Hana Bi (Takeshi Kitano – 1997)

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Hana bi a longtemps été une exception puisqu’il était le seul film de Kitano que je n’avais pas revisionné. Dix-sept ans après sa découverte en salle, je me suis décidé à réparer la lacune ; autant dire que mes souvenirs du film étaient assez vagues, même si je me rappelle nettement être arrivé un peu retard à la séance et être entré dans la salle pile au moment de l’écran titre :

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Avec un panoramique vers la droite. La volonté de s’extraire de la ville est déjà esquissée.

Souvenir aussi qu’Hana Bi doit faire partie du quarté de films japonais que j’ai vus pour la première fois dans une salle, avec leur lot de fascination et d’enthousiasme envers un cinéma varié, parfois aride, souvent personnel. Sans doute manquai-je de références alors pour pleinement apprécier le film, mais, s’il laissa une empreinte moins forte que son pendant lumineux Sonatine, le rythme lent de ce spectacle d’un ex-policier, Nishi, dans les starts pour un feu d’artifice final avant l’extinction de son existence, marcha totalement sur moi. Et pourtant, ce n’était pas faute d’avoir été un peu désarçonné par les ruptures de narration. Durant une bonne moitié du film, l’histoire est à l’image du tangram avec lequel joue la femme de Nishi. Un puzzle qui reconstitue petit à petit le drame passé de Nishi (une fusillade qui tourna mal pour lui et ses collègues). Englué dans un présent qui en porte les conséquences et qui l’oblige, comme si cela ne suffisait pas, à faire face à la maladie de sa femme qui doit la mener sous peu à la mort. Ce présent fragmenté, contaminé par des réminiscences, serait la première manifestation du Hana Bi du titre (Hana bi, soit « feu d’artifice »). Où qu’il aille, à n’importe quel moment, Nishi doit faire face à des explosions de souvenirs, un feu d’artifice traumatique qui lui pourrit son présent, et qui va le pousser à chercher moyen de transformer cette pyrotechnie négative en une autre, cette fois-ci axé sur la quête d’un bonheur retrouvé à travers un ultime voyage en compagnie de sa femme.

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Pas moyen de boire un verre tranquille : de terribles images reviennent sans cesse à la surface.

Il n’en va pas autrement de son ancien compère, Horibe, qui, suite à une balle mal placée, est devenu paraplégique et s’est vu forcé de démissionner, contraint de vivre dans une solitude qui n’est pas loin d’être synonyme de suicide. Pour lui aussi, la quête de quelque chose va devoir s’imposer s’il veut survivre. Et ce ne sera pas l’amour, puisque exceptés ses anciens collègues personne ne lui prête attention, mais l’art. Suite à une discussion anodine, Nishi lui offrira du matériel pour se lancer dans la création artistique. Riche idée puisque dès cet instant, Horibe transfigurera son quotidien en autant de possibilités artistiques. Un simple regard sur des fleurs, aussitôt des images mentales d’étranges animaux-fleurs lui viendront à l’esprit.

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Une séance de Hanami ? les cerisiers se matérialiseront aussitôt dans une œuvre :

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C’est donc un feu d’artifice pictural qui occupe Horibe, feu d’artifice qui rassure le spectateur sur son devenir quand bien même il réaliserait une œuvre aussi inquiétante que celle-ci :

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Au milieu, « Suicide ».

La giclée de peinture rouge qu’il balancera au milieu de la toile et le sourire qui accompagnent son geste sonnent comme une posture de défi, de victoire même envers un acte qu’il a auparavant essayé de commettre. Pas d’inquiétude pour lui donc. C’est en revanche moins le cas pour Nishi et sa femme. Inévitablement, on pressent que la toile d’Horibe annonce leur sort. Constitué d’une myriade de kanjis signifiant « neige » et « lumière », elle est une sorte de représentation minimaliste et symbolique de leur voyage. Lumière parce que leurs scènes sont baignées par une douce lumière automnale mais aussi par une folie douce qui saisit le vieux couple et qui se manifeste par des jeux, des plaisanteries, des rires provoqués par des maladresses.

