Shin Godzilla (Hideaki Anno -2016)

Dans la baie de Tokyo, une immense créature sous-marine est détectée. Elle ne tarde pas pénétrer sur la terre ferme, d’abord en rampant puis, comme elle est capable d’évoluer physiologiquement très rapidement, sur une solide paire de jambes qui va l’amener à ravager Tokyo en détruisant les buildings, mais aussi en contaminant les zones qu’elle traverse puisque la créature s’avère être hautement radioactive. Pendant ce temps, les autorités japonaises essayent de trouver différents plans d’attaque afin de supprimer cette créature, dorénavant appelée « Shin Godzilla », en vain…

シン ゴジラ (Shin Gojira)

C’était l’un de mes petits regrets lors de mon précédent voyage au Japon : avoir oublié de voir ce Shin Godzilla sur grand écran. Peut-être aussi que la déception du film de Gareth Edwards avait dû jouer en la défaveur de ce reboot concocté par Hideaki Anno, et c’est bien dommage car ce Shin Godzilla est un excellent cru et mérite amplement le concert de louanges depuis sa sortie.

Le film a l’intelligence de jouer sur deux tableaux. D’abord celui de l’hommage avec un retour aux sources de la geste godzilienne. Finis les versions de Godzilla à l’apparence parfois plus proche de Casimir que du premier Godzilla imaginé par Ishiro Honda. On revient à un kaiju nettement inspiré de ce dernier, et encore bien plus terrifiant. Appréciable aussi est l’utilisation de la musique originale d’Akira Ifubuke qui saura créer un petit frisson de plaisir chez le connaisseur lorsque arriveront les premières scènes de destruction. Enfin, on apprécie aussi ces plans rappelant que Godzilla, c’est avant tout le Japon. Aussi ces toitures typiques aperçues çà et là ne sont-elles pas sans donner un petit effet rétro très « showa », tout à fait appréciable :

Voilà pour le retour aux sources. Mais le film ne se limite pas à cet aspect puisque, réalisé par Hideaki Anno, on peut se douter que cette version ne va pas sans avoir quelques liens avec l’œuvre maîtresse d’Anno, à savoir Neon Genesis Evangelion. Sans être non plus un fin connaisseur d’Evangelion, je le connais assez pour avoir immédiatement ressenti le sentiment d’entrer en terrain connu. A bien des égards, Shin Godzilla peut en effet être perçu comme une version live d’Evangelion. Avec cependant une différence : il ne s’agit pas ici d’insister sur le mal être existentiel de quelques adolescents à qui l’on confie des tâches qui les dépassent, mais sur la fébrile activité d’un état major qui doit très vite trouver des solutions afin de protéger les citoyens. Comme pour Evangelion, les scènes de destructions seront aseptisées dans la mesure où l’on ne cherche pas à nous montrer de près des victimes. On se contente des dégâts infra-structurels dantesques, dégâts dont on devine qu’ils doivent se chiffrer en centaine de milliers de victimes, mais on ne verra jamais la moindre goutte de sang humain. A cela ajoutons la musique de Shiro Sagisu (le compositeur d’Evangelion) et un montage très serré alternant les ordres donnés par les huiles politiques et les militaires, et l’on obtient donc un équivalent live d’Evangelion, avec cependant un bémol : si le film reste dans sa globalité assez prenant, il n’échappe pas non plus à une frénésie un peu confuse dans sa multitude de personnages. Le tsunami n’est pas que le fait de Godzilla : il vient aussi de ces personnages de scientifiques, de diplomates, de politiques et de militaires qui engloutissent le spectateur d’un flot d’informations pas toujours digestes. A noter que cela a été voulu par Anno qui aurait demandé à ses acteurs de parler vite afin de restituer une sorte d’esprit bureaucratique sans âme.

Satomi Ishihara joue le personnage de Kayoko Ann Paterson, émissaire des Etats-Unis chargée d’aider pour résoudre le problème Godzilla. La relation Japon/Etats-Unis est ambivalente dans le film. Si une solution est trouvée par une utilisation conjointe des moyens et ce grâce à l’intervention de Paterson, il n’en demeure pas moins qu’à un moment le choix radical d’utiliser l’arme nucléaire est proposé par les Etats-Unis.

Reste qu’on en vient donc parfois à souhaiter une chose, chose qui est le motif numéro un de la présence de tout spectateur devant un kaiju eiga avec Godzilla : retrouver très vite la chère créature pour assister à des scènes de destruction impressionnantes. Et là, il faut dire qu’on en a pour son argent. Anno a bien fait les choses. Visuellement très impressionnantes, ces scènes sont parmi les meilleures que j’ai pu voir. Evoluant physiquement au fur et à mesure des attaques des humains, capable de s’adapter pour devenir plus fort, Godzilla mérite bien son qualificatif de « shin » (qui peut signifier « Dieu »).

