Le Dépays

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Le Dépays a longtemps été un vieux serpent de mer pour moi. Voulant à tout prix le lire mais souhaitant que cela se fasse exclusivement par le biais d’une édition papier, je me suis contenté de le parcourir distraitement par le biais de sites sur internet ou par celui du CD-ROM Immemory (1). J’allais bien tomber un jour sur un fou qui allait vendre son exemplaire sur Ebay pour quelques euros mais non, le miracle ne s’est jamais produit.

Il allait pourtant bien falloir que je me mette à le lire sérieusement un jour. Quand on prétend animer un blog culturel sur le Japon, impossible de faire l’impasse sur Chris Marker. Du reste, je ne l’ai pas totalement faite, l’impasse, puisqu’ici ont déjà été évoqués le Mystère Koumiko et Tokyo Days. Mais il me reste encore à évoquer le prodigieux Sans Soleil et ce Dépays, donc, que je viens de lire, enfin ! dans de bonnes conditions. Pas que le livre occupe glorieusement une place dans ma bibliothèque, encore une fois le contact papier pour ce dernier ne semble pas encore à l’ordre du jour. Néanmoins, je ne peux que remercier la bonne âme qui a entrepris de scanner l’ouvrage dans une honnête résolution et décidé de poster un pdf sur le web. Ça ne remplace pas l’objet livre mais cela m’a permis de mettre un temps mon obstination de côté et d’enfin découvrir l’intégralité du Dépays, avec le texte et les photos qui l’accompagnent. Et peut-être, finalement, que ça valait le coup d’attendre un peu, tout cela n’en a qu’intensifié le plaisir de lecture. Je comprends mieux en tout cas le statut de livre culte qui auréolait cet ouvrage aux yeux de ceux qui apprécient autant Marker et le Japon. Et même pour ceux qui n’auraient qu’un intérêt pour le Japon, ne connaissant pas le réalisateur français, on ne peut que leur conseiller d’entreprendre la lecture du Dépays tant la restitution de ce qui fait pour Marker l’intérêt du Japon peut correspondre à leur propre vision de ce pays et de leur rapport à lui.

depays-1En ce qui me concerne, beaucoup de phrases ont trouvé en moi une résonance. Toute proportion gardée, ce blog est un peu mon Immemory, un Immemory exclusivement consacré au Japon et dans lequel se trouvent tous mes fantasmes envers un pays que j’aime et dont je ne sais jamais si, justement à cause de cet amour, il faudrait que j’aille y vivre ou y rester prudemment à distance pour le retrouver uniquement lors de séjours au plaisir toujours renouvelé. Le temps de confronter mes fantasmes à la réalité puis de revenir au pays pour les faire fructifier avec une nouvelle dose de fantasmes. Cette confrontation entre réalité et univers fantasmatique, Marker la résume bien dès le premier chapitre :

Inventer le Japon est un moyen comme un autre de le connaître. Une fois dépassées les idées reçues, une fois contournée l’idée reçue de prendre le contre-pied des idées reçues, mathématiquement les chances sont les mêmes pour tous, et que de temps gagné. Se fier aux apparences, confondre sciemment le décor avec la pièce, ne jamais s’inquiéter de comprendre, être là — dasein — et tout vous sera donné par surcroît. Enfin, un peu.

« Ne jamais s’inquiéter de comprendre » même si, tout le long du texte, Marker donnera des preuves de sa compréhension. Mais elle restera personnelle, alimentée par une pensée mi-sérieuse, mi-poétique et son point d’arrivée n’est peut-être pas si important. Moins en tout cas que les multiples points d’appui dont elle a usé pour y parvenir et qui lui ont permis de créer un Japon, son Japon, qui sera investi par ses mots et par ses photos à la fin de chaque chapitre et qui, effectivement, donnera l’impression d’avoir été « compris ».

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Voici pêle-mêle une petite restitution de ce qui m’est apparu lors de cette première véritable lecture. Rien d’exhaustif. Compte tenu de la richesse de ce petit ouvrage, c’est une lecture qui devrait en appeler d’autres avec leur lot de nouvelles découvertes.

Structure

Constitué de 71 pages, Le Dépays est divisé en trois chapitres composés à chaque fois d’un texte  suivi d’images. Les images ne sont pas mêlées au texte puisque ce dernier étant court, leur imbrication aurait créé un fort émiettement de ce dernier. Et puis, comme expliqué dans l’avertissement au lecteur :

Le texte ne commente pas plus les images que les images n’illustrent le texte. Ce sont deux séries de séquences à qui il arrive bien évidemment de se croiser et de se faire signe, mais qu’il serait inutilement fatigant d’essayer de confronter. Qu’on veuille donc bien les prendre dans le désordre, la simplicité et le dédoublement, comme il convient de prendre toutes choses au Japon.