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C’est cela leur hana bi, une joie de vivre retrouvée et qui contraste avec le sérieux, la dureté de la première partie et de l’écran titre où l’on voyait un Tokyo froid et rigide dans ses immeubles dressés à perte de vue. L’ultime voyage du couple Nishi, c’est un voyage qui commence avec la contemplation du mont Fuji et qui se termine, Kitano oblige, par une scène de plage. Lumière donc, puis neige avec le dernier quart d’heure se passant effectivement dans des paysages hivernaux et donnant lieu encore à des scènes humoristiques. Plutôt positif finalement mais voilà, c’est sans compter que la trajectoire du couple Nishi est accompagnée d’un feu d’artifice d’un tout autre type et que ne connait par Horibe, celui d’une violence toute kitanesque. Sèche, puissante, imparable et mortelle, elle parsème le film d’éclopés (les losers de la scène inaugurale qui maltraitent la voiture de Nishi) et de cadavres qui, inévitablement, conduiront à faire un choix rapide à la fin pour que l’ultime voyage avec sa femme ne passe pas par la case prison.

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Tout le long du film, le couple Nishi aura vu son périple parsemé de tableaux (réalisés par Kitano lui-même) mais à aucun moment les deux personnages ne sembleront vraiment apercevoir ces oeuvres :

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L’art n’est décidément par leur voie et ils devront trouver une autre issue, issue que Nishi réalisera. Echec ou réussite, son dernier geste, pudiquement caché par un panoramique, mais tragiquement révélé par la bande son, ne sera pas sans susciter un pincement au cœur du spectateur pourtant habitué des scènes de plage douces amères chez Kitano même si, depuis Kids Return on pouvait trouver l’issue malheureuse prévisible. Entre l’homme fort, l’homme amoureux et l’homme artiste, c’est bien ce dernier qui a le plus de chances de s’en sortir. En tout cas, à ce moment de la filmographie de Kitano, c’est-à-direr avant la trilogie de la création (Takeshis, Kantoku Banzai et Achilles and the Tortoise) qui commence en 2005 mais ça, c’est une autre histoire pour un article prochain…

9/10

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17 Commentaires

  1. Pour une rentrée, c’est fort. Hana-bi c’est le premier Kitano que j’ai vu. Je m’en souviendrai toujours, un Lundi soir sur Canal, doublé de Violent Co ensuite. Ca fait cliché de le dire, mais ça a changé ma vie. Le seul film qui me bouleversera autant par la suite sera Mullholland Drive de Lynch (au ciné celui-là). Je découvrais Kitano, Hisaishi, et le Japon comme je ne l’avais jamais vu (d’ailleurs jusque là je ne l’avais pas vu plus que ça, en tout cas en images réelles). Quoi dire… Chef-d’oeuvre, sans avoir a galvauder le terme. J’ai fini dans un triste état, à chialer comme un gosse mais avec un sourire de crétin ds Alpes aux lèvres. Jamais vu un truc pareil avant. La façon de filmer la violence, les gags en slow-burn, la puissance du hors-champs, la partition de Hisaishi, les paysages, le montage fracturé. Et puis le corps et le visage de Kitano, drôle de pantin sec aux gestes précis (sauf quand il s’agit de prendre une photo souvenir, mauvais timing hilarant, à la demi-seconde près). Les seconds rôles aussi, Ren Osugi et Susumu Terajima que j’aurai toujours plaisir à retrouver dans ses autres films. Bref, j’avais pondu ça sur la BO, je ne sais pas si j’avais déjà posté le lien sous un de tes articles :
    http://www.gutsofdarkness.com/god/objet.php?objet=16636
    Faut d’ailleurs que je m’y remette tiens.
    Aujourd’hui, je le connais vraiment par coeur, et je ne peux plus être autant bouleversé qu’avant, mais tout aussi admiratif. Quoique, la dernière fois que je l’ai revu (après 10 ans), j’ai finalement été pris par surprise dans la dernière partie et j’ai craqué à nouveau. Immense film.

  2. Je crois qu’on en avait déjà parlé. Hana bi a eu moins d’effet sur tout simplement parce que j’étais passé auparavant par la case Sonatine qui pour le coup avait été un véritable émerveillement. Mais je me souviens de ne pas avoir boudé mon plaisir avec Hana bi et que j’avais beaucoup aimé.
    Un truc qui m’a étonné à la revoyure : les scènes dans lesquelles Kitano et sa femme rigolent. J’ai trouvé que ça sonnait faux, limite mal joué. Après, si c’est fait exprès ou pas, peu importe car l’effet est intéressant : impression d’un grain de sable qui coince un peu dans la mécanique du couple qui sait, malgré ces rires, qu’une issue fatale l’attend.
    M’en vais lire ta critique de la BOF avec intérêt, d’autant que je m’aperçois que je n’ai pas évoqué une seule fois le père Hisaishi. Mais pour l’aspect musical je te fais confiance, tu te débrouilles bien mieux que moi.

    « Faut d’ailleurs que je m’y remette tiens. »
    Eh oui ! Au turbin maintenant ! Les vacances, c’est fini, Il faut pondre de l’article !

