Freeze Me (Takashi Ishii – 2000)

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Tout va bien pour Chihiro, jolie employée épanouie sur tous les plans. Aucun souci pour son travail et côté sentimental, le mariage avec son petit ami collègue de bureau n’est plus très loin. Tout bascule lorsque fait irruption dans sa petite vie tranquille Hirokawa. Particularité : cinq ans plus tôt cet homme l’a violée en compagnie de deux autres. La rencontre montre très vite le but de la visite chez elle : la plier à sa volonté pour en faire son jouet. En cas de refus, la sanction est simple : il fera diffuser partout des photos prises lors de son viol. Chihiro décide de s’écraser et ne tarde pas à voir sa situation sombrer : elle perd son travail et se voit obliger de rompre avec son fiancé. Et son calvaire ne risque pas d’être passager lorsque Hirokawa lui apprend que ses autres tortionnaires ont prévu de lui rendre aussi visite. Difficile de s’en sortir, à moins que…

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フリーズ ミー (furizu mi)

La nuit, une fille pulpeuse, de la pluie, des hommes tortionnaires et violeurs, pas de doute, on est dans du Takashi Ishii. Avec à chaque fois la même question : le film va-t-il nous captiver ou nous faire bailler d’ennui ? Ici, pas de doute, on se situe dans une bonne initiation à l’esthétique Ishiiesque. On pourrait craindre avec le sujet une complaisance dans la crapoteux, avec des scènes de viol à n’en plus finir mais finalement, le film choisit heureusement de ne pas se placer sur ce terrain (les flashbacks évoquant la scène sont très courts et ne montrent presque rien) en se focalisant avant tout sur son actrice principale.

Précisions ici qu’Ishii choisit souvent fort bien ses actrices. Plastiquement d’abord, certes. Et avec ce type d’histoire qui n’est pas sans évoquer le giallo, on se doute bien qu’il y aura à un moment ou à une autre une scène de douche et qu’elle ne sera pas désagréable :

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Scène gratuite mais pas totalement non plus. Dans tous les cas je vous en fait cadeau.

Après, dans le cas de la belle Harumi Inoue, l’intérêt se situe à un plan supérieur. A cette époque, l’actrice avait choisi de porter des cheveux très courts (voir le photobook fait sous la direction de Kishin Shinoyama), donnant à son visage un aspect très rond, presque lunaire, et franchement mémorable. On est fasciné par la beauté de ce visage mais aussi par la manière avec laquelle il va être le réceptacle de tout une palette d’expressions faisant ressortir les sentiments qui secouent ce personnage qui va aller de plus en plus mal : joie, peur, terreur, colère, ironie, folie, tout cela sera comme imprimé, mis en relief sur ce visage et contribuera à donner de la force et de l’intérêt au personnage de Chihiro qui, de victime va réussir à inverser les rôles, devenant peu à peu une sorte de mante religieuse, transformant son ancien traumatisme (qui a eu lieu lors d’une paisible nuit enneigée) en une force implacable.

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Symboliquement aussi, cette coupe masculine donne à songer dans cet univers machiste et patriarcal. Lors de la première scène où l’on voit Chihiro faire du rab de travail, seule devant son ordinateur à son bureau, au grand désespoir de Nogami, son fiancé, qui aimerait retrouver plus tôt ses pénates, ce dernier surgit derrière elle pour lui agripper les seins, la faisant hurler de peur. Bien plus tard, quasiment à la fin du film dans des circonstances que l’on ne révélera pas, il aura le même geste. Le message semble alors être très clair : ce personnage masculin, a priori le plus sympathique des quatre présents dans l’histoire, n’est finalement pas si différents des trois violeurs : il voit avant tout en Chihiro un corps érotisé qui l’obsède et qu’il aimerait avoir à portée de main. Et la coupe de cheveux de Chihiro peut autant être vue comme le symbole d’une révolte, détail physique l’assimilant à une Ripley devant batailler conter des aliens violeurs, ou comme l’empreinte d’une masculinité toute-puissante qui va l’asservir au rôle d’esclave au foyer.

