Chien Enragé (Akira Kurosawa – 1949)

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Murakami, un jeune policier, s’aperçoit en descendant d’un bus qu’on lui a volé son pistolet. Rongé par le sentiment d’avoir failli et surtout la crainte de voir son colt utilisé à mauvais escient, il commence une longue quête pour essayer de remettre la main sur son arme et Yusa, le « chien enragé » qui la lui a volée…

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野良犬 (Nora inu)

Ce qui est frappant au visionnage de Chien Enragé, c’est le nombre incalculable de fois où les personnages sortent un mouchoir de leur poche pour éponger un front ou une nuque ruisselants de sueur. C’est qu’il fait chaud au moment où se situe l’intrigue, très chaud même, et l’on se dit qu’il faudrait peu de choses pour que n’importe quel personnage se mette à lâcher un câble pour devenir lui-même un chien enragé. Un canidé apparaît bien dès le plan-titre mais sa langue pendante donne plus une impression de soif inextinguible que de maladie. Il n’importe : la chaleur qui écrase les personnages tout le long du film avec parfois de stupéfiantes scènes (celle où les danseuses se reposent après un numéro, entassées et le corps luisant dans une minuscule pièce) peut être vue comme la métaphore d’une dure réalité d’après-guerre, réalité à laquelle il convient de s’adapter le mieux possible si on ne veut pas crever ou devenir cinglé. Impossible ici de ne pas songer au kidnappeur d’Entre le Ciel et l’Enfer, personnage vivant dans les bas-fonds et qui finira par susciter la pitié du spectateur. De même on songe  à l’homme d’affaires véreux de les Salauds dorment en paix, personnage qui se sera, lui, parfaitement adapté mais en bafouant toute règle d’honneur et de moralité. Dans Chien enragé, la belle Namiki, la maîtresse de Yasu, dénoncera la situation en évoquant « les gens mauvais [qui] ont tout » et qui sont les vrais gagnants de cette époque.

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Murakami et Namiki

Dans cette période trouble de la reconstruction, il faut donc rester zen le plus possible. Chose facile pour le commissaire Sato, père de famille debonnaire et flic efficace qui en a vues bien d’autres. La chose est moins évidente en revanche pour Murakami, ex-soldat démobilisé qui est rentré au pays en constatant que ces bien avaient entre-temps été volés. Il aurait pu mal tourner mais a finalement choisi la voix du bien en devenant policier et en exerçant son métier avec honnêteté. Mais de son propre aveu une voix plus tortueuse aurait pu être empruntée, voix qui l’aurait peut-être amenée à devenir comme Yusa, lui aussi ex-soldat démobilisé et ayant perdu ses biens.

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Dès lors partir à la recherche de Yusa revient un peu à retrouver son double et, comme dans toute histoire de double, il s’agit de le tuer pour être sûr de pouvoir exister normalement. D’un côté cela permettra de préserver cette société en train de se reconstruire, mais cela annihilera aussi toute nouvelle tentation vers une part d’ombre que Murakami aurait en lui. On songe ici à Marlow et Kurtz dans Au Cœur des Ténèbres de Conrad, personnages illustrant la dualité de l’homme et sa part animale tapie au fond de son inconscient. Mais on songe aussi à Un Coin plaisant d’Henry James, cette nouvelle fantastique dans laquelle un personnage rencontre un fantôme qui est la personne qu’il aurait dû être s’il n’avait pas fait un choix dans sa vie trente ans plus tôt. Evidemment, on sait bien que Yasu n’est pas un fantôme puisqu’on le voit courir dès la scène du vol du pistolet. Mais on a le temps d’oublier son visage et jusqu’à la fin du film on ne le reverra plus, lui conférant une aura mystérieuse qui nous fait nous demander si l’on ne va pas plutôt assister à la dérive psychologique de Murakami qu’à son règlement de compte avec son voleur. Celui-ci aura bien lieu lors d’une scène inoubliable, assurément du même niveau que celle de l’Ange ivre présentant le duel (puis la mort) de Matsunaga avec Sanada.

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Se poursuivant dans la campagne, crottés, enragés, Murakami et Yusa forment alors une seule créature et supprimer l’autre devient vitale pour Murakami. Evidemment d’un point de vue professionnel (homme à l’éthique très stricte, quasi féodale, il propose d’abord à son supérieur non pas de se faire seppuku mais de lui donner sa démission) mais surtout dans une perspective introspective. Symboliquement, Yusa ne mourra pas car Murakami ne saurait être exclusivement bon et sans doute a-t-il besoin d’une conscience des ténèbres pour se sentir complètement soi. Mais dans cette victoire contre à la fois l’autre et une part de lui-même, que d’amertume ! Dans ce plan stupéfiant où l’on voit au milieu de fleurs et en plongée les deux lutteurs exténués et désormais attachés par une paire de menottes, on songe à ce plan des Sept Samouraïs :

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Le jeune Katsushiro, tout à la volupté de son âge et de l’éveil de ses sens, de ses désirs. Dans les Sept Samouraïs, il y a une conception cyclique des choses (tout comme à la fin de Les Hommes qui marchèrent sur la queue du tigre), la nature peut-être le théâtre de terribles événements guerriers mais il y a en elle une ressource qui transforme de manière rassurante vie et mort. Dans Chien enragé, elle est plus cruelle : une tomate bien mûre est rageusement écrasée par un mari dont la femme a été tuée par Yusa car elle lui fait trop cruellement comprendre l’absence de l’être aimé. Et il n’en va pas autrement avec Yusa qui, constatant qu’il est environné de vie, se met à pleurer pitoyablement comme une bête blessée à mort qui comprend que le monde des vivants n’est désormais plus pour elle.