  3. Yosh ! Ta chronique est lue. Rien à dire, de la belle ouvrage. Après, je m’aperçois que décidément il ne me reste pas grand chose de la musique d’Hisaishi dans Hana bi, au contraire de celles composées pour Sonatine ou le thème principal de Kids Return. Même celle d’Aniki mon frère m’a laissé quelques traces, c’est dire ! Il faut croire que le film a plus parlé à mes rétines qu’à mes oreilles.

  4. Un peu moins fort en terme d’impact aussi parce que Sonatine mais sacrée péloche quand même. Il m’arrive de regretter ce Kitano là…

    • Disons qu’après Kikujiro, c’est un peu plus les montagnes russes même si j’ai hâte de revoir des films que j’ai un peu oubliés pour voir si ça tient encore la route.
      Perso, ce que je regrette surtout c’est le silence du maître. Déjà deux après Outrage : Beyond et sauf erreur de ma part, nulle info d’un film à venir. Effet du 3ème âge ? panne d’inspiration ? Problème de financement ? Le silence commence à être long.

      • Mon préféré reste quand même « Dolls », avec le souvenir d’avoir plusieurs fois calé dans les 5 premières minutes, en me demandant c’est quoi cette histoire ?
        Un film d’on le seul souvenir me met la larme à l’œil.
        Le seul regret, que Kitano ne soit pas là en tant qu’acteur.
        Il faudrait qu’il sorte en HD, les images sont par moments magnifiques.

        • « Le seul regret, que Kitano ne soit pas là en tant qu’acteur. »

          Je crois me souvenir que Kitano ne voulait surtout pas apparaître dans le film de peur de le « ruiner », de compromettre son unité artistique pour en faire un « film avec Kitano » de plus.

      • Ce que je regrette c’est que Outrage Beyond ne soit même pas sorti sur les écrans en France, ni même en DVD. Honteux vu le nombre de daubes qui trouvent un distributeur chaque semaine.

        Sur son silence, peut-être en effet que l’inspiration n’est plus là (bon, il l’avait déjà bien commenté lui-même dans sa trilogie de la création). Il a 67 ans Kitano l’air de rien. Mais j’imagine que son emploi du temps au Japon est toujours aussi chargé.

        • D’autres réalisateurs ont son âge, ou l’ont même dépassé, et ça ne les empêchent pas de continuer. Trop de choses futiles et chronophages pour la TV nippone, c’est sûrement une des raisons.

      • Problème de financement je crois. Il aimerait tourner un troisième et dernier « Outrage » et enfin un film plus personnel.

        Son but, je crois, c’est de se retrouver avec un deal en mains qui lui permettrait d’enchaîner les deux. Mais pour le film personnel/intimiste, je crois que ça coince…

        • Grosse info là. On peut donc raisonnablement espérer un retour du maître dans les prochaines années. Si tu as un lien quelconque sur le sujet, je suis preneur.

  5. Je ne retrouve plus le lien de l’interview, mais c’était assez vague. Il ne disait rien de plus que ça : une suite à « Outrage Beyond » et un petit film auquel il tenait vraiment…

    • Mais alors du coup Outrage ça a été un succès au Japon, pour vouloir en faire un troisième ? J’avais bien aimé le premier mais à priori je ne voyais déjà pas trop la finalité d’en faire une suite (verdict quand je verrai enfin OB).

  6. Un grand moment ciné, certes
    Pour l’époque
    Comme le fut aussi, dans un autre genre ok, « A scene at the sea »

    Mais cela ne me fait toutefois pas oublier, dans le contemporain, que Kitano, à mon humble avis, n’a décidément plus rien fait de bon depuis le si sublime « Dolls »
    Le si mauvais Achille et sa tortue, les si dispensables Yakuza-gnagna bis repetita si déjà-vu si balot « Outrage » & Co.
    ..
    Cette panne d’inspiration d’un mec qui jadis fut si bon, décidément, n’arrête pas de me désespérer
    (mais cela n’engage que moi)

    • D’un autre côté, même si on a le droit de ne pas aimé la deuxième partie de sa filmo, il faut quand même lui reconnaître un certain courage pour s’être écarté des films qui lui ont valu une reconnaissance internationale. Je pense qu’au bout d’un moment, on se serait lassé et on lui serait fatalement tombé dessus avec ses scènes de plages poétiques.

  7. La fin de « Outrage Beyond » laisse clairement la porte ouverte à un troisième opus. Je n’étais pas convaincu par l’idée d’une suite, mais je l’ai bien aimée… Il faut dire qu’on est débarrassé du personnage gênant de l’ambassadeur…

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