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Esclave et marchandise : quand Nogami viendra la voir, inquiet de ses journées d’absence au bureau, il tombera sur Hirokawa qui lui proposera de coucher avec elle en échange de quelques yens.

Malgré les apparences, la complaisance n’est donc pas forcément évidente dans Freeze Me. Les quelques scènes de violence et les quelques plans montrant le sublime corps d’Harumi Inoue sont totalement pertinents en ce qu’ils instituent comme personnage principal un corps féminin qui cherche à la fois à se mettre en valeur (Chihiro qui se fait belle à la fin pour accueillir chez elle Nogami) mais qui en même temps signe sa perte dans cet univers masculin et dominateur. Qu’elle le veuille ou non, Chihiro est avant tout un corps. Et un corps magnifique. Une des crapules ira plus loin dans l’abject en disant qu’elle est seulement un trou. Aussi ce corps est-il montré ici et là dans toute sa splendeur afin de remplir le cahier des charges propre à ce genre de thriller, mais aussi de faire sentir au spectateur qu’il n’est lui-même peut-être pas si différent dun Nogami.

Après, Thanatos n’est jamais loin d’Eros et il est frappant (c’est le cas de le dire) combien Chihiro, dans les scènes d’homicides, est justement souvent montrée dans sa sensualité :

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Au moment de les tuer, Chihiro leur offre une ultime vision de son corps. Ils ne peuvent rien faire, le geste est à chaque fois rapide et quand bien même il prendrait plus de temps, on a le sentiment que cela ne changerait rien : Chihiro évoque alors ces monstres femelles qui ont cette capacité à tirer de leur physique une force qui pétrifie, qui met à genou. On songe évidemment à Méduse mais aussi à Milady qui dans les Trois Mousquetaires, écrasant de son pouvoir son geôlier Felton (incarnation quant à lyui d’une masculinité inflexible) :

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C’est avec cette ultime vision que le « freeze » a lieu par deux fois. Freeze renvoie autant au fait qu’elle va mettre ses victimes dans le congélateur qu’à un sens plus cinématographique, celui de figer, d’arrêter une scène sur une image. L’image qu’auront en tête les victimes des deux précédents screenshots sera celle du corps sensuel et meurtrier du Chihiro. A priori le « freeze » concernera donc les personnages masculins. Mais le titre du film n’est pas sans annoncer non plus sans annoncer une issue malheureuse pour Chihiro elle-même. Freeze me opère évidemment une allusion à Fuck me. Mais il s’agit ici d’un désir d’arrêt définitif et l’on imagine bien que Chihiro, après sa quatrième victime (oui, il y en aura bien une quatrième), devra trouver une solution radicale pour surmonter ce traumatisme voué à se poursuivre avec cette société où chaque homme semble avoir en lui un désir tyrannique.

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Du bon usage du congélateur pour refroidir les ardeurs des hommes.

Film réussi, Freeze me parvient efficacement à relancer l’action avec les visites successives des tortionnaires dans l’appartement de Chihiro sans susciter le moindre sentiment de lassitude tant le spectateur reste attentif au vacillement psychologique de Chihiro mais aussi au portrait de ces hommes à la fois semblables et différents dans la motivations qui les pousse à venir tourmenter la jeune femme. On signalera au passage Naoto Takenaka (un habitué des films d’Ishii) dans le rôle d’un gamer amateur de jeux vidéo de type « shoot’em all » et dont la façon de jouer, aussi drôle que glaçante, donne un aperçu vertigineux de la folie qui l’habite.

Freeze me apparaît donc comme un film bien équilibré qui serait à conseiller pour qui voudrait dans l’univers glauque d’Ishii sans risquer de s’ennuyer. A la fois sensuel, froid et captivant, à voir ne serait-ce que pour ce qui apparaît comme le meilleur rôle dans la filmo d’Harumi Inoue.