Dès lors avons-nous le texte suivi d’une série de photographies occupant chacune une page et qui illustrent parfois une scène évoquée dans le texte qui a précédé. C’est en découvrant cette mise en page particulière que je me suis félicité d’avoir attendu de lire Le Dépays dans une version restituant la conception du livre. Car il y a pour moi une nette différence entre lire le texte ainsi et le lire dans sa mise en page originale :

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Serré dans des colonnes qui acceptent dix mots grand maximum par ligne, le texte procure immédiatement une curieuse expérience de lecture. La pause semble compliquée à envisager, surtout pour un texte si court, et chaque texte doit être lu en un souffle, en un mouvement pour reprendre la photographie montrant un depays-52kyudoka, le temps de croiser en quelques pages (le chapitre le plus long est le premier, avec sept pages) une kyrielle de motifs évocateurs d’un Japon traditionnel ou moderne. Dans l’ordre, voici ce que le lecteur rencontrera dans le premier chapitre :

Corbeau – Yamanote – Tozai – Marunouchi –shinkansen – téléviseur – samouraïs – fantômes – Doraemon – chat – Toru Takemitsu – Shinjuku – whisky – temple de Ji Cho In – Nishi Ochiai – maneki neko – bonze – cimetière de chats – Go To Ku Ji – Rashomon – secte…

Et je ne suis pas allé jusqu’au bout. Evidemment, présenté comme cela on se dit que l’on va avoir affaire à un bric-à-brac pas forcément intelligible et pourtant, il est frappant de voir combien la grande force de Marker est justement d’associer à la fois la rêverie dans ce qu’elle a de plus d’évanescent avec une multitude de juxtapositions de motifs qui n’ont a priori aucun lien entre eux, et une pensée qui à travers ce bric-à-brac mental va soulever précisément certains traits des Japonais.

C’est le regard neuf de l’étranger éclairé qui, tout en ne connaissant par les arcanes du monde mystérieux qui l’entoure, possède assez de sagacité pour comprendre certains aspects, ou du moins pour en donner une explication satisfaisante. Mais encore une fois, la parfaite connaissance importe peu (à commencer pour le lecteur : n’attendez par exemple aucune note explicative en bas de page pour vous éclairer sur tel ou tel nom propre). Ce qui compte, c’est autant stimuler le réel par sa rêverie qu’alimenter celle-ci par sa confrontation au réel. Et la forme du texte parvient assez bien à restituer cette impression du flux d’un esprit qui rêve autant qu’il interprète.

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Temporalité de la déambulation

A quoi peuvent faire penser ces colonnes de texte ? « Ici, le Temps est une rivière qui ne coule que la nuit. » écrit Marker dès la première page. Oui, le texte pourrait figurer une rivière qui, le temps d’une journée vécue à Tokyo, va déposer le rêveur quelques pages plus loin, devant le mini portfolio de 13 photos qui va prolonger la rêverie.

Son apparence « en continu », très peu fragmentée par les paragraphes, donne aussi l’effet d’un espace ténu « hors du temps ». Au début, alors qu’il se réveille dans sa chambre à Tokyo, Marker écrit :

Tiens, se dit-on, une autre journée est passée. Comme si c’était seulement au réveil, en se retournant sur elle, qu’on pouvait prendre les vraies mesures de cette journée vécue hors du temps, dans une zone de silence au milieu du son, d’immobilité au centre du manège, dans un goût d’éternité que nous appellerons Japon comme d’autres l’appellent Hollande.

Cette idée de la perception du temps alors qu’on déambule dans un espace qui ne lasse pas de stupéfier les premières fois que l’on se promène dans Tokyo (et qui continue de surprendre lorsqu’on y retourne), je l’associe aussi à ces ruelles que l’on rencontre sans cesse au Japon, ruelles en apparence sans intérêt et qui pourtant réserve souvent leur lot de surprises, de détails improbables. Plonger dans ces textes filés en longues colonnes m’a parfois donné l’impression d’emprunter ces ruelles qui permettent de mêler observation et rêverie, le tout en s’échappant de toute conscience du temps.

