Canary (Akihiko Shiota – 2005)

Canary

Un adolescent s’évade d’un foyer pour enfant. Son but : rejoindre à pied Tokyo pour y retrouver sa mère. Il croisera très vite sur sa route une fille du même âge, Yuki, qui l’accompagnera et découvrira que son compagnon de route est le fils de Lucia, une membre de la secte « Nirvana », en cavale avec d’autres sectaires suite à un attentat…

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Un article récent sur Made in Asie m’a rappelé l’existence d’Akihiko Shiota, auteur qui, avant de se perdre depuis Dororo dans des des réalisations plus consensuelles, avait débuté par des métrages intrigants et bien troussés comme Gisp, Moonlight Whispers ou Harmful Insect. Ce Canary avait échappé mon attention. C’est réparé depuis et, sans être aussi enthousiaste qu’I.D., je reconnais que le film est intéressant par sa manière de traiter le thème de l’enfance ravagée à travers le thème des sectes.

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Jouant sur la chronologie, le film commence par nous montrer l’errance de Koichi et Yuki pour retrouver Tokyo. Sur leur route ils rencontrent un improbablecanary 3 couple de lesbiennes qui, lors d’une dispute, vont rompre sous leurs yeux. C’est le deuxième contact de Koichi avec la réalité après son évasion du foyer pour enfant, le premier étant l’accident de voiture heureux (Yuki s’y trouvait à l’intérieur menottée par un maniaque sexuel, précisons au passage que le jeune fille se prostitue) qui lui a fait rencontrer la partenaire de son périple. A chaque fois canary 4donc, le découverte de ce qui se passe au-delà des murs est peu engageante, déceptive. C’est le début de l’apprentissage de Koichi qui va devoir faire avec ce monde et qui va devoir surtout effacer en lui son passé.

Passablement déglingué, Koichi l’est par ses sautes d’humeur et certains mantras qu’il se met subitement à marmonner. La découverte de l’origine de cette cassure intérieure se fera par le biais d’un flashback qui nous plongera dans le quotidien de la secte.

La plongée est sombre mais aurait pu être plus insoutenable. Quelques châtiments corporels mis à part, on en reste à cette impression d’une volonté de remplir le quotidien des enfants avec du spirituel, volonté qui ne débouche en fait que sur l’effet inverse, à savoir une vertigineuse sensation de vide spirituel (ainsi la petite sœur de Koichi qui passe son temps à dormir). Les enfants sont tous étiquetés d’une nouvelle identité (Koichi se nomme Ravana) et doivent effectuer des gestes, prononcer des paroles dont l’importance consistent moins en une profondeur du sens qu’en un enrobage fumeux fait pour édifier avec peu de moyens.

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C’est un flashback à la fois édifiant et soutenable donc, et qui suffit à faire comprendre l’étrange personnalité de Koichi, parti à Tokyo donc pour retrouver sa mère qu’il continue d’aimer mais aussi pour… buter son grand-père, coupable à ses yeux d’avoir eu des paroles très dures vis-à-vis de sa mère. On le voit, la logique est confuse et il faudra toute la ténacité de Yuki et d’autres rencontres pour effacer son passé et accepter la nouvelle réalité qui s’offre à ses yeux. Parmi ces rencontres, la petite communauté consituée d’anciennes victimes de la secte est essentielle. Il y retrouvera un ancien mentor qui lui avouera sans fard quelle a été son erreur d’avoir imaginé qu’il aurait pu toucher au bonheur avec cette secte, mais aussi une grand-mère aveugle qui, lors d’une scène touchante, effectuera sous les yeux émerveillés de Yuki un origami. Le message est clair et sent son Oedipe : aveugle à la réalité trompeuse qui s’est imposée à lui lors de son séjour à la secte, Koichi va devoir va passer à autre chose pour ne pas reproduire la même erreur. Il n’ira pas jusqu’à se rendre aveugle mais symboliquement opérera une transformation physique qui le rapprochera de la grand-mère…

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A une année d’écart, le cinéma japonais a livré deux chouettes films sur le thème de l’enfance bafouée. Canary donc, puis Nobody Knows de Kore-eda (certaine ressemblance d’ailleurs entre Hoshi Ishida et Yuya Yagira). Films avec des fins finalement identiques (une impossibilité de compter sur les adultes) mais un pessimisme avec des degrés différents. Pour grinçante qu’elle soit, la fin de Canary apparaît finalement plus positive, dans la lignée du « cours ! » à la fin de Battle Royale, alors que le message à la fin de Nobody Knows était plus du genre « Dégage et démerde-toi ! ». Deux films jumaux et complémentaires, tous deux plus que recommandables.

7,5/10

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4 Commentaires

  1. C’est moi qui ne doit plus être au fait de l’actu’ mais tu vois, je trouve que depuis les années 2010, il manque des films de cet acabit, même si pas parfait (à l’image également du Kore-eda que tu cites à juste titre).

    • Quand je jette un oeil à l’index des films chroniqués ici, je m’aperçois en tout cas qu’il y a beaucoup de films situés entre 1995 et 2005. C’est une décennie que j’adore et Canary ne détonne pas. Souvent des films ou la poésie le dispute à un réalisme désabusé (le plus bel exemple est Eureka, d’Aoyama).
      Par contre, dans ta critique tu parles d’inceste et j’avoue que ça ne m’a pas sauté aux yeux. Faut dire qu’en ce moment c’est difficile de mater des films de deux heures sans piquer du nez, il est possible que j’aie raté un détail…

      • Bah là, tu me poses une sacrée colle. Je n’ai plus réellement de souvenir, si ce n’est quelque chose de sous-jacent, et j’ai peur de m’avancer (la secte ? le grand-père ? Chais plus). Je vais être honnête, ça fait un bail que je ne l’ai vu. Lors de la publication de mon avis, j’ai repris mon brouillon écrit à l’époque que j’ai juste remis en forme. Du coup… bah du coup, va sans doute falloir que je le mate à nouveau.

        S’il est possible de piquer du nez et donc de rater un détail, il est également possible que j’ai extrapolé une situasse.

        Mais en tout cas, la décennie que tu soulignes a accouché de sacrées pelloches.

        (Eureka… pouah, pouah, pouah, LA baffe in my face, v’là le mec qui te signe un chef-d’œuvre, dur de faire aussi bien après ça)

        • Une chose est sûre, la scène avec le grand-père est un brin sordide et la vie sous son toit ne semble pas très engageante pour la petite fille. Mais je ne crois pas qu’il y ait des sous-entendus particuliers. Le grand-père veut s’occuper uniquement de sa petite-fille car il considère que son petit-fils est un raté comme sa fille et qu’il ne peut que lui apporter du malheur.

          Faudrait que je revoie Backwater, le dernier Aoyama. Pour je ne sais plus quelle raison je n’avais pu le finir alors que mon souvenir est plutôt positif.

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