Belladonna (Eiichi Yamamoto – 1973)

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Vu il y a longtemps sans enthousiasme du fait d’une copie de mauvaise qualité diffusée sur un petit écran d’ordinateur, la Belladone de la Tristesse (aujourd’hui simplement Belladonna) faisait partie de ces titres que je me promettais bien de revoir dès que de nouvelles versions numériques allaient être commercialisées. A l’époque, on m’aurait dit qu’un distributeur français, Eurozoom, allais se charger de sa diffusion sur grand écran, j’avoue que je ne l’aurais pas cru tant cet objet est très particulier et ancré dans son époque. Songez plutôt : un trip psychédélique érotique de 90 minutes censé être l’adaptation de la Sorcière de Jules Michelet, rien que ça ! Et pourtant, si l’on en croit l’excellent retour critique dont a bénéficié Belladonna, il semblerait qu’Eurozoom ait eu le nez creux en portant son choix sur un joyau hors norme d’une animation japonaise pop des 70’s, à l’égal, ou plutôt dépassant les autres œuvres d’animation occidentales illustrant une contre-culture pop alors foisonnante (on pense aux œuvres d’un Laloux, d’un Moebius – dans les Maîtres du temps – d’un Topor ou d’un Ralph Bakshi). Je viens de le revoir récemment dans une version HD. Le constat est sans appel : Belladonna est une sacrée claque.

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A l’origine, un projet de Mushi Productions (la boîte de Tezuka) : réaliser une trilogie de films d’animation érotique, trilogie appelée « animerama ». Les trois films sont alors réalisés par Eiichi Yamamoto, aidé pour les deux premiers opus (les 1001 Nuits et Cléopâtre) par Tezuka lui-même. Ce dernier étant toujours sur trente-six fronts à la fois et devant sauver Mushi Productions de la faillite, il laissa Yamomoto pour le dernier volet afin de s’occuper d’autres projets. Et c’est là que ça devient intéressant : libéré d’un graphisme enfantin du fait de la volonté de toucher un large public malgré une thématique érotique, Yamamoto lâche les chevaux et réalise un objet imprégné d’une folie créatrice hors norme. Alternant images fixes et images animées, jouant d’innombrables renvois à la peinture (Klimt, Mucha, Redon, Schiele…), porté par une musique remarquable de Masahiko Satoh, le film devient une sorte d’œuvre totale, suscitant sans cesse l’audition et la vision du spectateur pour lui livrer un spectacle psychédélique et adulte en comparaison duquel Yellow Submarine ferait presque penser à un film de Walt Disney.

L’histoire ? La vie tortueuse de Jean et Jeanne, couple de paysans qui voudraient s’aimer tranquillement mais qui ne le peuvent car sans cesse malmenés par la violence d’un seigneur féodal. Jeanne sera un jour violée par toute une garnison, Jean amputé d’un bras, et d’autres joyeusetés viendront encore compliquer un peu plus leur amour. A chaque fois Jeanne réussira à se remettre de ses traumatismes grâce à l’aide d’un génie démoniaque (en forme de phallus) qui, en faisant d’elle une sorcière, saura lui insuffler une vie, une puissance qui la remettra sur l’avant de la scène. Mais le personnage ne sera pas pour autant maléfique. Confrontée à des êtres infiniment plus malfaisants qu’elle,  elle deviendra moins l’incarnation d’une sorcellerie démoniaque que d’une idée : celle de la femme perçue comme l’avenir de l’homme, qui saura par son élan libertaire faire évoluer la société.

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Belladonna n’est pas non plus un brûlot féministe : dès que l’autorité surgit, Jeanne a bien du mal à imposer une force qui s’oppose au pouvoir. Par ailleurs le film baigne dans une fantasmatique masculine du corps féminin (Jeanne apparaît à poil 90% du temps) qui se manifeste dans un réseau de puissantes images métaphoriques . Mais en revenant sans cesse, en surmontant ses innombrables viols et s’imposant sur la scène sociale et politique, notamment par une sexualité apparaissant finalement comme une féminité païenne bottant le cul à un patriarcat puritain, Jeanne finit par avoir une présence dangereuse qu’il conviendra de supprimer définitivement en l’envoyant au bûcher. Jeanne mourra donc, mais l’idée de cette femme capable de s’opposer au pouvoir lui survivra à travers de grands moments historiques que les ultimes images du film illustreront.

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Voilà pour l’aspect didactique. Mais au-delà de cette interprétation, c’est évidemment avant tout à un trip hallucinatoire auquel est convié le spectateur. Porté par une invention visuelle sidérante et une magnifique B.O de Masahiko Satoh alternant ballades et rock psyché, le spectateur devient lui aussi comme ensorcelé par la beauté de Jeanne et par ce qui défile sous ses yeux. On regarde, on admire parfois sans totalement comprendre. Avec une limite évidemment inhérente à ce type de projet : une sensation de trop-plein peut vous guetter et vous donner envie de vous déconnecter du film. J’avoue que la dernière demi-heure n’a pas été simple (le voir un vendredi soir après une semaine de travail était une mauvaise idée) mais peu importe : le film est de ces œuvres qui vous laissent dans l’esprit une trace au fer rouge et vous donnent envie d’y retourner un jour (depuis le W-E dernier, j’écoute par exemple en boucle la B.O. pour prolonger le voyage).

