Okaeri (Makoto Shinozaki – 1995)

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Comme tous les vendredis soirs, passage obligé pour bibi dans une obscure ruelle de la Golden Gai pour y rencontrer mon pourvoyeur préféré en vieilles pelloches. VHS, VCD, DVD, laserdiscs, betamax ou carrément bobines 15mm, tout est bon pour satisfaire ma soif inextinguible de curiosités et comme l’homme a des tarifs très raisonnables, je ne raterais pour rien au monde ce rendez-vous hebdomadaire. Prêts à découvrir une perle que vous ne verrez sans doute jamais en DVD ? Alors c’est parti, installez-vous confortablement dans notre salle de projection, Ai san viendra tout à l’heure vous servir un verre d’awamori, je lance la bobine :

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Tout va bien pour Takashi Kitazawa. Marié, instituteur sans histoire, allant volontiers s’en jeter un après sa journée de travail avec un collègue déconneur, il enquille les journées sans se poser de questions. Et c’est un tort car il ne s’aperçoit pas qu’il en va autrement pour sa femme, Noriko, engluée dans sa solitude de femme au foyer et qui ne tarde pas à développer une certaine schizophrénie. Quand il s’en apercevra, Takashi fera tout pour essayer de l’aider…

Grand jour pour moi car enfin j’ai pu le revoir ! « Le », c’est-à-dire Okaeri, un de mes premiers films japonais vus au cinéma. C’était le début de la deuxième moitié des années 90, époque bénie où l’on découvrait Kitano, Kiyoshi Kurosawa, Miike ou encore Aoyama. Habitant à l’époque à Tours, muni de ma carte d’abonné au cinéma « les Studios », je faisais mes classes de cinéphile et de futur inconditionnel de cinéma asiatique. Et je garde un souvenir très vif de certains films vus à cette époque, pas toujours des chefs d’œuvre mais des films envoûtants et marquants par une esthétique très différente de ce que je voyais jusqu’alors mais aussi par un exotisme ancré dans un quotidien urbain qui n’allait pas tarder à faire de mon envie de me rendre un jour au Japon une véritable obsession.

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Okaeri fait partie de ces films. Vu si je me souviens bien durant une séance en pleine après-midi, dans une salle où trois tondus et un pelé étaient disséminés dans une des petites salles des Studios, Okaeri fut peut-être mon deuxième film japonais vu en salle obscure, juste après Hana Bi. Avec pour points communs entre les deux une certaine lenteur (ou plutôt une lenteur certaine) et l’inénarrable Susumu Terajima, abandonnant ici sa trogne de yakuza pour endosser le rôle du mari inquiet pour sa femme.

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Où l’on découvre que Terajima est tout à fait capable de sourire !

Autre point de comparaison, l’intrigue puisque dans les deux cas il est question d’un homme s’occupant de sa femme malade. Mais contrairement à Hana Bi, on voit qu’il s’agit plus ici d’un sauvetage que d’un baroud d’honneur d’un couple pour lequel la seule solution est la mort. Dès le début, on sent que le couple part à vau-l’eau et que le bonhomme Takashi va devoir très vite faire preuve d’observation pour comprendre que quelque chose ne va pas chez Noriko. Ici précisons qu’ « Okaeri » est la formule de politesse (en gros, « bienvenue à la maison ») que l’on dit lorsqu’une personne revient chez soi. Formule impersonnelle mais qui établit un contact familier avec le proche de retour. C’est elle que l’on s’attend par exemple à entendre dans la première scène où les deux époux se retrouvent dans leur appartement or, Takashi ne la prononcera pas. Le couple apparaît d’emblée comme usé par des mois de mariage qui ont lissé, affadi la communication entre les deux êtres.

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Bonjour, au revoir et des bribes de paroles çà et là, tel est le quotidien communicationnel du couple Kitazawa.

On ne parle donc pas beaucoup dans Okaeri et lorsque cela arrive, c’est le fait d’un tiers. Ainsi Sakuma…

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… le collègue de travail de Takashi, boute-en-train avec lequel il passe des soirées après le boulot au lieu de revenir tôt chez lui, enfonçant sans le savoir un peu plus sa femme dans la folie et la solitude.