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Temporalité de l’écriture

Après, pour l’auteur qui se replonge dans ce qu’il a vécu, que ce soit dans sa chambre le lendemain d’une virée à Shinjuku (chapitre I), lors d’un retour à Tokyo après un séjour à Hong Kong (chapitre II) ou tout simplement chez lui, à Paris en février 1982 (chapitre III), des connexions se font avec d’autres strates temporelles :

“We Japanese have a very special relationship with cats.” C’est Toru Takemitsu qui t’a dit ça hier soir, dans un petit bar de Shinjuku. Venant d’un des plus grands musiciens vivants, la confidence est précieuse. Derrière lui, rangées côte à côte, les bouteilles de whisky des habitués du bar sont rondes et lisses comme des tortues. Et l’association de ces deux mots, chat et whisky, t’a fait passer dans la tête, comme une névralgie, le regard d’un chat qui s’appelait précisément Whisky — nom assez improbable pour un chat du douzième arrondissement, mais c’était ainsi. (chapitre I)

Marker évoque une virée la veille dans un bar de Shinjuku (probablement la Jetée ?) durant laquelle il s’est rappelé l’existence d’un chat à Paris. C’est le point de départ d’une rêverie sur la place du chat dans la société japonaise. Poursuivie au conditionnel :

A un quart d’heure de marche, et sans sortir de Shinjuku, nous trouverions le temple de Ji Cho In, à Nishi Ochiai, où l’on prie pour les chats du monde entier. 

… la rêverie propulse Marker à des endroits où il s’est rendu auparavant. Il évoque aussi « la première fois » qu’il est revenu en Europe ou encore la visite antérieure du temple laïc des chats, le Nekoyama. La fin opère un retour au moment de l’écriture avec la vision d’un chat sur un toit :

Tu te lèves, tu vas à la fenêtre. Juste au-dessous de toi, sur la tôle ondulée du hangar attenant à l’hôtel, deux chats, un noir et un blanc te saluent. 

Vision qui enclenche un ultime bond dans le temps :

Au moment où tu prends la photo, celui de droite, le noir, a pour toi un regard qui est si exactement celui du chat Whisky, à l’autre bout du monde, dans une autre vie, que tu chavires un petit instant et que — une fois n’est pas de coutume — tu t’approuves d’avoir écrit un jour que le passé, c’est comme l’étranger : ce n’est pas une question de distance, c’est le passage d’une frontière.

Si l’engloutissement dans le Japon permet d’abolir la sensation de l’écoulement du temps, il n’empêche en rien la conscience du passé qui à chaque instant est réactivée aussi bien par le moment vécu (le whisky qui rappelle un chat rencontré autrefois) que par celui de l’écriture (tout le première chapitre n’est qu’un long enchaînement de souvenirs qui en rappellent d’autres). Parcourir le Japon, ou plutôt se fondre en lui, procure-t-il dès lors un triple plaisir. D’abord un plaisir immédiatement sensitif, fait d’images qui fascinent l’œil du photographe et dont rendent compte les trois portfolios (franchement magnifiques) du livre.

C’est un plaisir de l’espace auquel s’ajoute celui de s’affranchir de la conscience du temps, permettant ainsi d’accenteur la sensation de se fondre davantage avec le lieu. Un exemple avec le chapitre II dont le point de départ est cette photo :

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Celle-là, tu l’as nommée la Derelitta. Contrairement à une légende tenace, les trains de Tokyo ne sont pas toujours bondés, on n’a pas toujours besoin des pousseurs en gants blancs qu’aucun film ne nous épargne.

Elle permet à Marker de songer à toutes ces photos qu’il a prises dans le train ou le métro de dormeurs. Cette activité est présentée comme obsessionnelle (« tu prends le train pour les voir »), Marker avouant être fasciné par ces Japonais qui s’abandonnent au sommeil dans les transports en commun. Cet exercice jouissif est chronocide (« Tu prends le train pour vois [tes dormeurs], tu oublies tes rendez-vous ») et projette le photographe dans un travail mental qui rêve de ce qui se cache derrière telle expression, qui se demande quelle histoire, quel « scénario » peut-on inventer face à tel ou tel visage. Plaisir de s’absorber dans l’observation d’un espace, indépendamment de toute conscience du temps, pour y rêver d’interprétations.

