Daimajin (Kimiyoshi Yasuda – 1966)

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Dans la famille des kaiju eiga qui ne font pas mal aux yeux, je demande le grand, le magnifique, l’indestructible Daimajin. Et par la même occasion le trio de réalisateurs (Kimiyoshi Yasuda, Kazuo Mori et Kenji Misumi) qui, en 1966, réalisèrent d’un coup les trois opus qui sortirent l’année suivante.

Presque 50 ans plus tard, que reste-t-il de ces films ? Comment ont-il franchi les décennies ? Peut-on y prendre du plaisir si l’on est un geek qui se pâme d’admiration  devant les bêêêlles images de Pacific Rim ? Eh bien oui, trois fois oui, même si je dois dire qu’au début je n’y allais pas le cœur complètement serein lorsque j’introduisis la galette dans mon lecteur. Mais je ne tardai pas non plus à comprendre que j’allais avoir droit à une merveille de petit spectacle. Le HD aidant, la série s’est offerte une cure de jouvence et jamais le géant de métal n’a paru aussi terrifiant. Surtout, on voit mieux ce qu’avait de pertinent la démarche de la Daiei qui, pour contrer le succès des kaiju eiga des autres studios (Godzilla, Mothra, Rodan…), choisi de produire des films avec Gamera puis d’intégrer le genre dans un autre, le film historique, domaine dans lequel le studio avait largement fait ses preuves.

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Maintenant ça va chier !

Avec cette démarche, le spectacle est total. Certes, on trépigne un peu puisqu’il faut attendre une heure avant que le géant ne fasse son apparition. Mais ce n’est pas vraiment un problème puisque Yasuda nous concocte ce qui manque par exemple à un Pacific Rim : une histoire. Une histoire et des êtres qui, pour archétypaux qu’ils soient, n’en restent pas moins convaincants et touchants dans leur humanité. Rapidement l’histoire :

Dans un village, la population panique car des tremblements se font ressentir du côté de la montagne juste à côté. Il s’agit sûrement du Majin, un esprit guerrier emprisonné dans la montagne qui essaye de s’échapper. Le seigneur du village, Hanebase, un homme bon, envoie la prêtresse et les villageois prier pour essayer d’apaiser sa colère. C’est le moment que choisit Samanosuke pour le trahir en prenant le pouvoir. Hanebase est tué mais sa fille (Kozasa) et son fils (Tadafumi) parviennent à s’enfuir avec l’aide de la prêtresse et d’un samouraï, Kogenta. Dix ans plus tard, les enfants ont grandi et vivent paisiblement dans la montagne. Rien ne vient plus en revanche au village puisque Samanosuke y fait régner la terreur et a réduit son peuple en un esclavage très Cecil B. De Mille. La situation ne s’arrange pas lorsque Kogenta est fait prisonnier et torturé, et lorsque la prêtresse Shinobu est bassement assassiné par Samanosuke. Kozasa et Tadafumi n’ont dès lors plus guère d’espoir pour délivrer leur ami Kogenta et surtout mettre hors d’état de nuire Samanosuke. A moins que l’étrange statue dans la montagne…

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Tout ceci couvre la première heure et je dois dire que l’on en s’ennuie pas un instant. Humanité, espérance, cruauté, ce cocktail de sentiments peut faire penser au Tezuka de Bouddha ou de Phénix. Bien plus fine que nombre de films avec Godzilla, l’histoire déroule lentement mais sûrement les étapes qui vont fatalement amener à la délivrance et à la colère de Daimajin. C’est bien joué, les acteurs sont beaux, que ce soit pour interpréter la bijin (Miwa Takada) qui va émouvoir le cœur de pierre de Daimajin :

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C’est beau une bijin qui pleure.