Vous l’aurez compris, Belladonna est une aventure que les amateurs d’animation japonaise et de films 70’s se doivent de tenter. Du sang, du sperme et des larmes : c’est le cocktail proposé parbelladonna-6 Belladonna, cocktail qui malgré les apparences, croyez-moi, tient plus du nectar que de la boisson frelatée émanant d’un bistroquet de troisième zone. Le film est encore projeté en France (le 1er octobre, il débarquera à quelques kilomètres de chez moi) : foncez et succombez à l’ivresse du chef d’œuvre d’Eiichi Yamamoto !

9/10

Un mot sur la musique. J’ai souvent eu coutume de penser que la B.O. ultime de japanimation était la B.O. d’Akira, partition prodigieuse destinée à mieux vieillir que le film. Après avoir revu Belladonna, j’hésite sur sa prééminence. Et lorsqu’en plus je lis ce commentaire de Saint Jim O’Rourke qui -vous le savez si vous êtes un habitué du site – est une personne éminemment respectée sur BdJ :

“There was a time when the strength of a musician’s vision transcended all labels; here is a chance to dip into that pool again, and emerge not just refreshed, but alive again with the sense that we all can live in that world again, but most importantly raise the flag for excellence. Fantastic.”

… eh bien je ne suis plus sûr de rien. La seule chose de sûre est qu’avec cette BO on tape dans l’excellence. A l’origine de cette OST, une sage décision de Yamamoto qui décide de contacter Satoh, musicien habitué surtout ou jazz expérimental et ayant fait de solides études musicales aux Etats-Unis. Il  est dans l’animation japonaise alors seulement connu pour avoir composé la musique de… Panda Go Panda ! Autant dire qu’il prend avec la musique de Belladonna un virage à 180°. Armé de gros moyens instrumentaux (un orgue Hammond B3, un Minimoog, un synthétiseur Korg, un mellotron, un piano, deux trompettes, quatre trombones, deux cors, un saxophone soprano, huit violons, un marimba, un vibraphone, deux guitares électriques, des gongs, des congas, une basse et j’en oublie encore) et demandant à son épouse, la chanteuse Chinatsu Nakayama, de prêter sa voix pour les quelques chansons, on obtient une BO très forte qui donne au film une empreinte sonore inoubliable. Dès la sortie de Belladonna en 1973 et lors de ses diffusions ultérieures (diffusions parfois clandestines par le biais de crasseuses VHS), les spectateurs se sont souvent posé cette obsédante question : existe-t-il un vinyl de cette B.O. ? La réponse a longtemps été la même :  Belladonna n’a jamais bénéficié d’une édition japonaise en vinyl, lacune invraisemblable rendant fou de frustration les admirateurs du films et les amateurs de musique psychédélique. A noter cependant que les collectionneurs italiens s’en sortirent bien mieux puisqu’un vinyl fut pressé en 1975 par Cinevox, un label italien. Edition totalement WTF lorsque l’on sait que Belladonna ne fut même pas diffusé en Italie ! Et un coup d’œil à la liste des morceaux la rend encore plus étonnante, jugez plutôt :

Face A :

1 – Andy Warhol

2- Belladonna

3- Valle Incantata

4- The Notice is Notice

5- Belladonna

Face B :

1- Mr London

2- Little Flower

3- Funny Feeling

4- TBSF

5- Take it easy

On remarque un choix de titres pour le moins étranges, « Andy Warhol » et « Mr London » étant des titres difficilement associables à l’univers de Michelet. Mais qu’importe, on tenait là les morceaux du film, notamment « Belladonna », la chanson composée non par Satoh mais par Asei Kobayashi et chantée par Mayumi Tachibana. Chanson qui a d’ailleurs eu le privilège de sortir en 45 tours au Japon, sans doute grâce à le renommée d’Asei Kobayashi :

Sympa de posséder ce disque mais cela ne remplaçait pas le plus important : les compositions de Satoh qui demeuraient un graal pour les amateurs de pépites sonores de cette première moitié des seventies. Il faudra attendre les années 2010 pour que le miracle ait lieu : contacté par le label Finders Keepers Records, Satoh accepta de rééditer Belladonna en vinyl, d’après la playlist de Cinevox à une exception près : le Belladonna d’Asei Kobayashi, qui se voit jarter de l’album, unité sonore oblige. On y retrouve donc la magnifique ouverture (le deuxième morceau intitulé « Belladonna ») et les autres chansons mélancoliques évoquant le vague à l’âme de Jeanne, tel le magnifique TBSF :

C’est une autre curiosité du disque puisque le morceau n’apparaît pas dans le film. Mais il est totalement dans l’esprit et dans la continuité des autres chansons. Concernant les instrumentaux, le gros morceau est Take it esay, entendu lors de cette séquence épique qui bombarde le spectateur d’images anachroniques par rapport au contexte de l’histoire :

Au passage, en entendant ce morceau, je n’ai pu m’empêcher de penser au premier morceau rock entendu dans le United Red Army de Wakamatsu. Pour rappel la musique a été composée par Jim O’Rourke et on trouve dans ce morceau la même énergie psychédélique, signifiant une sorte d’hystérie que rien n’arrête. Pas impossible que Take it easy ait été une petite influence pour O’Rourke. Bref…

Je ne vais pas déballer tous les liens youtube de la BO. Vous aurez compris que la musique de Satoh est hautement recommandable, à la fois puissamment évocatrice des images du film et capable d’être savourée sans avoir vu ces dernières. Et bonne nouvelle pour les heureux possesseurs d’une platine (moi j’aimerais, mais je n’ai pas la place) : le 33t est tout ce qu’il y a de plus abordable :

http://www.finderskeepersrecords.com/shop/masahiko-sato-belladonna/

A placer précieusement entre la BO d’Akira et une OST de Joe Hisaishi ou de Kenji Kawai.

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