Enfin, le troisième plaisir vient de cette frontière annulée entre présent et passé. Si la conscience du temps au moment de son déroulement est nulle, cela ne signifie pas que le temps lié au passé est nié. Ce plaisir est évidemment très Proustien en ce qu’il va faire intervenir des signes mémoratifs qui vont enclencher des souvenirs impactant, irriguant la vision du réel. La mention d’un whisky ou la vue d’un chat aperçu sur un toit qui rappellent un chat parisien du 12ème arrondissement :

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L’espace et le temps fusionnent et voient leurs limites respectives annulées. Être à des milliers de kilomètres d’un pays n’est pas un problème, tout comme un souvenir enfoui datant d’une dizaine d’années. Tout s’interconnecte, s’interpénètre pour créer un univers qui ne sera sans doute pas la réalité mais une réalité imposant sa perception fantasmatique du Japon. Une réalité dans laquelle par exemple le mot chouette s’écrira « choüette » et maneki neko deviendra « maniki neko ».depays-3

Le tutoiement

Deux formes de tutoiement sont utilisées dans le Dépays. L’une apparaît subrepticement au cours du chapitre III :

et pourtant, Simone, je t’accorde que le mot nostalgie est un très beau mot, mais il ne couvre pas tout, l’entre-deux est encore là

Il s’agit très probablement de Simone Signoret, grande amie de Marker à qui il a d’ailleurs consacré un documentaire (Mémoires pour Simone). Cette occurrence rappelle le fonctionnement de Sans Soleil dans lequel les lettres de Sandor Krasna sont adressées à une femme (du moins on le suppose, si l’on se fonde sur la voix-off de la personne lisant les lettres).

La deuxième forme est celle du tutoiement romanesque, Marker s’adressant à lui-même ou plutôt, à celui qu’il était au moment du souvenir, que celui-ci soit très proche (le souvenir de la veille, dans le petit bar de Shinjuku au chapitre I) ou plus éloigné :

Ce n’est pas seulement la lecture assidue de Jorge Semprun qui m’a fait employer, depuis le début de ce texte, le tutoiement romanesque. Plutôt l’envie instinctive d’établir une distance entre celui qui, de septembre 1979 à janvier 1981, a pris ces photos au Japon, et celui qui en février 1982 écrit à Paris. Ce n’est pas le même. Pas pour des raisons platement biographiques : on change, on n’est jamais le même, il faudrait se tutoyer toute sa vie. Mais je sais que, si je retourne demain au Japon, j’y trouverai l’autre, j’y serai l’autre.

Là aussi, difficile de ne pas songer à Sans Soleil dans lequel Sandor Krasna apparaissait comme le double voyageur de Chris Marker. Lorsque l’on débarque dans un ailleurs (et j’ajouterais en particulier quand cet ailleurs est le Japon), tout se modifie y compris ce que l’on est habituellement. Un espace imaginaire se créer, espace dont une partie de nous-mêmes devient le maître. Lorsque s’évapore ce dédoublement lorsqu’arrive le moment où il faut revenir au pays, il faut alors (c’est du moins ce que fait Marker) créer cette mise à distance pour retrouver cet « autre » profondément lié à l’autre pays, à ce dépays.

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Le dépays

Cette façon de retranscrire une expérience faite d’observation de détails du quotidien, observation fusionnant à la fois dans l’instant présent tout en créant des connexions avec des espace-temps éloignés a participé je pense à l’intérêt envers ce livre des voyageurs qui sont allés au Japon et qui ont pu à leur retour chercher des témoignages d‘expériences mettant des mots à ce qu’ils avaient confusément éprouvés. Faire un séjour au Japon, c’est rapidement se fondre dans un univers de signes aussi chaotiques que fascinants. Le livre de Marker restitue assez bien cette sensation.

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Après, là où le livre de Marker me paraît aussi réussi, c’est dans la justesse du regard porté sur les Japonais. Justesse du regard photographique, avec une galerie de photos en noir et blanc parfois impressionnantes et créant un ensemble personnel et complétant à merveille le texte. Mais aussi justesse du regard dans le sens où ses tentatives d’interprétation émanant de son observation fascinée et rêveuse apparaissent souvent pertinentes. Comme toujours, il n’y a nulle envie de paraître un spécialiste  (« Comme tu crains toujours d’avoir l’air d’en raconter plus que tu n’en sais,tu t’abstiendras de vaticiner sur le hyoshi »). Mais il a bien l’intuition qu’ « un Japon peut en cacher un autre ». Cet autre Japon, Marker parvient très bien à le capter, non pas cette fois-ci par le biais d’un appareil photographique mais par celui d’une pensée qui, passant d’un objet à une anecdote ou à l’évocation d’un lieu, parvient à saisir un Japon qui n’est pas celui s’imposant immédiatement au regard de l’observateur qui débarque tout juste. Celui-ci pense que les Japonais sont plein de gentillesse envers l’étranger ? Ce n’est pas faux, mais Marker donne une explication malicieuse et moins séduisante à cette gentillesse :

