Journey into Solitude (Koichi Saito – 1972)

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Indépendance, voyage, nature, premiers émois sexuels, musique folk, voilà le cocktail que propose Journey into Solitude (Tabi no omosa), excellent petit film de 1972 sur l’apprentissage d’une jeune fille (dont on ne connaîtra jamais le prénom) qui décide de quitter son ennuyeuse vie de lycéenne ainsi que sa mère (qui lui a quand même dit un jour que sa vie serait plus simple si elle mourait). Son but : faire le fameux pèlerinage de Shikoku en visitant les 88 temples qui compose l’île. Elle espère ainsi autant se changer les idées que de donner une nouvelle impulsion à une vie qui n’en était pas une.

Après, on s’en doute, si le projet est séduisant, si tout se passe bien au début pour l’héroïne qui traverse toute sémillante de somptueux paysages et semble être en totale communion avec la nature, que ce soit à travers ses expressions enjouées ou par une sorte de désir de se fondre physiquement dans le tout :

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… après, donc, l’histoire, comme tout bon récit d’apprentissage lui réservera son lot de déconvenues et de douloureuses découvertes. Plutôt que des temples, ce sont des sentiments qu’elle va rencontrer. Les siens, mais aussi ceux des êtres qu’elle rencontrera puisque ce road movie à allure de pèlerin réservera son lot de rencontres, parfois positives, parfois négatives, toujours importantes dans l’apprentissage de l’héroïne. Que ce soit un pèlerin pouilleux, une pèlerine sympathique, un camionneur qui lui reproche de puer ou un homme qui essaye de la peloter alors qu’elle fait une halte au cinoche, elle n’a de cesse de se confronter à un condensé d’humanité.

Deux rencontre seront particulièrement fondatrices pour elle. La première occupera le deuxième tiers du film, il s’agit d’une petite troupe de théâtre ambulant qui fascinejourney solitude 5 d’emblée la jeune fille. Qu’est-ce qui l’attire ? Le théâtre ? La joie qu’il procure aux spectateurs ? Le charisme du chef de la troupe, homme d’une quarantaine d’années qui lui évoquerait peut-être un père de substitution  qu’elle aimerait avoir auprès d’elle ? Ou alors la liberté, l’insouciance de cette vie ambulante dans laquelle les acteurs, lorsqu’ils ne jouent pas, ne font que trois choses : manger, dormir et faire l’amour. Un monde idéal en apparence, qui permet de surcroît de trouver l’amitié avec une des actrices (jouée par Rie Yokoyama) :journey solitude 6

Il faut ici reconnaître à Saitô le don de choisir de magnifiques actrices. Kyôko Ishida dans le rôle de la mère n’est pas mal non plus.

Amitié rendue idéale, pure, lors d’une scène de baignade dans laquelle les deux amies jouent aux nymphes innocentes toujours dans un de ces somptueux décors naturels.

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Moi, vous me connaissez maintenant, dans mon rôle de missionnaire chargé de faire apprécier d’obscures perles du cinéma nippon, je ne mégotte jamais avec ce genre de screenshots.

Malheureusement, l’amitié, comme lorsqu’un des acteurs propose à la jeune fille de valser pour s’amuser, peut être une façade pour camoufler un simple sentiment de lubricité. Interviennent alors la jalousie, la colère, la violence :

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Et quand juste après elle se fera envoyer paître parce qu’elle sera tombée fortuitement sur son amie la naïade en train de jouer à un autre jeu avec un des acteurs :

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Moi, vous me connaissez maintenant, dans mon rôle de missionnaire etc.