7,5/10

Du même tonneau (ou presque) :

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14 Commentaires

  1. Dans mon top 3 Ishii avec l’intouchable « Gonin » et le satoshikonesque/lynchien « The Brutal Hopelessness of Love ».

    Ishii choisit toujours bien ses actrices en effet, mais Harumi a vraiment un truc en plus par rapport aux autres, elle est formidable dans ce film.

    (j’aimerais bien mettre la main sur son photobook)

    D’ailleurs, elle a retrouvé le cinéaste pour « Gonin Saga » dont les critiques m’intriguent (a priori, Ishii a livré un film qui semble tout droit sorti des années 1990… mais assez chiant). Je demande à découvrir cet anachronisme.

    • (j’aimerais bien mettre la main sur son photobook)
      Tu veux dire comme ça ?

      Livre sympathique qui tient agréablement en main et dont les pages en papier glacé se laissent facilement caresser. Acheté si je me souviens bien une misère au Book off de Shibuya, assez facile à trouver d’occase je crois.

      C’est vrai qu’elle joue dans Gonin saga. Du coup j’y jetterais bien un œil moi aussi. Elle avait joué aussi dans le Nude in salvation mais impossible de me rappeler sa prestation, je crois que je m’étais endormi en cours. Pas une grande filmo en fait, c’est un peu du gâchis.

      • Bon cet automne je retourne à Tokyo et je prévois un budget photobooks, vil tentateur…

        Elle a également joué dans deux des pires films de Miike (son remake du « Cimetière de la morale » et « Detective Story »). Faut lancer un contrat sur son agent je crois, cet homme ne sait pas travailler.

        • Faut lancer un contrat sur son agent je crois, cet homme ne sait pas travailler.

          Je confirme, je viens de me procurer cette chose :
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          Intrigue déplorable, pixels baveux, sous-titres chinois, je vais regarder histoire de me rincer l’œil avec la plastique d’Harumi mais ça m’a l’air bien immonde.

          • Je m’étais fait mon propre film en voyant l’affiche (un chef-d’oeuvre, bien sûr), mais en jetant un œil à la vidéo dégueulasse, j’ai très rapidement lâché l’affaire.

            S’il y a des captures sympas à faire, n’hésite pas. Mais je te souhaite bien du courage.

  2. Bravo pour les liens avec Alien (et Les trois Mousquetaires) 🙂

  3. Alors là, Les Mousquetaires: j’ai bien souri en voyant une telle référence, qu’on penserait a priori très improbable, dans un billet sur un tel film. Quelle culture, quelle classe: bravo! 😉
    S’agissant de ce « Freeze », j’en avais gardé le souvenir d’un bon petit film du samedi soir: efficace et pas mal fait, sans pour autant non plus être absolument mémorable dans le genre, comme les Gonin (même s’ils ne vieillissent pas trop bien, selon moi). Donc, après avoir lu ces lignes, vais illico aller revoir cela, avec un autre oeil: sans doute des choses m’avaient-elles échappé.
    Sinon, rien à voir mais tout de même concernant toujours ce blog: une petite anecdote technique.
    Etant désormais installé à Tokyo, ai constaté avec amertume que, du coup, deux trailers sur trois accompagnant les notes de Bulles de Jap’… n’y sont pas visibles, depuis le Japon. A la place, s’affichent des avis indiquant que tel ou tel distributeur de film a bloqué les droits de reproduction, pour ce pays. Dernier exemple en date: Sony, pour la bande annonce du Swan de Sion.
    C’est balot.
    (mais, encore heureux – et sans doute est-ce l’essentiel -, les textes de BdJ, eux, sont lisibles dans le monde entier sans restriction…yesss)

    • Si je ne me retenais pas, je crois qu’il y aurait des références dumasiennes à chaque article. Dumas, c’est la base de tout !
      Sinon merci pour ce retour bien sympa. Concernant le problème des B-A, je crains qu’il n’y ait rien à faire, on les trouve essentiellement sur Youtube qui pose souvent problème d’un pays à l’autre.
      Chouette que tu sois maintenant à Tokyo. C’est définitif ou pour quelques années ?