Qui saura chanter comme il convient l’hospitalité des xénophobes ? C’est parce qu’il y a quelque chose de réellement tragique, d’irrémédiablement fautif dans le malheur de n’être pas Japonais qu’on doit avoir pour l’étranger toutes les prévenances (comme pour le Chat)

 Le Japon apparaît souvent comme un pays au pragmatisme et à l’efficacité redoutables mais jamais pesants. C’est une harmonie qui renvoie « au fameux consensus social : la droite se pâme, la gauche se convulse ». Mais la véritable harmonie se trouve ailleurs :

Toi tu penses à autre chose, à ce réseau vaporeux de rites, de signes, de cultes auxquels chacun affecte de ne pas croire, ou si peu, mais qui vient si souvent démentir l’arrogance du pragmatisme et de l’efficacité, si gracieusement meubler le vide qui demeure entre l’entreprise humaine et le grand gouffre de la nature. Comme s’il y avait toujours, à l’horizon de tout événement, de toute action, ne disons pas un au-delà, ce serait trop métaphysique, plutôt un entre-deux, qui ne doit pas être loin du je-ne-sais-quoi de Jankelevitch. Comme si, l’hymne à la machine bien clamé, les verrous sociaux bien vissés (et Dieu sait s’ils le sont), il restait encore une place à remplir, une plus-value de l’esprit.

Le Japon apparaît clairement américanisé ? Pas si simple :

Toi, tu n’y crois pas à ce Japon américain, tu penses que le Japonais est un guerrier qui s’est fait un bouclier avec un miroir. Et que le “vrai Japon”, comme disent les magazines, n’apparaît que par mégarde, dans l’entre-deux, quand une interviewée de la télévision, à la question “Que souhaitez-vous ?” fait cette réponse qui laisse loin derrière elle tous les mots de stoïciens avec lesquels on a bassiné notre jeunesse : “Que ma mort dérange le moins possible.”

Que pensent les Japonais de tout cela ? Inutile de leur tendre « le reptile de la certitude », ils ont horreur de tout cela. Marker à ses idées sur le Japon et elles semblent justes mais elles ne seront jamais présentées comme gage de vérité. Et cela n’a aucune importance :

Son cosas de mi pais, comme on dit à Cuba. Mon pays imaginaire, que j’ai peuplé des mythes qui remontent à mon enfance, quand je lisais Flash Gordon et que l’Utopie, pour moi, c’étaient de grandes villes rutilantes, parcourues d’avenues surélevées où des gens un peu chats, un peu Asiates, allaient et venaient sans cesse… Mon pays où des Asiates un peu chats jouent au base-ball devant des éléphants en cage, où les villes souterraines sont rafraîchies par des fontaines bordées d’un clavier de dames pleines et de dames creuses. Un enregistrement d’oiseau monté en boucle rappelle que, sept étages au-dessus, les oiseaux existent peut-être. Mon pays où personne ne démêlera jamais les vélos emmêlés, où l’écrivain public ne recevra jamais une réponse d’Alain Delon, où le message confié par le cerf de Nara ne sera jamais transmis, où les gentils gauchistes de Narita n’arriveront pas plus que les autres à faire de leurs catacombes des cathédrales — mais où peut-être O Inari, l’honorable renard, qui a son temple entre beaucoup d’autres lieux au sommet du grand magasin Mitsukoshi, protégera la dame qui est venue le prier en faisant ses courses—où peut-être l’accordéoniste arrivera au bout de sa chanson italienne pendant la cérémonie du thé — où peut être la flèche arrivera au bout de sa course… mais là, ça n’a plus aucune importance. Tout est dans le geste du tireur. La flèche n’a pas plus de but que n’en a la vie : ce qui compte c’est la politesse envers l’arc. Telles sont les choses de mon pays, mon pays imaginé, mon pays que j’ai totalement inventé, totalement investi, mon pays qui me dépasse au point de n’être plus lui-même que dans ce dépaysement. Mon dépays.