Elle comprendra que sa place ne sera pas parmi eux et qu’il lui faut reprendre sa route.
Après avoir tout fait pour se faire accepter, d’une générosité sans bornes mais se heurtant à une difficulté infranchissable, elle s’effondrera dans les bras de son amie qui, avant son départ, lui offrira tout de même une nouvelle expérience, sa première expérience homosexuelle. Brève, juste, la scène ne juge pas, elle nous montre journey solitude 17l’acte dans sa spontanéité et comme une étape comme une autre dans la formation de la jeune fille. Une très belle scène qui prépare la dernière partie qui sera plus dure pour l’héroïne. Car la déconvenue avec la troupe de théâtre est le point de départ d’un mal être, d’une incertitude quant au bienfondé de son voyage, malaise qui symboliquement va être marqué par la maladie. Fiévreuse, la pèlerine continue d’aligner les kilomètres mais cette fois-ci douloureusement, au milieu d’un paysage qui n’a plus rien de séduisant.

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La solitude, d’abord bienfaitrice dans ses vertus reconstructrices, devient maintenant dangereuse et le paysage, au départ sublime, devient inquiétant, menaçant : elle pourrait crever sur un chemin, rien ni personne ne viendrait l’aider. A un moment, plus fiévreuse que jamais, à l’agonie, une vieille femme l’aperçoit, s’approche d’elle. On pense qu’elle est sauvée mais non, la vieille est seulement préoccupée par son sac qu’elle lui vole sans vergogne, lui donnant par la même l’occasion de découvrir une autre facette de l’humanité : la rapacité.

On pense alors que ce voyage est bien mal engagé et que si jamais elle ne revient pas auprès de sa mère, ce sera effectivement parce qu’elle aura fait son trou à Shikoku mais pas dans le sens que la jeune fille espérait. Elle ressent pleinement ce « tabi no omosa » du titre original, ce poids du voyage qui pourrait faire de ce dernier un échec définitif. Mais c’est alors qu’arrive la deuxième importante rencontre du film. Secourue par un pêcheur, elle se voit contrainte de rester chez lui plusieurs jours pour guérir et reprendre des forces. L’homme est est une sorte d’épigone de Ken Takakura : rude, bourru, a une grosse voixjourney solitude 21 mais est foncièrement bon. Il est aussi bien plus âgé et diablement viril, suscitant par là des sentiments troubles chez la jeune fille qui, une nouvelle fois, se rappelle qu’il lui a toujours manqué auprès d’elle la présence d’un père. Que faire ? Rester ? Partir ? La jeune fille, dans sa confusion des sentiments (l’aime-t-elle en tant que figure paternelle ou en tant qu’amant ?) optera pour un geste qui aura pour conséquence de troubler aussi l’homme et de repousser les avances de l’héroïne qui,  une nouvelle fois, sera désespérée de voir comment sa générosité, son besoin d’offrir son amour peut être repoussé par l’autre.

A côté de cela, elle fera dans le village de l’homme la rencontre d’une fille à peu près de son journey solitude 22âge, amatrice de romans et vivant encore chez sa mère. On la découvrira un jour sur la grève, morte. Elle s’est suicidée. Au moins notre apprentie adulte a bien fait de quitter le giron maternel. Mais entre rentrer auprès d’une mère qui pourrait amener au suicide et rester sur une île où tout le monde semble repousser, le pèlerinage semble n’offrir qu’une impasse et le suicide en guise de solution à cette impasse. La fin proposera une troisième voie…

Tabi no Omosa est de ces films lumineux dont on sait, dès les premières minutes, qu’ils vont offrir un voyage simple et douillet, porteur d’un plaisir dont on sait qu’il sera intact en cas de futurs visionnages. Comme l’héroïne, on reçoit toutes ces péripéties, tous ces paysages, tous ces êtres sans se poser de questions, charmés par la justesse des sentiments, par la beauté de Shikoku et par le beau visage de Yôko Takahashi qui, incapable de dissimuler, offre une magnifique palette d’expressions en fonction des joies et des peines rencontrées. Certes, la leçon de vie ne va pas bien loin : dans la vie, il y a des hauts et des bas, mais qu’importe. Nous sommes avant tout dans la recherche d’une simplicité narrative magnifiée par une très belle photographie. Programme ma foi totalement atteint par Saito.