Ou pour camper le rôle du vilain :

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Excellent Ryûtarô Gomi

Par ailleurs les ambiances ont souvent de la gueule :

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Et la mise en scène, inventive, et aidée par l’ambiance shinto, permet des petits effets que l’on ne trouve pas dans les Godzillas. Ainsi la fuite dans la forêt d’un petit villageois dont l’imagination lui fait croire qu’il y a des fantômes et que la moindre branche est évidemment une main de squelette qui tente de l’agripper :

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Ajoutons à cela un chatoyant Eastmancolor et une magnifique partition d’Akira Ifubuke, le maître des musiques de kaiju eiga (parmi tant d’autres choses). Cela fait un peu pléonasme d’écrire « magnifique partition d’Ifubuke » mais j’ai par exemple encore en tête le thème mélancolique qui intervient plusieurs fois dans le film :

Et puis, donc, arrive Daimajin qui va être moins réveillé par la tentative idiote des sbires de Samanosuke pour le détruire que par les prières et les larmes de Kozasa. Evidemment, on ne s’attend pas qu’un géant de métal créé en 1956 s’agite avec plus de vélocité que les aussi horribles que vains Jaegers de Pacific Rim. Il n’importe : lorsqu’un Yoshiyuki Kuroda s’occupe des effets spéciaux et conjugue ses talents avec ceux du trio de réalisateurs évoqués, on doit s’attendre à un rendu qui a de la gueule et fait pour durer. Ce que j’ai trouvé admirable dans cette séquence finale, c’est que la HD, pourtant impitoyable pour révéler les trucs, les machins et autres bouts de ficelles (ainsi pas mal de créatures inventées par Ray harryhausen), sert finalement admirablement la scène et enveloppe totalement le spectateur pour le faire profiter d’un spectacle qui émerveillera sans peine un gosse d’aujourd’hui (film vu avec un Olrik Jr médusé) et même un grand gosse qui en a vu d’autres. La grammaire cinématographique est simple mais parfaitement maîtrisée. Jeu sur la lumière (l’arrivée de Daimajin coïncide avec un ciel soudainement chargé de nuages), jeu sur les points de vue pour exprimer le gigantisme et la vulnérabilté de ses ennemis réduits à de simples cafards, superpositions d’images, créations de maquettes, Kuroda et Yasuda font feu de tout bois et ne ratent pas le final de leur film. Surtout, ils évitent tout sentiment de lassitude en résistant à la tentation de ne pas montrer Daimajin dès la première heure.

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A ce titre, ce film est une belle réponse à tous ceux (Jean-Baptitste Thoret en tête, hélas) dont le discours critique concernant Pacific Rim n’appelait pas plus loin qu’un ridicule (et assez systématique j’ai trouvé) « c’est un film à voir avec des yeux d’enfants, pas besoin de se prendre la tête ». Certes, on a un peu cela avec Daimajin. Mais avec la poésie en plus, une certaine naïveté non sans grâce et, surtout, une histoire.

8/10 !

Les Blu Ray de la trilogie se trouve chez Mill Creek Entertainment, avec des sous-titres anglais. L’image est de toute beauté. 

Bonus track : Miwa Takada quelques années plus tard…

Du même tonneau (ou presque) :

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2 Commentaires

  1. Il y a un autre passage qui file la métaphore Cecile B. Demillesque dans le volet de Misumi :
    http://37.media.tumblr.com/10e3dcf6f71cb4499f566324892e2c0e/tumblr_mis4lk6u9v1rqseuuo1_1280.jpg
    Il était plutôt à l’aise avec ce genre de grandiloquence, cf le film qui a sauvé la Daiei de la banqueroute, l’ultra super Shaka (La Vie de Bouddha), tourné en, attention, Super Technirama 70mm (et avec Shintaro Katsu dans le rôle de Devadatta).

    Tu as pu voir à Tokyo les deux statues du Majin devant les studio Kadokawa-Daiei ?

    • Assez osé quand on y pense de faire une telle citation.

      Sinon non, je n’ai pas vu les deux statues de Daimajin à Tokyo. Par contre j’ai vu celle de Godzilla (à Tokyo centre si je me souviens bien ?). Assez minuscule d’ailleurs, il serait temps de lui consacrer un hommage digne de ce nom.

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