l’Été de Kikujiro (Takeshi Kitano – 1999)

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Masao vit seul chez sa grand-mère. Désireux de rencontrer une mère qu’il n’a jamais vue, il décide de partir à sa rencontre. Pour le meilleur et pour le pire, il sera accompagné de Kikujiro, vieux ex-yakuza insupportable qui espère bien récupérer un bénéfice de son voyage avec le gamin. Ce ne sera pas celui qu’il imaginera…

Comme d’habitude chez Kitano, après une fin de cycle, on détruit pour repartir dans une nouvelle direction. Après Hana Bi que l’on pouvait voir comme une œuvre jumelle de Sonatine, Kitano se lance dans un road movie sur le thème du vieil homme et l’enfant avec, comme pour le film de Claude Berri, une influence mutuelle entre un jeune garçon délaissé et un vieux bougon irascible mais pétri de tendresse.

Là s’arrête cependant la comparaison tant les deux films sont différents dans leur approche. Si le Vieil Homme et l’Enfant s’inscrivait dans un contexte historique grave (la seconde guerre mondiale et l’antisémitisme) et dans une narration réaliste (la vie de campagne, les scènes d’école…), l’Été de Kikujiro préfère jouer sur le rêve, sur une mécanique initiatique propre au conte ainsi que sur un regard autobiographique qui, une fois n’est pas coutume, semble ajouter une pierre à l’édifice filmique de Kitano dans tout ce que cet édifice suppose de questionnement sur lui-même et sur l’acte de création.

C’est dire si le film a en lui des moyens pour captiver aussi bien des enfants que des adultes, qu’ils soient familiers ou non de l’œuvre de Kitano. Constamment, le film jouera avec une lumière propre au conte et à ce que ce genre suppose de joie et d’espérance, d’élan vers un but, une fin qui a plus de chance d’être positive que négative, et d’un autre côté avec une noirceur toute kitanesque faite de violence et de déception. Ambivalence qui, même si le film, avec son début joyeux (Masao qui court avec sur le dos le sac qui lui offrira plus tard la jolie jongleuse) qui est aussi la fin du film (l’histoire est donc un gigantesque flash-back et lui donne une structure circulaire) et lui donne ainsi un élan tourné vers la lumière (rare cas dans sa filmographie), on n’oublie pas non plus certaines scènes ainsi que la forte impression que Masao, en étant le double du personnage joué par Kitano, deviendra lui-même plus tard un adulte qui connaîtra des déceptions. Parenthèse enchantée, l’Été de Kikujiro est un tremplin avant les retrouvailles avec le monde du crime dans Aniki et les récits dépressifs de Dolls. La noirceur n’est pas totalement évacuée, elle est juste mise en sourdine, le temps pour Kitano de reprendre son souffle après une œuvre sombre qui l’a propulsé sur le devant de la scène internationale, et surtout après la mort d’un proche, son père, père qui se prénommait… Kikujiro.

La Magicienne d’Oz

Le film prend donc assez rapidement des allures de conte avec la discrète grand-mère de Masato, le côté petit Poucet qui aimerait retrouver l’amour familial au lieu de se sentir abandonné dans la ville/forêt qui ne lui apporte qu’ennui et solitude. Il y a aussi du Magicien d’Oz (influence avouée de Kitano) avec ce désir d’aller « over the rainbow » à travers un enchantement du réel qui l’amènera bien plus tard au terme de son voyage à revenir chez lui  ses désirs comblés et sans peur envers l’avenir. Pour tout dire, la ville pue la fausseté dans l’Été de Kikujiro et tant que le tandem ne s’en sera pas extrait, Masao pataugera entre la bassesse d’un tuteur obsédé par lucre et la luxure, et les dangereuses propositions d’un loup/ogre pédophile.

