Des Japonais chez les franco-Belges #9 : Cabu

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Les yeux de Cabu sont maintenant fermés, mais le rire du bonhomme et de ses dessins demeurent.

Mercredi 7 janvier, environ 12H10. J’arrive chez moi, pose mes affaires, me rend à mon bureau pour glandouiller un peu sur internet avant de préparer la bouffe aux kids. Je ne mets pas longtemps à tomber sur l’info : ATTAQUE A CHARLIE HEBDO, ON PARLE DE 11 MORTS (bientôt 12). Comme toujours dans ce genre de nouvelle, on met un peu de temps avant d’imprimer, de bien saisir la portée de l’info. Et comme toujours aussi, le saisissement da la nouvelle peut être suivi, ou parfois immédiatement accompagné, d’une pensée qui vous vient spontanément, pensée pas toujours noble ni charitable. Ici, sans top me soucier de Charb, Wolinski et les autres, un certain visage à petites lunettes et surmonté d’une coiffure familière s’imposa à mon esprit et me fit me demander avec angoisse : « merde ! j’espère que Cabu n’est pas dans le lot ! ». Malheureusement dix minutes plus tard, l’info tombait : ouais, Cabu, il s’était bel et bien pris une bastos.

Il est toujours un peu triste de perdre un artiste que l’on aime. Ça l’est encore plus quand vous sentez confusément que cet artiste a participé d’une certaine manière à la construction de vos goûts, de votre personnalité, du cheminement qui fait que, de l’enfance à l’âge adulte, vous êtes devenu quelqu’un avec un regard particulier sur le monde. Et pourtant, je ne peux pas dire être un fin connaisseur de l’œuvre de Cabu. Bon, je la connais sûrement bien plus que la moyenne mais bien moins que celles d’autres dessinateurs qui encombrent les étagères de ma bibliothèque. Malgré cela, oui, je peux dire que je connaissais bien Cabu. Il est de ces personnes qui font pour vous partie du paysage culturel d’une manière particulière, une présence familière à la fois détachée et proche de vous, ne serait-ce que par le truchement d’une couverture de Charlie Hebdo aperçue dans un kiosque à journaux. Déjà au début des années 80, alors que, gamin, je feuilletais mes petits mickeys dans le salon pendant que mes parents regardaient, hilares, Droit de Réponse, je me souviens que je mettais toujours de côté mon livre au moment de la Revue de presse rythmée par les dessins de Loup, Cabu et Siné, et ponctuée par des voix d’acteurs lisant les textes (notamment la voix criarde de l’excellente Laurence Badie).

droit réponse revue presse

Le sens des dessins me passait bien souvent par-dessus la tête mais il y avait un ravissement à voir  ces scènes irrévérencieuses et potentiellement interdites pour un gamin de mon âge. Et parmi ces différents traits de crayon, il y en avait toujours un que je préférais, c’était celui de Cabu, de cet homme au visage rond présent dans l’assistance de Droit de Réponse, toujours appliqué à dessiner, toujours réjoui de ses conneries. Tout le long des mêmes années, avec les exemplaires du Canard Enchaîné que le paternel ramenait à la maison, il y avait aussi ses dessins qui semblait reléguer au second plan sans forcer ceux de ses collègues malgré tout leur talent. Impossible évidemment de passer à côté de Récré A2 et de sa complicité avec Dorothée. Et évidemment de Charlie Hebdo, achetés autrefois occasionnellement, le plus souvent le plus souvent consulté du regard pour voir si l’illustration en couverture était de Cabu ou non, avec toujours la même impression que si ce n’était pas Cabu, c’était moins bien (on espère d’ailleurs que Charlie continuera à publier ses dessins. Avec sa prodigieuse prouction, ce n’est pas trouver un dessin en résonance avec des événements actuels qui doit poser problème).

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Un élément du paysage culturel donc, une de ses présences qu’on oublie parfois mais qui restent toujours dans un coin de l’esprit et qui vous fait dire que tant que de telles personnes existent encore, tout n’est pas encore perdu. Maître dessinateur, artiste complet capable de passer d’une BD tendre et irrévérencieuse (le Grand Duduche) à des dessins d’une incroyable férocité, le tout associé à un regard sur le monde d’une grande acuité, tel était Cabu.

Toutes ces qualités, on les retrouve dans un livre réalisé en 1993, alors que Cabu revenait d’un voyage au Japon. :

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Sobrement intitulé Cabu au Japon, le livre alterne le lumineux texte d’un connaisseur (jean-Christophe Tournebise) du pays à la vision plus crue du dessinateur qui visite le pays pour la première fois. La vision est satirique mais, tempérée par le texte et d’autres dessins plus dans l’observation réaliste, elle ne tombe pas non plus dans la vision bêtement et systématiquement négative et moqueuse, celle qu’aurait par exemple un beauf débarquant en conquérant arrogant dans un pays étranger. Si on a en tête les Lettres Persanes, il est moins Usbek que Rica, le Persan au regard incisif qui va critiquer les Français mais sans faire référence à son pays natal. C’est un peu ça avec Cabu. Sans timidité, il va poser son regard neuf sur ce qu’il découvre et, plutôt que d’appuyer sur le déclencheur d’un appareil photo, va se saisir de ses outils et de son carnet de croquis pour exprimer les failles, les ridicules du pays comme ses points forts. Evidemment, tout n’est pas pertinent mais qui l’est lors d’un premier voyage, surtout lorsqu’on débarque dans un pays si foutrement différent que le Japon ? Reste malgré tout une vision étonnamment à propos, finalement assez juste du pays. Voici pêle-mêle quelques exemples pour donner une idée de la vision et surtout de la variété de son approche qui font de Cabu au Japon un excellent ouvrage de reportage documentaire satirique. Commençons avec les mésaventures de « mon beauf », ici en mode homme d’affaires soucieux d’aller quérir des parts de marché (ou simplement de se taper une pute) :

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Des dessins évoquant le parasitage de l’orient par l’occident :

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Ceux participant d’une vision plus désabusée :

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D’autres jouant avec les clichés (ici celui de l’asiatique inexpressif) :

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Des dessins pris pour ainsi dire « en instantané » :

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Des dessins plus WTF :

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Et, et, et… last but not least, des dessins qui prouvent que Cabu a tout compris du Japon, des dessins sur… les bijins !

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Bref on ne va pas épiloguer sur la qualité de ce reportage à la fois foutraque, incisif et juste. Le contraire eût été étonnant de la part de celui que Godard appela une fois « le meilleur journaliste de France ». Pour nous ce sera le meilleur caricaturiste du XXe et du XXIe siècle, et je gage que l’on n’a pas fini de le constater. Au revoir mon ami…

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Jean Cabut dit « Cabu » (1938-2015)

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3 Commentaires

  1. Merci de partager ces dessins de Cabu. J’en reviens toujours pas… 🙁

  2. Chouette hommage. Je ne connaissais pas l’existence de ce livre, merci de nous le faire découvrir.
    Je viens de le trouver sur l’amazon US pour pas trop cher, ça tombe bien, mon anniversaire approche. 🙂

  3. @N°6 : me neither.

    @David :
    Bouquin qui n’a pas été réédité je crois. Du coup les quelques exemplaire sur le marché de l’occasion risquent fort de se vendre comme des petits pains. Pas forcément à un prix prohibitif d’ailleurs, ce que j’ai pu voir sur ebay était tout à fait correct (entre 10 et 20 euros).

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