      • Vivre à Tokyo définitivement, j’aimerais bien, mais je crains que ce ne soit jamais trop possible à espérer, pour les gaijins (non-mariés à des Japs, en tout cas). Obtenu un visa de travail de trois ans. Renouvelable en mai 2019 si, d’ici là, je me « comporte bien » et fais « du bon boulot », m’a dit, sans même trop rire, l’ambassade qui me l’a remis… Donc, désormais, j’essaie de marcher droit (un peu).
        Concernant le cinéma, le grand test sera de voir si ma collection de DVD de films japs, que j’ai fait déménager de Paris, va passer sans encombres la douane, ou non, quand mes cartons arriveront: mi-août. Yamato, le déménageur, m’a fait lister ces DVD un par un, et m’a conseillé de ne pas faire le malin. Du coup, ai expurgé les quelques films que le douanier de base aurait sans doute trouvés un peu trop olé-olé (Tokyo X Erotica, pour ne prendre que ce seul exemple). Mais ai refusé de faire pareil pour mes T.Zeze préférés (Dirty Maria, Raigyô, etc). pour tous les Koji Wakamatsu, évidemment pour L’Empire des sens, et pour quelques films qui sait politiquement un peu gênants pour les autorités (Confessions of a Dog, par exemple).
        Ce sera intéressant de voir si certains me seront confisqués, à l’arrivée…
        Sinon, toujours rayon ciné, l’autre jour, inspiré par une vieille note de ce blog, suis allé fureter dans les librairies d’occase de Jimbochô. Y ai trouvé, pour la déco de mon appart, de vieilles affiches de films, ATG notamment. Et même une anthologie des affiches de films de la Nikatsu des années 50-60. Etais super content de ces trouvailles, donc merci pour les bons conseils de BdJ!

        • Oui, Jimbocho, je vais y retourner cet été et là c’est clair qu’il va falloir que je songe à en ramener quelques affiches. D’ailleurs, si entre-temps tu y fais des trouvailles de magasins, n’hésite pas à laisser les conseils en ces pages ou même, why not ? à me les donner de vive voix quand j’y serai.
          Concernant tes démêlés avec la douane, c’est fou ! Il faut être un bon petit gaijin, soucieux des bonens moeurs, qui ne va pas débouler au pays avec toute une cargaison de vils films érotiques pour ne pas corrompre l’autochtone… alors qu’il y a cent fois pire chez eux. Perso je me serais contenté de faire des copies de mes DVD sur un disque dur mais je puis comprendre l’émotion du cinéphile collectionneur à l’idée de laisser derrière lui ses bébés, un vrai déchirement !

          • ;-)) Je ne crois pas être « un bon petit gaijin, soucieux des bonnes moeurs ». En revanche, irrémédiablement très dinde en électronique, suis sûr de n’avoir pas les compétences techniques pour faire un copy-paste de toute ma DVDthèque sur disque dur ou ailleurs, puis de passer ça en lousdé à la douane…
            Ai peut-être bien fait, du reste, de m’abstenir. Car, quand ai débarqué à Tokyo, les douaniers étaient vraiment teigneux, hystérotes à mort: en plein état alerte sécuritaire maxi, comme tous les flics du pays, because G7 à Ise. Du coup, peut-être n’auraient-ils pas apprécié que je tente d’entrer en fraude des « oeuvres » un brin « sulfureuses », genre « Shabondama Elegy »…
            Volontiers, serais vraiment très honoré, de « laisser des conseils » (trouvailles ciné etc) en ces (si nobles) pages olrikiennes.
            Cela dit, l’agitation ciné-télé du moment, ici, barnumesque, se résume à… « Hanabi », sur Netflix. Hum, cela vaut-il vraiment la peine de gonfler les lecteurs de BdJ avec ça?
            Je te/vous/laisse juge(s).
            Ja, mata

            • Je viens de voir chez mon crémier quelques screenshots de « Shabondama Elegy », comment dire ?… je suis troublé. Si je compte un jour le chroniquer ici, il faudra que je songe à aménager un espace pour les grandes personnes, un peu à la manière des vidéothèques nippones.

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