Tokyo Reverse

Tokyo-Reverse

Inévitablement, l’expérience Tokyo Reverse diffusée lundi soir sur France 4 a suscité des rires et des commentaires condescendants. Pensez ! Filmer durant neuf heures un mec déambulant dans les rues de Tokyo tandis que tout l’environnement défile à l’envers, quelle idée ! C’est quoi le but ? Et sans parole encore ! Qu’avec de la musique effectuée en live pour la circonstance, un salmigondis sonore que les plus taquins ont eu tôt fait de qualifier de musique d’ascenseur perpétuelle.

C’est bien connu, les gens ne sont jamais contents et comme beaucoup sont habitués à ingurgiter les pires conneries que déverse à flux continu la TV, on se doute que ce projet ne pouvait qu’aboutir à un cuisant échec en terme d’audimat (0.2%). C’est que les Français ne sont pas les Norvégiens qui avaient su se passionner pour un projet à la source de Tokyo Reverse : la Slow TV. C’est en 2009 que la télévision nationale décida de diffuser in extenso Bergen-Oslo en train, avec une caméra simplement fixée à la tête du véhicule. 7H16 de voyage ininterrompu :

… et à la clé 1.2 millions de téléspectateurs scotchés devant leur poste (25% de la population). Le phénomène Slow TV était né et d’autres voyages du même type suivirent. Tokyo Reverse vient donc de ce style de concept, concept auquel j’associerai celui des Virtual Trips chez l’éditeur Pony Canyon, voyages sur DVD et blu-ray proposant une immersion dans le Japon sous un angle original (Tokyo la nuit à bord d’un hélico) ou plus carte postale (Kyoto sous toutes ses coutures) auxquels il faut ajouter des tentatives d’autres éditeurs (notamment des voyages sur des lignes ferroviaires dont le premier Slow TV norvégien s’est peut-être inspiré) dont le but est de proposer une fenêtre apaisante sur le monde, une compagnie qui n’accapare pas forcément l’attention mais qui montre des signes apaisants de sa présence, un peu comme un bon feu de cheminée. Et comme toute bonne flambée, si l’on daigne y poser les yeux, la fascination peut être totale et le temps qui défile plus qu’une vague conception.

Mais donc voilà, il est des expériences dont on sait qu’elles ne marcheront pas en France et Tokyo Reverse est de celles-là. A vrai dire on s’en fout et on remercie les instigateurs du projet d’avoir su convaincre France 4 de diffuser un tel OVNI un lundi soir. Les habitués de ce site et qui connaissent mon goût pour les films longs et contemplatifs auront compris que je n’ai eu aucun mal à trouver mon compte dans cette expérience télévisuelle, même si je trouve pour le moins curieuse la date de diffusion. Un lundi soir, au début d’une semaine de travail, il fallait les avoir en effet bien velues pour aller jusqu’au bout et prendre le risque d’enquiller avec une journée au taf’ de cauchemar. Personnellement, je n’ai pas pris le risque et ai dû me pieuter à minuit quitte à mettre le réveil un peu plus tôt pour voir, suspense ! comment tout cela allait se terminer. Bref, cela mis à part, j’ai tout de suite accroché et reste sur une impression globale très positive après quelques moments de doute.

Car inévitablement, passé les premiers moments hypnotiques, on se met à douter. La raison revient, vous appelle. Hé Ho ! Réveille-toi ! Tu te rends compte sur quoi tu es en train de perdre ton temps ? On se demande si tout cela n’est pas un peu vain et parfois oui, on est tout à coup persuadé que tout cela l’est. Circonstance aggravante (du moins à mes yeux) : le côté interactif sur Twitter, cette volonté de susciter le buzz à peu de frais sur les réseaux sociaux. Privilégier  la communication immédiate à l’immersion n’a jamais été mon truc et je ne comprendrai jamais à saisir son clavier ou son smartphone pour balancer des bribes de pensées sur ce que l’on est en train de voir. Bref, le packaging de l’objet misant sur l’interactivité via les réseaux sociaux, quoique amusante dans son concept (le marcheur prend des photos, semble tapoter quelque chose sur son portable et ô miracle ! les photos et les commentaires apparaissent sur Twitter !), m’a laissé froid.

