indispensable et méritée), avec des ozekis à la ramasse totale et des yokozunas qui se retirent. Décidément !! Rien à voir avec l’incroyable 15-0 de Goeido en Septembre (même sans Hakuho). Enfin heureusement, il a battu Hakuho et ça se termine bien.

    Quant à la promotion de Yokozuna, il faut savoir qu’il ‘y a en fait aucune règle qui demande deux victoires d’affilée. Cette habitude avait été prise après l’affaire Kitao à la fin des année 80, où l’ozeki avait été promu sans aucune victoire et s’était révélé un yokozuna indigne (enfin un type indigne tout court, ayant un peu molesté son oyakata, ou bien sa femme, je sais plus exactement) qui ne gagnerait jamais de basho (il se tournera vers le catch où il sera tout aussi indigne d’ailleurs, comme quoi y a une cohérence). Après ça, la NSK avait pris cette habitude de demander deux bashos d’affilée. Mais déjà Kakuryu avait été promu avec un tournoi + une finale. Donc vu son record en 2016 + basho + le fait que les japonais attendent un nouveau Yokozuna depuis près de 20 ans, sa promotion parait logique. Il n’est plus tout jeune mais n’a pas de blessure, donc peut-être il assurera bien son rang maintenant que le blocage psychologique (la grosse affaire de Kisenosato depuis le début, son talent technique n’étant pas en cause) est peut-être levé pour de bon. En tout cas c’est un début d’année en fanfare après un 2016 déjà incroyable (5 vainqueurs différents, les années de l’empereur Hakuho semblent loin derrière).

    Ah oui, et bonne année au passage !

    • Comme pour certains rikishis lors des fins de basho, voilà un commentaire qui mériterait un prix spécial !

      J’ai appris entre-temps cette histoire avec Futahaguro et cette règle tacite des deux victoires successives pour permettre l’accession au rang de yokozuna. Que Kisenosato y échappe, au regard de la prise en compte de sa carrière et de son expérience (chose qui n’était pas le cas de Futahaguro), finalement ça n’a rien de scandaleux. Il est juste dommage que le premier yokozuna japonais depuis Wakanohana ne se fasse pas par le biais d’un retentissant double yusho mais bon, c’est mérité tout de même, et le cas Kakuryu indique qu’il ne s’agit pas d’un favoritisme, une sorte d’envie un peu hâtive d’avoir de nouveau un yokozuna japonais.
      Perso, j’ai bien aimé ce tournoi, avec un premier tiers où deux yokozunas s’en prenaient plein la gueule, un deuxième avec des retraits de ces yokozunas et un Hakuho enchaînant deux défaites, puis un troisième avec tout de même une incertitude sur la capacité de Poulidorsato à enfin décrocher un titre. J’avoue avoir été un peu pessimiste jusqu’à l’avant-dernière journée.
      Les prochains basho promet d’être passionnants. Les duels Hakuho/Kisenosato promettent d’être encore plus passionnants. L’un va chercher à consolider un peu plus un palmarès démentiel, l’autre va vouloir débloquer davantage son compteur afin de connaître d’autres fois le plaisir de toucher la coupe de l’empereur. Je peux me tromper, mais ça va peut-être être chaud pour les autres de s’immiscer entre ces deux-là. Curieux en tout cas de voir Kisenosato dans son costume de yokozuna. Si cela le libère et consolide son assurance, ça peut faire mal.

      Bien content je suis de m’être remis au sumo. Je commence maintenant à bien repérer les individualités. Dans les années à venir je pense que Mitakeumi va monter en puissance et sera un rikishi à suivre.

      Sinon, bonne année itou !

  2. Quand je disais pourri, c’était seulement en terme de niveau des hauts-grades. C’était vraiment la guigne (oui, j’aime les mots désuets) pour Kisenosato qui avait devant lui certe un boulevard, mais un peu la boulevard de la honte puisque la route était entièrement dégagée si ce n’était Hakuho le dernier jour. Fallait absolument qu’il le batte. D’ailleurs il méraitait un 15-0, je comprends toujours pas comment il a fait son affaire contre un Kotoshogiku à la ramasse (il y a des chances pour qu’il ne remonte pas Ozeki). Bon, le prochain tournoi va être incroyable avec un yokozuna japonais pour la première fois depuis 2003.

    Mitakeumi c’est un jeune kinenveut, il est impressionnant, mais enfin on en a vu passer tellement des prometteurs qui se sont cassés les dents en haut du banzuke, faut voir comment il se débrouille. Y a clairement une nouvelle génération qui arrive, c’est cool. J’aime bien Hokutofuji aussi, une bonne grosse brutasse à la Tosanoumi un peu.

    • Oui, déception concernant Kotoshogiku. Sa mimique avant le combat est sympa, mais clairement elle ne suffit pas.
      En dehors des noms cités, j’aime bien Takayasu aussi, sa bouille et sa pilosité me le rendent sympathique (je sais, ce sont des arguments sportifs contestables). Sinon, après un précédent tournoi de qualité, Ishiura a été bien décevant. Ses esquives à répétition au moment de la charge frontale pour tenter désespérément de marquer un point sont parfois gênantes.

      • IL faut qu’il apprenne Ishiura, mais il est tout petit donc je ne lui en veux pas si il pratique l’esquive régulièrement. Il ne peut pas se permettre de rester devant, il se fera ejecter 9 fois sur 10. Faut qu’il bouge le petit ! C’est un peu pour ça qu’Harumafuji est dans l’état physique où il est, il prend cher depuis des années à cause de sa stature, et il est beaucoup plus imposant que Ishiura (bon c’est pas le même talent non plus, certe).
        On attend maintenant le réveil de Superstar Endo. 😉

        • Ishiura m’a donné l’impression d’avoir pris quelques kilos par rapport au précédent basho, la musculature était moins dessinée. Mais jouer la force n’a pas vraiment marché lors de la première moitié du tournoi, franchement calamiteuse, d’où le retour des esquives durant la deuxième.
          Dans mon retour encore tout frais dans le monde du sumo,j’avoue ne pas encore bien perçu la valeur d’Endo. J’y jetterai un oeil plus attentif lors du prochain basho.

          • La valeur d’Endo que c’est une star parce qu’il est populaire parce qu’il est beau et a du potentiel et qu’il est populaire parce que c’est une star. Quoi, moi, caustique ? 😉

            Non mais en vrai il a du potentiel. Mais ça fait un bout de temps qu’il a du potentiel…

            • Ha ha ! je vois. Je me souviens qu’au précédent basho il avait battu je ne sais plus quel yokozuna et que je m’étais dit : « Hé ! il y a du potentiel, là ! ».

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