« Tout est dans le geste du tireur ».  Traduire : tout est dans le flux de pensées qui traverse le rêveur/observateur et qui va l’amener à appuyer sur le déclencheur de son appareil ou à prendre la plume pour évoquer les chats, les temples ou les personnes rencontrées. L’imaginaire personnel comme vecteur de la connaissance, le plus sûr moyen de connaître tout en maintenant délicieusement à distance l’objet visé. Ôter du mystère tout en s’efforçant d’en entretenir, voire d’en ajouter. Plus de dix ans après mon premier voyage au Japon, j’en suis toujours là.

***

(1) rappel : le contenu du CD-ROM créé par Marker se trouve en intégralité via http://gorgomancy.net/

PS : si vous avez tenu jusque là, c’est que vous êtes sûrement intéressé à l’idée de lire Le dépays et d’admirer ses 52 photos. Pour ce faire, rendez-vous ICI.

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Lien pour marque-pages : Permaliens.

7 Commentaires

  1. Sur un « nipponomètre », cet article franchirait aisément la moyenne 🙂

    • Je vois que mes « bijinomètres » et autres « libidinomètres » ont leurs amateurs.
      Merci pour le compliment, même si je crains d’avoir un brin radoté. Ach ! Pas le temps de réviser tout cela, on verra quand l’heure sera venue de parler de Sans Soleil.

      A ce que je vois tu aimes le tennis (on fait comme si on ne se connaissait pas, hein !). Tiens, pour te récompenser de laisser un com’ dans mon antre, je t’offre cette sympathique image :

      Apprends qu’ici on supporte tout particulièrement les tenniswomen japanisthanaises mais aussi les exploits de Kei Nishikori. Et comme on a quelques connexions avec certains yakuzas du côté de Kabukicho, on n’hésite pas à faire pencher la balance pour nos jeunes artistes de la raquette en usant de petites magouilles. Là il s’agit de cette jeune femme (elle n’en a pas l’air mais elle est la pire gueuse de tout Shinjuku) qui a été envoyée toquer à la porte de la chambre d’hôtel de Nadal, histoire de bien le fatiguer avant sa finale de demain contre Nishikori. Suis curieux de voir la taille des valises qu’il va se trimbaler sous les yeux.
      Olrik, ami du fairplay (en particulier au Monopoly).

  2. Merci pour la récompense, Olrik. Un seul problème : étant fair-play, comme toi, je crains qu’elle n’ait pipé la finale…

  3. Merci pour cet article qui m’a motivé à regarder « Sans Soleil » mon premier Marker.
    Même s’il est très verbeux je suis sous le charme.
    J’ai retrouvé avec plaisir ces merveilleuses danseuses de rue,
    toujours aussi gracieuses comme dans le Shara de Kawase.
    Un film d’ambiance.

    • J’ai un souvenir très net de ces plans montrant les danseuses de rue. Pour le côté verbeux, faudrait que je le revoie mais dans la démarche c’est la même chose que pour le Dépays, ça participe au charme tout autant que les images. Bien en tout cas que l’article t’ait incité à sauter le pas. Essaye de voir « Tokyo days » et « le Mystère Koumiko », plus anecdotiques mais ça peut te plaire.

      Pendant que j’y pense, petite demande d’info à qui tombera sur ce message : je cherche depuis longtemps une référence très particulière : c’est le titre d’un documentaire autobiographique que j’ai vu un jour à la télé. Le type est un français qui partait pour le Japon y retrouver sa dulcinée. Ils logent chez ses parents mais ça ne se passe pas très bien, je crois que me souvenir que la maman trouvait des taches suspectes sur leur futon, chose scandaleuse pour un jeune couple non marié !
      Dans mon souvenir, le moyen-métrage donnait l’impression d’avoir été filmé avec le même grain que pour Sans Soleil. Et pour l’époque, on est entre 1975 et 1985. Bref voilà pour les pistes de recherche, si quelqu’un a le nom du gars, qu’il n’hésite pas…

  4. Je dois également te remercier de m’avoir fait sauter le pas. J’avais entendu parler du bonhomme après avoir vu l’Armée des 12 Singe, inspiré de La Jetée, que j’ai maté puis Le fond l’air est Rouge. Je m’attellerai à son versant nippon un de ces quatre.

    Soleil levantement vôtre.

    • Bien, bien, content de voir que l’article a eu son utilité avec ces retours.
      Pour moi, c’est un peu l’inverse : j’ai vu le versant nippon mais tout le reste (la Jetée mise à part) est à découvrir. Le Joli Mai est dans le viseur pour bientôt.

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