Antarctica (Koreyoshi Kurahara – 1983)

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Je poursuis les articles de saison avec une critique de film où il sera question de neige, de neige et… de neige. Et d’un certain Ken Takakura aussi, mort tout récemment et à propos du quel je me promettais d’y aller de mon modeste hommage en écrivant une critique sur un de ses films m’ayant marqué. J’avoue m’être un peu creusé un peu la tête pour trouver un titre avant de me rendre à l’évidence : le film ne pouvait qu’être Antarctica, premier film avec Takakura en tête d’affiche que  j’ai pu voir. Et ce n’est pas tout – et là je me demande comment j’ai pu faire pour ne pas pondre une critique sur ce film plus tôt – puisqu’il s’agit tout bonnement de mon premier film japonais. Cela aurait pu être les Sept Samouraïs, Sonatine ou Akira, non : ce fut Antarctica, à une époque où j’étais collégien et j’entassais déjà moult VHS de films enregistrés au gré des diffusions des six chaînes que l’on avait alors.

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A cette époque, le petit Olrik (pas si petit puisqu’il était le pivot de son équipe de basket, attention !) se disait qu’il ferait bon être plus tard un astrophysicien travaillant dans le déset d’Atacama au Chili, sur le site français comprenant de gigantesques télescopes. Autre piste intéressante de carrière : être un scientifique envoyé en mission dans une contrée polaire. Être seul dans un univers mental de sciences, ne pas être emmerdé et passer son temps à regarder les étoiles ou la neige ouais, ça me faisait méchamment triper. Et du coup on imagine bien que je n’eus alors aucun mal à prendre plaisir au visionnage d’Antarctica :

Tirée d’une histoire vraie (qui s’était passée en 1958), le film raconte la mission en Antarctique de plusieurs scientifiques japonais qui durent, face à des conditions climatiques dangereuses, laisser leur camp et leurs quinze chiens de traineaux bien attachés, pensant que le relève serait la question d’un jour ou deux. Mais elle n’arriva pas, la mission étant annulée. Un an plus tard, le professeur Ushioda (le personnage de Ken Takakura) et son collègue Ochi (joué par Tsunehiko Watase), bourrelés de remords, parviennent à rejoindre les effectifs pour une nouvelle expédition. Evidemment, les chances de retrouver les chiens vivants sont quasi nulles…

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Je gardais donc un bon souvenir de ce film mais voilà, bien des années après, la déception n’allait-elle pas être au rendez-vous ? D’autant que je ne suis pas non plus un inconditionnel des histoires avec des animaux, histoires tombant trop souvent dans le sentimentalisme quand ce n’est pas du nunuche pur et simple. Belle et Sebastien, Flipper le Dauphin, Jappeloup et toutes ces mignardises que le public japonais semble apprécier (le genre « kawai à poils »), le type de truc qui me donne envie de sortir dans la première forêt venue et de régler son compte à la première bête à poils rencontrée. Tenez, exactement comme ça en fait :

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CRÈVE ! CRÈVE ! CRÈVE ! CRÈVE ! CRÈVE ! CRÈVE ! 

Eh bien, revu il y a un petit mois, Antarctica m’a conforté dans l’idée qu’il reste un très bon film. Mise à part une scène d’aurore australe donnant l’impression que les C-Rex d’X-or vont débarquer, le film a plutôt bien vieilli et reste convaincant dans son histoire d’amitié entre des explorateurs et leurs chiens. Sans être non plus un spécialiste de la question, je dirais qu’Antarctica me semble être une excellente (la meilleure ?) retranscription à l’écran des récits animalier à la Jack London. Récits de survie où l’instinct tout à coup domine tout. Récits donnant aussi à sentir les sentiments de l’animal qui observe et interprète des signaux avec sa logique primitive mais bien souvent opérante. Par les choix du montage et des plans, sans utiliser de vues subjectives, Antarctica parvient très bien à donner l’illusion d’une situation de danger de tous les instants et de sentiments mêlés, faits de panique ou de résignation. Le tout accompagné d’une voix off qui aurait pu casser l’effet mais qui, parce que discrète, donne un effet narratif qui permet de maintenir l’attention sur des scènes sans paroles qui à la longue auraient pu paraître lassantes et peu compréhensibles.

A cette voix off il faut aussi bien sûr ajouter la musique de Vangelis.

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Vangelis dans son studio. « Me faites pas chier, je crée ! »

Certains ici grincent peut-être des dents à la mention de ce nom. Ce serait oublier que nous sommes en 1983 soit la période la plus créative du compositeur grec. Si sa musique peut apparaître datée dans le sens qu’elle est très ancrée dans une époque, il faut avouer qu’elle a mieux vieillie que celle d’un Gorgio Moroder. Que ce soit dans Blade Runner, Chariots of fire, les documentaires de Rossif (notamment l’Apocalypse des animaux et, plus tard, de Nuremberg à Nuremberg) ou donc Antarctica, sa froideur s’est toujours plutôt bien mariée aux univers portés à l’écran. Avec on s’en doute un accessit à la B.O. d’Antarctica puisque l’univers glacé du continent épouse merveilleusement les morceaux de Vangelis. De la froideur, mais aussi de la peur, du désespoir et parfois quelques rayons lumineux accompagnant par exemple les moments d’amitié entre les chiens et leurs maîtres. Encore une fois rien de cucul, juste une certaine élégance liée à tout ce que peut avoir de noble ce genre d’amitié.