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L’inquiétante apparence des êtres rencontrés à la ville

Une fois que la richesse se sera tarie (il n’en sera plus question par la suite) et que Kikujiro n’aura plus d’autre choix que d’accompagner le gamin, le voyage merveilleux de Masao commencera avec la rencontre d’une Dorothy en la personne d’une jolie fille en voyage avec son amoureux :

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Petit ami qui jouera les « tin man » :

Puis rencontre aussi de l’homme de paille avec un hippie sympa affublé symboliquement d’un chapeau de la même matière :

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Enfin, plus tard, du lion peureux incarné par un gros biker barbu en peau de lapin :

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Quant au magicien d’Oz, le fameux magicien tant espéré, il est évidemment la mère de Masao elle-même. Dans les deux, la rencontre sera déceptive puisqu’il s’avère que la maman est allée refaire sa vie ailleurs et que Masao n’a plus tellement de place dans son cœur. Moment terrible mais, une fois encore, la référence ozienne agit de nouveau. Dans le roman, la gentille fée du nord permet à Dorothy de retourner chez elle, Dans Kikujiuro, c’est… une fée clochette volée au biker barbu qui va être le point de départ de la deuxième moitié du film.

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Magister ludi et jeu des citations

Tous ces clins d’œil au Magicien d’Oz ne sont qu’un aspect parmi d’autres de la richesse du film. Kitano s’amuse, essaye aussi bien d’enchanter la vie de Masao que le visionnage du spectateur, cinéphile ou non. Quand Kikujiro essaye de nager pitoyablement devant Masao, le résultat est une noyade burlesque :

Après, si l’on est habitué de Kon Ichikawa (ou, plus simplement, si l’on est un habitué de ce site et des perles que je vous fais découvrir à longueur d’années avec ma bienveillante érudition), on repère tout de suite la référence au fameux crime de Inugami Family :

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Dans une autre scène, Kikujiro a une violente altercation avec un camionneur. Il a d’abord le dessous avant de gagner définitivement en lui assénant des coups de bâton alors que son adversaire se trouve au sol. On se dit alors que la violence est tout de même un peu surprenante. Et puis, on comprend : Kikujiro s’éloigne et lance en l’air son arme. La caméra suit le projectile dans son ascension et, au moment où il retombe, on enchaîne avec d’autres objets en phase ascendante, les balles qu’est en train de manipuler la Dorothy du film. Je pense qu’il n’est pas nécessaire d’avoir l’imagination fertile pour y voir là un clin d’œil à 2001 et la scène où le primate « Guetteur de lune », après avoir commis le premier meurtre de l’humanité, en l’air son arme.

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Vers l’apaisement

A ces références ludiques s’ajoute l’habituelle mise en scène elliptique, la structure en vignettes particulièrement apte à reproduire le parcours initiatique et l’impact visuel de moments forts dans la psyché d’un enfant. Enfant qui absorbe tout cela et qui évidemment le ressasse mentalement dans ses rêves :

A noter que le personnage du chauve pédophile est joué par Akaji Maro, grand artiste de Buto.

Dans la première partie du film, nous sommes surtout dans un conte qui, à l’image des rêves terrifiants de Masao, agite les craintes inconscientes de l’enfant (peur d’être seul, peur d’être violenté).  Passé l’événement traumatique (les non-retrouvailles avec la mère), le conte devient purgé de ses peurs et suit dès lors une trajectoire plus lumineuse. Pas toujours évident de trouver des structures communes aux contes, certains ayant une structure double qui peut bifurquer dans une direction négative ou plus positive. C’est dans cette dernière que s’aventure l’Eté de Kikujiro, avec cependant l’idée d’un transfert. Dorénavant, ce sera Masao qui jouera à l’adulte, qui s’occupera du vieil homme qui l’accompagne (cf. la scène où il court chercher des pansements pour soigner Kikujiro qui s’est fait tabasser par des yakuzas), vieil homme qui deviendra lui-même l’enfant, le nouveau héros du conte de fée. C’est lui dorénavant qui fera des cauchemars :

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Et c’est lui qui aura une quête qui s’avérera elle aussi déceptive. Lors d’une scène, il se rend à une maison de retraite pour y voir sa mère. Là aussi, ce sera pour comprendre combien la rupture est consommée entre lui et cette femme qui apparaît terriblement vide et aigrie. Très belle scène qui n’est d’ailleurs pas sans faire penser au Bon, la Brute et le Truand, lorsque Tuco le bouffon retrouve son frère dans un monastère et évoque de manière pataude mais sincère « papa » et « maman ». Le temps d’un instant, le bandit vulgaire acquière une magnifique épaisseur. C’est un peu la même chose qui se passe ici. Avec la même conséquence que pour Masao et Dorothy : après la déception, le retour aux bercailles avec un ultime enchantement, une ultime transfiguration du réel, un ultime épanouissement sous le signe du jeu afin de revenir chez soi certes bredouilles mais bien mieux armé pour se tourner vers l’avenir.