8/10

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12 Commentaires

  1. Merci pour ce récit et ces illustrations soigneusement choisies. Ca donne envie de faire un bout de chemin de novice.

  2. Très joli film et article.
    J’ai beaucoup aimé l’impression de voir la fin de l’ancien Japon, une sorte de déchirement entre le moderne et l’ancien.
    Peut-être comme le passage de l’enfant vers l’adulte ?
    On peut aussi le trouver sur avaxh…

  3. Très agréable film, merci beaucoup. C’est un plaisir se retrouver Rie Yokohama dans ce rôle que je ne connaissais pas.

  4. @ tous : Content de faire découvrir ce film et qu’il plaise. Un truc que j’ai oublié d’évoquer et qui – du moins en ce qui concerne – contribue à rendre plaisant le film : les lettres envoyées à la mère et lues régulièrement par Takahashi. « Mama » par ci, « Mama » par là, ça pourrait être cucul mais ça ne l’est pas. C’est au contraire rafraîchissant, touchant par les sentiments mêlés qu’elle y communique et par l’absence de tout reproche envers sa mère.

  5. Merci pour cette belle découverte.
    J’ai beau avoir vu pas mal de films japonais des périodes 60’s / 70’s, je suis toujours étonné par la qualité générale de la photographie et de la musique.

    J’aime le Japon, j’aime le (son) cinéma, et il se trouve que je me rends sur l’île de Shikoku le mois prochain. Ce film tombait donc à pic ! ^^

    Je profite de ce premier commentaire pour te féliciter pour ce site. Articles toujours bien écrits (au point d’intéresser à des sujets qui ne nous attirent pas de prime abord), et comme en plus j’aime aussi la photo (et les bijins ! terme que j’ai appris ici tiens), autant dire que je suis comme un poisson dans l’eau pour venir buller ici de temps en temps.

    • Grand merci pour ce retour. Toujours un plaisir de lire ce genre de messages dans la chienne de vie qu’est celle du blogueur solitaire.
      Shikoku en automne… voilà de quoi me laisser rêveur… et jaloux. Bon séjour en tout cas et si par hasard tu tombes sur une bijin pèlerine en train d’en baver sur la route, pense bien à lui venir en aide comme le marin pêcheur du film !

      • A moins qu’ils fassent tous partie de ta famille, tu as quand même quelques commentateurs réguliers. Mieux vaut avoir une poignée de lecteurs de bonne compagnie qu’une armée de trolls comme c’est trop souvent le cas sur le net.

        Après les bijins urbaines et les bijins touristiques de l’année dernière, je me devais d’aller rencontrer la bijin campagnarde.
        J’ai retenu la leçon, si je croise une bijin qui se pèle-les-reins je ne manquerai pas d’aller la réchauffer.

        (je rassure tout de suite : je n’ai pas pour habitude d’enchainer les jeux de mots vaseux, mais là ça m’a échappé dsl ^^)

  6. J’en ai fait une traduction pour AsiaMania si vous voulez le voir avec sous-titre français.
    Autrement il vient de sortir chez « avistaz » dans un 720p de très belle qualité.

  7. Je ne connais pas du tout AsiaMania. Ça vaut le coup ? La base est riche en sous-titres ?
    J’ai vu sinon pour la version 720p. Ces classiques qui resurgissent dans de jolies versions viennent sans doute de diffusions hd sur la TV japonaise. Les films estampillés ATG en profitent souvent.

    • Chez Asiamania seulement des films en Hardsub.
      C’est plutôt spécialisé dans les films japonais des années 50-70, mais on trouve aussi d’autres sélections selon le choix du traducteur.
      Avec pour tous, je crois, une préférence pour la filmographie de Raizo Ichikawa et les films de sabre de l’époque.

      • J’essaierai de voir cela à l’occasion. Pas que les s-t français soient absolument nécessaires, en anglais ça peut suffire (j’en suis pas encore à la VO sans rien du tout), mais pour certains films ça peut être plus confortable.

        • Souvent en traduisant de vieux films on se rend compte que la traduction anglaise d’origine est approximative.
          L’effet « lost in translation ».
          On tente alors, à l’oreille et par déduction de rattraper le coup, voir de synchroniser la lecture avec la diction.
          Le résultat des fois meilleur en effet.

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