Des Japonais chez les franco-Belges #10 : Jung

Cela faisait un bout de temps que je n’avais pas écrit un article pour ma série sur les « Japonais chez les Franco-Belges ». Petite réparation aujourd’hui avec un cas particulier : Jun Jung-sik, alias Jung. Comme son nom l’indique, Jung est d’origine coréenne (il est né à Séoul) mais il est aussi belge d’adoption. Recueilli par une famille belge en 1971, il va quelques années plus tard faire les Beaux-Arts à Bruxelles, à la section illustration. Mais c’est en 1987 que sa carrière va faire un tournant décisif puisque cette année-là, il rencontre un certain Michetz. Pour rappel, Michetz est cet auteur de BD raide dingue du Japon médiéval, créateur de la formidable série Kogaratsu et à ses heures perdues fin dessinateur de bijins.

Cette rencontre lui permet de faire ses gammes dans la BD et d’entrer dans le circuit des auteurs publiables puisqu’il verra quelques histoires courtes paraître dans Tintin puis Spirou. A l’époque, je lisais encore volontiers ce dernier. Si j’avais alors passé l’âge de m’intéresser au Scrameustache, je savais que le journal avait encore la capacité de me surprendre avec des histoires volontiers plus sombres que l’ordinaire. Nous sommes en 1987, il s’agit du numéro 2594. A la page 37 je tombe sur ceci :

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Je tourne la page et deux planches de violence et enneigées me sautent à la figure :

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A l’époque, je ne savais pas que Jung connaissait Michetz. Mais il est très probable que j’aie fait un lien avec certaines planches marquantes de Kogaratsu, notamment celles, fameuses, où l’on assiste à un seppuku. Ces deux planches sont un peu leur équivalent enfantin. Avec en prime la poésie aigre-douce de l’enfance malheureuse du gamin solitaire et persécuté. Et, puisque c’est le sujet de cette série d’articles, une représentation négative des Japonais, même si on ne saurait non plus la mettre dans le même panier que celle faite dans les premiers albums de Buck Danny. Le jeune Shinji est impressionné par ce qu’il a fait et serait sans doute à deux doigts de formuler des paroles d’excuses sans l’intervention de son camarade. La dernière case est pessimiste, l’immigré coréen est dans la posture du seppuku et le jeune japonais lui montre son dos.

Cependant, en 1988, Jung publie une nouvelle histoire, cette fois-ci avec un personnage nommé Yong-soo. Nous ne sommes plus à Kyoto mais à Aomori, et le récit semble prendre la même tournure que Jeux de guerre :

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Mais heureusement pour Yong-soo, un jeune Japonais intervient cette fois-ci en sa faveur, et il se prénomme, lui aussi, Shinji. Il s’agit sans doute d’un autre Shinji mais l’on peut aussi se plaire à imaginer qu’il s’agit du même que Jeux de guerre et qu’il a entre-temps développé un sens plus critique vis-à-vis du sort réservé aux immigrés coréens. La baston qui s’ensuit contre le persécuteur tourne à son avantage et le jeune Yong-soo peut être rassuré de voir qu’il peut compter sur l’aide d’un même allié même si l’ultime case où on le voit s’asseoir avec toujours son œuf frais sur la tête n’est pas sans évoquer la dernière case de Jeux de guerre.

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Enfin, en 1989, Jung publie une dernière histoire dans Spirou. C’est la suite des aventures de Yong-soo mais il n’est plus question de persécution cette fois-ci. Yong-soo est intégré, on apprend même qu’il fait tourner la tête à plus d’une fille au village, et à ce petit jeu la jeune Yuki, évoquée dans la précédente histoire, semble prête à susciter le même effet chez lui en lui montrant certaines parties de son anatomie :

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Mais l’histoire d’amour naissante tournera court :

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Et une fois encore, c’est une fin amère qui attend le personnage et le lecteur :

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On notera un personnage de professeur japonais qui dans les deux histoires apparaît comme un assez brave homme. Pour le reste, Jung montre qu’il affectionne les récits d’apprentissage un brin douloureux avec des personnages de déracinés. Y aurait-il comme une authentification autobiographique de l’auteur ? La réponse serait peut-être à rechercher du côté de Couleur de peau : miel, récit graphique autobiographique que Jung a fait paraître en 2007 et 2008.

 A noter que durant ces années, Jung publia aussi deux récits chez Tintin : le petit garçon qui aimait les craies et Tokyo Pursuit. Pour ce dernier, il a été publié dans le Tintin Reporter n°29 qui a la particularité de posséder un dossier « Vivre à Tokyo » et surtout une couverture dessinée par Jung lui-même :

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Le reste est une autre histoire. En dehors de Couleur de peau : miel, Jung a publié publia des séries (Yasuda et Kwaidan) ancrées elles aussi au Japon. Pas encore lues mais ça ne saurait tarder…

 

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