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Et là, quand on parle de noblesse, impossible de ne pas parler de Ken Takakura. Evidemment, quand on est collégien on ne se dit pas « Ouah ! C’est Ken Takakura, LE Ken Takakura ». On y voit un acteur japonais, et c’est tout. Et pourtant, à la revoyure je me suis aperçu combien cette figure masculine m’avait elle aussi marquée. Cette silhouette longiligne qui parcourt Hokkaido pour aller s’excuser des propriétaires des chiens sacrifiés.

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Silhouette que l’on retrouve notamment face à face avec deux gamines furieuses du sort de leur cher Riki et qui refusent d’adopter le chiot né d’une des chiennes de la meute. Takakura encaisse, ne parle presque pas et fait sentir tout son déchirement intérieur par un minimalisme d’expressions. à l’instar de lui, son alter ego, Ochi,  est juste un plus expansif et sa colère intérieure est tout aussi marquante. Là aussi revoir une scène sa passant au Gion matsuri m’a donné l’impression d’avoir vu le film pour la première fois seulement la veille. Quoique hanté par l’abandon des chiens, le professeur essaye probablement de reprendre des habitudes de bon japonais plongé dans les plaisirs estivaux en compagnie d’une charmante jeune femme dont on comprend qu’elle n’est pas sa femme mais qu’elle aimerait bien l’être. Il tombe alors sur une dame flanquée d’un cabot vraisemblablement de race « à sa mémère ». Arrive ces plans :

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Regard lourd de mépris envers cette bête choyée d’abord, bête qui n’a jamais rencontré d’adversité en compagnie d’un homme, ensuite envers cette maîtresse qui arbore un amour déplaisant envers son animal alors qu’elle est bien loin de concevoir ce que peut être réellement un lien qui attache un maître à sa bête. Même si, évidemment, il n’y a pas de quoi non plus se vanter puisque la connaissance de ce lien s’est soldée par un échec. Dès lors le film fonctionne-t-il comme un double récit. D’un côté, en Antarctique, le récit de la survie physique des chiens. De l’autre, au Japon, celui de la survie morale des deux explorateurs. L’un de ces derniers trouvera un appui à travers une jeune femme, l’autre à travers la rencontre d’un Japon à la Yoji Yamada (Takakura a été plusieurs fois l’un de ses acteurs) :

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Un Japon rassurant fait de bons sentiments, d’une jeune bijin à couettes et d’un cycle de vie positif à travers le chiot et les prairies en fleurs d’Hokkaido. On pourrait croire qu’Ushioda et Ochi sont sauvés mais non, à l’image de leurs chiens à l’agonie en Antarctique, un manque subsiste, une idée fixe qui les hante : juste avoir la certitude que les bêtes sont bien mortes. Ce sera l’objet de la dernière partie du film, partie qui donnera l’occasion de voir une chose inhabituelle : des larmes dans le regard de Ken Takakura, l’homme qui a joué une kyrielle de rôles de dur à l’écran. Rien que pour ça, et même si l’on n’est pas un adepte de ce genre de film, cet appel de l’Antarctique se vaut d’être tentée. Ah ! précisons : aventure qui doit être vécue dans la version de 2H20, celle que nous avons connu dans les années 80 ne faisant qu’1H31. Bien insuffisant pour ressentir pleinement la dureté du froid polaire et la chaleur des sentiments.

8/10

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5 Commentaires

  1. Le film est annoncé en blu-ray chez Carlotta au premier trimestre 2015.

  2. Bonne nouvelle. Le film existe en blu ray chez les Japonais, mais évidemment sans sous-titres anglais ou français.

  3. J’espère quand même qu’ils mettront sur la jaquette autre chose que ce que je vois sur leur site.

  4. J’avais vu ce film à la même époque (collège donc), et, certainement parce qu’il ne traitait pas des animaux de la façon habituelle hollywoodienne, il m’avait profondément marqué et faisait partie de mes films préférés à l’époque. D’ailleurs, du coup, il doit aussi être mon premier film japonais. J’ai pas dû le revoir depuis près de 25 ans, tu me donnes furieusement envie d’essayer de trouver une copie quelque part.

    • Vague souvenir que le film avait été diffusé alors sur la 5 ou plutôt M6 (TV6 à l’époque). Ma VHS avait été pas mise à contribution par de multiples revisionnages. Par contre je serais incapable de le revoir en VF : ce que j’entends sur la version dispo sur youtube fait mal aux oreilles.

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