Beautiful New Bay Area Project (Kiyoshi Kurosawa – 2013)

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Takako Tanigawa est ouvrière sur un chantier à Odaiba et mène une vie sans histoire jusqu’au jour où un jeune homme tombe éperdument amoureux d’elle. Problème : il ne s’agit rien moins que d’un fils à papa richissime à l’origine d’un projet architectural pharaonique, le « Beautiful New Bay Area Project». Pas du tout intéressée à l’idée de passer la belle vie auprès de ce type qui apparaît comme une jolie petite merde sans qualités, elle l’éconduit. Mais alors que, pour se venger, il prend une petite plaquette au nom de la jeune femme (plaquette qui apparemment lui sert à pointer pour son travail), elle décide de se rendre directement à la maison mère pour récupérer son bien. Son amoureux a donné pour consigne de l’expulser du bâtiment par la sécurité dès son arrivée mais, hélas pour lui, il ne connaît pas l’origine très particulière de la jeune femme…

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Court-métrage curieux de Kiyoshi Kurosawa, curieux et en même temps totalement en accord avec sa filmo. Curieux car ce petit film de trente minutes apparaît dans un film à sketches (sur le thème de la beauté) commandé par le festival international du film de Hong Kong, mais aussi parce qu’il apparaît dans la compilation annuelle des travaux de fin d’études à la Graduate School of Film and New Media de Tokyo (voir ma série Maîtres de demain ? sur quelques uns de ces travaux). On ne voit pas trop pourquoi il y figure puisque que Kurosawa travaille à cette université comme professeurs et non comme élève (peut-être a-t-il repris le projet abandonné d’un de ses étudiants ?). En tout cas c’est une oeuvrette à nous mettre sous la dent, finalement assez proche de Seventh Code dans lequel il s’essayait déjà à des séquences d’action. Petite différence, il ne s’agit pas ici de gunfights mais carrément de scène de kung-fu puisque la jeune Takako a tôt fait de montrer aux vigiles de la maison mère d’incroyables talents en la matière.

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A un premier niveau de lecture, le film apparaît totalement WTF et est en cela totalement à déconseiller à celui qui ne connaîtrait pas la filmo de KK. Après, si l’on entre dans les détails et que l’on est justement un familier de ses films, on a très vite la sensation de se trouver en terrain connu. Avec tout d’abord ce sentiment d’étrangeté basé sur des petits faits mais qui donne l’impression d’être face à une humanité pas fantômatique mais un brin irréelle.

Dans le bâtiment où se trouve la société du chef d’entreprise, des personnes, hommes comme femmes, se mettent à paniquer et à s’enfuir parce qu’une pauvre souris a fait son apparition dans la pièce !

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De même l’attitude du premier vigile que Takako rencontre et qui fait montre d’une violence dépassant largement les bornes. Après l’avoir vaincu, Takako va, comme dans un jeu vidéo, monter de niveau en niveau pour affronter de nouveaux « boss » (on pense aussi à la dernière séquence du Jeu de la Mort) jusqu’au boss ultime, le jeune chef d’entreprise bien sûr. Avec ces combats successifs on pense à un univers virtuel qui, là aussi, dresse des ponts avec d’autres œuvres de KK : les ordinateurs de Kaïro ou, plus récemment, l’univers virtuel de Real. Sauf que dans ce dernier c’était une machine qui permettait d’y pénétrer. Rien de tel ici, les bastons étant données juste comme la conséquence de l’ordre donné par le patron.

On est ici sur un terrain symbolique qui ne serait pas sans évoquer un Métropolis mâtiné de Jeu de la Mort. Dès le début la limité entre monde ouvrier et « le monde normal » est matérialisé  par une bande jaune au sol :

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Quelques plans nous montrant des buildings rappellent évidemment les fameuses maquettes de Métropolis montrant le monde d’ « en haut » :

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Le chef d’entreprise, en pénétrant dans le monde ouvrier, évoque Freder Fredersen sauf que son personnage est bien moins positif. Nul questionnement sur la condition ouvrière, il est juste amoureux de Takako (et encore, amoureux est un bien grand mot tant ce sentiment cède la place à un désir de vengeance mesquin). Les temps on changé, les hommes d’affaires n’ont plus la moindre parcelle d’humanité et lorsqu’une ouvrière « d’en bas » vient « en haut » – comme le fait Maria dans Métropolis, elle est repoussée par des hommes (toujours comme Maria) mais cette fois-ci de manière beaucoup plus brutale. On ne le condamne toutefois pas totalement tant il paraît isolé, déconnecté de son univers :

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Quant à Takako, elle partage avec Maria un pouvoir (son origine est révélée) qui fait d’elle un être hors norme :

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Et sa compromission malgré elle avec le monde d’en haut aura pour conséquence une dégradation de soi :

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Son amoureux léchant la plaquette où se trouve son nom. 

Fable économique que l’on pourrait intituer « le Patron et l’Ouvrière », le film laisse le soin au spectateur d’imaginer la moralité à travers l’ultime mot prononcé par l’un des personnages. Petite pirouette ironique qui, là aussi, est une nouveauté en plus du kung fu, car elle opère une légère distanciation humoristique qui n’a jamais été le propre de Kurosawa.

 

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