Ou encore ce vieillard rencontré dans un parc par Noriko :

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L’homme est au début sympathique, essayant d’engager une conversation amicale avec la jeune femme. Et puis on comprend très vite qu’il s’agit d’un bavard qui, comme tous les bavards, n’a qu’un seul objectif : avoir à portée une oreille pour y déverser des tonnes d’anecdotes personnelles sans intérêt pour celui qui écoute. Une sorte de négation paradoxale de l’interlocuteur en somme, chose dont n’a pas vraiment besoin Noriko.

Comme pour insister sur ce vide communicationnel et l’angoisse qui en ressort, il faut préciser que la bande son accompagne les images sans musique qui tendrait à orienter les sentiments du spectateur. Leur quotidien nous est livré de manière brute, avec le silence qui règne dans leur appartement et seulement les bruits du quotidien, très accentués par la prise de son et n’étant pas sans susciter une impression de malaise. Engoncée dans sa solitude, Noriko ne semble avoir pour seuls compagnons des bruits. Un détail sur son passé : il est suggéré dans le film qu’elle a été une pianiste prometteuse. On pourrait penser que la musique serait une bonne nouée de sauvetage or nul piano à la maison. Lorsqu’on la voit tapoter des touches, ce ne sont donc pas celles d’un instrument mais celles d’un ordinateur pour son travail (elle est audiotypiste). El les écouteurs ne sont pas là pour se distraire en écoutant des Nocturnes de Chopin mais bien pour entendre une voix impersonnelle qui lit le texte qu’elle doit taper. Un mari qui rentre tard de son travail et qui ne lui donne pas son lot de communication, un vieillard bavard qui accapare la parole, une voix dans des écouteurs, dur d’exister grâce à l’autre.

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Malgré ce souci de communication, Takashi découvrira le mal qui couve lorsqu’il s’apercevra que Noriko fait de curieuses promenades dans le quartier. Elle lui expliquera qu’elle fait des patrouilles pour empêcher une mystérieuse organisation de nuire. Décidant de la suivre un jour, il s’apercevra que ces patrouilles la mène souvent à cet endroit :

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Lieu désertique à proximité de la mer, à l’image du vide de son quotidien. Devant cette sinistre transformation de sa femme, Takashi aura lui aussi à se transformer. Sacrifiant autrefois son couple pour ses petits plaisirs personnels (symboliquement, un de ces plaisirs aura pour conséquence l’annulation d’une réservation dans un restaurant pour leur anniversaire de mariage), il va devoir sacrifier ces plaisirs et sa vie professionnelle pour aider Noriko et reconstruire son couple. Cela se fera lentement, prudemment, à doses homéopathiques tant la jeune femme est angoissée à l’idée d’être hospitalisée. Une des scènes marquantes est ce long plan fixe (cinq minutes) où l’on voit Takashi, aussi fatigué que désemparé, suppliant sa femme de sortir de la salle de bain (elle s’y est enfermée justement pour protester de sa proposition de se rendre à l’hôpital). Elle finit par en sortir pour se blottir dans les bras de son mari et accepter d’être soignée.

A l’image des patrouilles de Noriko dans lesquelles il ne se passe rien, Okaeri constitue un éloge de la lenteur et du dépouillement le plus radical. Et c’est ce qui a pu me le rendre fascinant à l’époque où je l’ai vu. Loin d’un Japon de carte postal, le film se limite à un quotidien banal, sans aspérités, pour se concentrer uniquement sur l’évolution de ces êtres séparés qui, comme les deux branches au premier plan de l’affiche, vont essayer de se retrouver malgré la maladie. Un beau film sur un couple sur le point d’imploser, film dont on peut comprendre qu’il ait pu faire impression sur Kiyoshi Kurosawa. Takashi et Noriko ne sont pas en effet sans rappeler l’inspecteur et sa femme dans Cure. Shinozaki raconte qu’à la sortie d’une projection de presse de Cure, Kurosawa alla vers lui et lui dit : « c’est Okaeri 2! ». Autant dire que les inconditionnels de Kuro ne seront pas trop en manque de repères dans Okaeri.

7,5/10

Bonus : une fiche de présentation très bien faite du film.

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3 Commentaires

  1. Merci pour cette découverte (et merci en général Olrik, ça fait un an que je te suis)
    PS: Je me permet de faire suivre ci-dessous le lien vers ce film trop rare pour ceux qui aimerait le voir

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