Masao et Kikujiro deviennent alors totalement le double l’un de l’autre, chacun ayant donné à l’autre ce qui lui manquait pour être heureux. A la fin Kikujiro, adulte rassis par la vie, par ses anciennes activités de yakuza, revient à la ville (à la vie ?) ragaillardi par une encheteresse plongée dans l’enfance. Non qu’il ne l’était plus, enfant. En fait, dès sa première apparition, lorsque sa compagne met en garde des lycéens en train de fumer dans la rue et qu’elle prend pour mauvais exemple Kikujiro lui-même, celui-ci fait un de ces gestes bouffons qui inévitablement font rire les post ados :

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C’est exactement la même chose dans Kids Return lorsque les deux joyeux drilles du film font descendre du toit de leur établissement une marionnette obscène à l’effigie de leur professeur, provoquant aussitôt l’hilarité générale chez leurs congénères. Le sourire, voire le rire, sont chez Kitano le propre d’un retour aux sources de l’enfance. Rarement on aura autant parlé et souri dans un film de Kitano. Et l’on y trouve l’unique occurrence d’un geste d’affection spontané :

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Petit retour ici sur le Vieil Homme et l’enfant où là aussi paroles et sourires sont salvateurs dans un monde grave et truffés de déceptions (comme la gentille institutrice du film, qui s’avère être à la fin une jolie peau de vache).

Après, rien n’est simple chez Kitano, ce dernier ayant la faculté du costume d’Auguste à celui de Pierrot avec une déconcertante rapidité. Alors que Masao s’éloigne en courant, porté par le thème inoubliable d’Hisaishi, la caméra nous montre une dernière fois Kikujiro qui regarde partir son petit protégé :

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Interrogations sur l’avenir de Masao ? sur le hasard qui lui a fait rencontrer ce petit bonhomme ? sur cette vie qui début et qui contraste fortement avec la vie de raté qui est la sienne ? sur son retour au vide, à la solitude ? On n’aura pas la réponse mais il s’en faut de peu pour que ce visage fermé bien connu n’acquiert alors la même gravité que les détonations à la fin d’Hana Bi.

8/10

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4 Commentaires

  1. Super article. Ne connaissant pas le magicien d’Oz, j’en ai appris pas mal. Pas grand chose à dire qui ne serait redondant après cette belle synthèse. Sinon de poster un lien en loucedé :
    http://www.gutsofdarkness.com/god/objet.php?objet=16666
    😉
    Bon, je sais que pour certains c’est là que commence le début de la fin pour Takeshi, mais certainement pas pour moi, même si le suivant allait constituer un retour aux affaires yakuzesque, avec un petit twist quand même.

  2. « après une parenthèse pas vraiment enchantée, mais pas loin. »
    Dit un peu différemment, mais on se rejoint à peu près. 😉

     » je sais que pour certains c’est là que commence le début de la fin pour Takeshi »
    Yep ! Kikujiro constitue vraiment la fin d’une première période. Je ne déteste pas la deuxième, loin de là, mais c’est vrai que lorsqu’on voit tous les films jusqu’à Kikujiro, c’est assez miraculeux. Plutôt curieux de revoir Aniki. A priori je parierais pour une déception, mais qui sait ?

  3. Très jolie présentation du film.

    C’est avec ce film que j’ai découvert Kitano et il restera à jamais un de mes préférés.

    Effectivement, Brother amorce une période plus houleuse. Mais quand on suit ce réalisateur, c’est toujours un sentiment particulier de retrouver ses acteurs. Terajima bien sûr mais aussi Claude Maki qui rappelle forcément de forts souvenirs.

    • Ces acteurs sont effectivement un atout pour Kitano et ont pu contribuer à mieux faire passer la pilule quand certains films semblaient moins bon, c’est certain.

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