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Chien enragé est un film qui peut paraître long, moins prenant que la traque du criminel dans Entre le Ciel et l’Enfer. Mais il fallait cette longueur pour faire sentir le périple truffé d’embûches que subit Murakami dans sa quête de son colt perdu mais aussi dans sa quête d’apprentissage du monde. On retrouve ici le duo maître/élève que l’on avait déjà dans l’ange ivre à la différence qu’ici, même si Murakami et Sato ont des personnalités bien différentes, la collaboration débouche sur quelque chose de positif.

Surtout, la longueur du film est intéressante dans l’immersion qu’elle propose au spectateur, immersion qui doit beaucoup au grand Ishiro Honda, alors assistant Kurosawa et chargé de filmer toutes les scènes de rues. Le résultat est un Tokyo moite, poisseux, grouillant (excellente scène dans un stade de baseball) d’une humanité en laquelle il convient de croire (c’était le message du plan final de l’Ange ivre) mais qui présente parfois un envers pas toujours reluisant. Ainsi  la scène de l’hôtel dans laquelle Sato s’aperçoit que le patron drague une employée dans le dos de sa femme en train de s’occuper du bébé. Habituellement stoïque, Sato ne pourra s’empêcher d’arborer une grimace de dégoût devant leur manège, montrant que même chez cet homme blasé, rôdé aux turpitude de ses congénères, il y aura toujours de nouvelles petites tares à découvrir.

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8/10

Un mot sur la version bluray de l’édition Wildside. On connaissait la version Criterion, Wildside n’a pas fait de miracle en exhumant un négatif immaculé de derrière les fagots. Les Kurosawa de l’époque ont semble-t-il été assez rudement conservés et il faut dont se contenter d’une image présentant des défauts multiples comme un voile émaillant le film à différents endroits. Rien de bien méchant non plus, pas de quoi gâcher le visionnage mais pour s’en mettre définitivement plein les mirettes on attendra plutôt les œuvres à venir. Le gain reste cependant appréciable par rapport au DVD du coffret et si vous vous demandez s’il est préférable d’acquérir cette version ou celle de Criterion, ce petit comparatif (fait par les gars de DVDclassik) donne à mon sens l’avantage à la version Wildside, mieux balancée et disposant d’un grain plus fin.

Et maintenant place au…

GAME TIME !

coffret-chien-enragéEt oui ! C’est la passe de deux avec de nouveau un DVD à gagner ! Vous l’aurez deviné, il s’agit du DVD de Chien Enragé avec le film, toujours une présentation de Jean Douchet et un docu intitulé Akira Kurosawa écrit des romans.

Pour jouer, c’est tout simple. Cette fois-ci je vais poster ici une question à 19H pétantes ! Et le premier qui y répondra dans la partie commentaires de cet article remportera la timbale. Comme pour la dernière fois, la question sera pointue mais sans excès non plus.

EDIT :

Et voici la question :

C’est tout simple : le match de baseball au milieu du film met aux prises deux grandes équipes japonaises. Quelles sont-elles ?

Du même tonneau (ou presque) :

Lien pour marque-pages : Permaliens.

10 Commentaires

  1. Giants contre Fox ?

  2. Giants vs Hawks !

  3. Le match de baseball oppose les Yomiuri Giants contre Les Nankai Hawks.

  4. On arrête tout !
    Victoire à 6 minutes près de Bouffe-tout !
    Je n’en attendais pas moins d’un ancien lecteur de Drink Cold. On ne la lui fait pas, à lui !
    Je te contacte pour te demander tes coordonnées. Quant à messieurs Tyhan et Sei, vous ne repartez pas les mains vides. Chez moi, c’est comme à l’école des fans, tout le monde gagne à la fin, je vous offre une magnifique chanson tout à la gloire de notre sport préféré :

    Merci en tout cas de la participation, en espérant que la prochaine soit la bonne.

  5. ^_^ Merci mais il manque la fin xD & Félicitations à Bouffe-tout !

  6. C’était moins une ; failli me faire coiffer sur le poteau par Sei ! Les hawks c’est un peu mon équipe de coeur depuis qu’ils ont déménagé à Fukuoka.
    Bien content d’ajouter cette péloche à ma modeste collection, à côté du bluffant récit photographique « A criminal investigation » de Watabe Yukichi (même duo de flics en béret dans les bas-fonds de Tokyo) et de ce roman de David Peace qui décrit avec entêtement ce même Tokyo rouillé des années 50.
    Ce dernier est d’ailleurs invité de la rétrospective Kurosawa en cours à Lyon.

  7. Ahh…j’ai baissé ma garde dans mes recherches nonchalantes , »Yudan shita ! », en tout cas félicitations à M.Bouffe-tout et merci à Olrik-san pour la vidéo et pour ce site que je suis depuis déjà un bon moment.

  8. @ Bouffe-tout : j’ai vu les Hawks jouer à Miyazaki lors d’un match amical (contre je ne sais plus quelle autre équipe). Moment sympa mais ça reste chaud pour moi de voir un match de baseball du début à la fin.
    Sinon oui, je ne sais plus quand mes yeux étaient tombé sur « Criminal investigation » (peut-être que tu l’as déjà évoqué ici) mais le parallèle avec Chien enragé s’impose, tout comme celui avec le roman de Peace. Par contre je devais pas être in the mood au moment de sa lecture, j’ai eu toutes les peines du monde à le finir.

    @Sei : Si jamais il y a un autre jeu, ce sera avec cette formule : j’indique l’heure de la fatidique question puis étripez-vous les mecs ! Sinon fuis les recherches nonchalantes malheureux ! Ecoute les paroles du sage :

    • Réponse déjà donnée depuis plus d’un mois, vieux. Cela dit, si tu ne gagnes rien, tu emportes toute ma considération pour cette bonne réponse.

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