Symboliquement, son attrait est très fort aussi car on sent bien que ce Godzilla-là est totalement en prise avec l’actualité. Là aussi, le film opère un rapprochement avec le film matricielle dans son utilisation du thème du nucléaire. Dans le film de Honda, une explosion nucléaire réveillait un monstre sous-marin endormi qui allait débarquer sur la première ville venue pour tout détruire. Symptôme post-Hiroshima/Nagasaki qui allait par la suite s’estomper dans les autres films de la série. Chez Anno, c’est par contamination nucléaire que le monstre  est créé. Après s’être nourri de déchets radioactifs balancés dans la mer, la créature surgit de l’océan un 3 novembre (03/11 soit l’inverse du 11/03, date du séisme de 2011 qui allait déboucher sur la catastrophe de Fukushima) puis devient une sorte de centrale nucléaire ambulante, répandant sa radioactivité partout et laissant parfois échapper de sa carcasse de terribles masses d’énergie destructrice. Si le spectre de Fukushima a déjà été évoqué maintes fois dans des films japonais, le voir associé dans un film populaire par le biais du mythe Godzilla n’est pas sans lui donner une puissante réactualisation. Comme pour la centrale de Fukushima, le but va être de refroidir à tout prix le corps du monstre, voire de parvenir à le congeler. Autant dire que cela va donner lieu à un stratagème aussi épique que complexe, et là aussi on n’est pas sans penser aux tentatives désespérées de TEPCO. Ce n’est pas spoiler que de dire que les nuisances de Godzilla seront stoppées. Mais cela donnera lieu à un ultime plan saisissant, à la fois morbide, de cette morbidité qu’Anno pouvait afficher dans certains épisodes d’Evangelion, et inquiétant par l’image fragile et pessimiste de l’avenir. Godzilla a bel et bien été vaincu mais il est toujours debout, et l’ôter définitivement du paysage urbain promet d’être compliqué. Comme une certaine centrale…

8/10

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6 Commentaires

  1. Ce Shin Godzilla était fabuleux. Peut-être pas parfait, mais les liens entre les vieux Godzilla et l’actualité récente sont bien dosés.

    Par contre, il faut qu’ils arrêtent de nous mettre Ishihara parlant anglais à toutes les sauces. C’est bon, on a compris qu’elle savait jacter en anglais.

    • « C’est bon, on a compris qu’elle savait jacter en anglais. »
      Avec difficulté apparemment. Trouvé sur IMDB :
      « For Satomi Ishihara, who plays a Japanese-American diplomat, the hardest part of her performance was learning English. She found out she was playing an American after being cast, and was shocked by the amount of the English dialogue she had to speak when she read the script. »
      Le cauchemar d’un acteur/trice japonais(e) : devoir donner l’illusion qu’il/elle sait parler anglais.
      (Bel effort au passage pour tes signatures email).

  2. The detail of 3/11 vs 11/3 and your observation on needing to dispose of the final carcass are very astute. Thank you for those, I had missed both. Also now knowing Satomi Ishihara’s struggle with English actually does add to both her character and perhaps also to the director’s intent.

    • Thanks for your comment.
      Concerning Ishihara, the fact is that she doesn’t seem on the screen to struggle when she speaks english. Her decontraction can remind a little the character of Misato in Evangelion.

  3. Satomi Ishihara ultra agaçante et pas du tout crédible, du début à la fin.
    Gozilla « jeune » (avant sa mutation) si ridiculement raté qu’il en devient impayablement comique – un rare sommet de grand-guignol involontaire.
    Mais il évolue bien, et on finit par se prendre au jeu.
    Du moins, bien sûr, si on prend le parti de faire l’impasse sur une des lectures possibles du film, péniblement militaro-patriote = face à ces politiques tous si nuls et si bureaucrates, seuls nos valeureux jieitai sont capables de sauver le monde.
    Tous ceux qui rêvent de réarmer le Japon ont dû beaucoup apprécier.

    • La première forme de Godzilla ne m’a pas gêné, au contraire, puisqu’elle va dans le sens de ce retour aux sources, de cet hommage aux premiers films.

      Par contre je te rejoins sur Ishihara, agaçante dans ses poses, comme si babiller de l’anglais c’est forcément être cool.

      Pour la lecture militaro-patriote, ne pas oublier tout de même que l’action finale des Japonais est aussi aidée par les bombardements de l’allié américain. L’autonomie militaire du Japon n’est pas totale.

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