Pas grave. car les doutes passés, on y revient malgré tout, on s’amuse à repérer des détails qui permettent de localiser des endroits où on aurait déjà traîné les pieds, on sourit des interactions liées à l’intervention de complices :

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… de quidams qui s’amusent de voir ce gaijin filmé à reculons :

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… on apprécie le côté carte postale mais perçu évidemment de manière différente avec le concept du film :

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… le rendu du Japon nocturne électrique :

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ou des petits effets simples mais toujours magiques :

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On apprécie aussi la performance de « l’acteur », Ludovic Zuili, dont on imagine qu’il a dû pas mal s’entraîner pour tenir une démarche à reculons à peu près naturelle  et la tenir 40 minute durant tandis que son alter ego derrière la caméra, Simon Bouisson, était sûrement tous sens éveillés pour conserver le bon cadrage dans la continuité tout en donnant des directives sur la marche à suivre et des avertissements sur d’éventuels obstacles. Précisions au passage que le film n’est pas constitué d’un unique plan séquence (1) (vraisemblablement pour des raisons autant techniques que physiques) mais de plusieurs plans séquence faisant entre une demi-heure et trois quarts d’heure. Ce qui est déjà suffisant pour laisser songeur sur le voyage aussi physique que mental que peut constituer, à reculons, une ballade dans un maelstrom à la Shibuya. Sans compter le simple fait de prendre un virage, d’attraper une bordure, d’entendre des bruits derrière soi et de se demander si tout va bien se passer, le tout en faisant l’acteur, en gardant au visage l’expression du passant qui se promène en appréciant ce qu’il voit. Certes, tout cela encore n’est pas totalement original puisque ce procédé qui consiste à filmer dans la rue un quidam qui marche à reculons, avant d’inverser de bout en bout le résultat, est une idée qui avait déjà été exploitée par Spike Jonze dans son clip pour les Pharcyde :

Après, il serait quand même indécent de faire la fine gueule. Certes, le procédé existait déjà mais ici, il est reproduit dans les grandes largeurs. Ce qui compte, c’est autant l’idée que la performance pour réaliser un objet hors norme qui, à force d’accumuler les heures, en devient exaltant, démentiel, beau. Et magnifié par une musique conçue par Francesco Tristano, pianiste luxembourgeois venant du classique mais parfaitement à l’aise aussi dans des univers sonores plus contemporains. La bande son, mêlant jazz (magnifique Pascal Scumacher au vibraphone) et musique électro, est réellement pour beaucoup dans la réussite de Tokyo Reverse. Et elle aussi une performance puisque exécutée non stop en live, à la manière des musiciens accompagnant les films muets ou un Miles Davis illustrant les scènes d’Ascenseur pour l’échafaud. Parfois la musique ne vous parlera pas, ou on trouvera qu’elle est un peu facile, un peu artificielle, pas totalement en accord avec le plan, l’endroit où se trouve le marcheur. Et puis, à d’autres moments, on aura l’impression de mini états de grâce, une fusion s’opère entre la musique et l’image, un décalage, un mouvement inattendu du marcheur, un arrière-plan qui surprend, une géométrie purement photographique de l’espace qui flatte le regard, le tout associé à une phrase musicale qui semble vouloir dire quelque chose sur une scène où il n’y a rien à dire. Ce sont ces petits moments de plaisir, purement dus au hasard, qui m’ont donné envie de rester devant mon téléviseur trois heures durant. Ça et aussi, peut-être, une vague impression de revivre à travers les pas de Ludovic Zuili le bonheur de se sentir happé pour la première fois par des rues parfois belles, parfois laides, mais toujours fascinantes par leur grouillement intensément photogénique.

En cela, Tokyo Reverse est une expérience à vivre uniquement en HD pour que l’immersion soit complète. Les auteurs peuvent claironner que Tokyo Reverse est dispo en replay et les Twittos peuvent se pâmer d’aise devant cette nouvelle. Perso, je serais moins enthousiaste.  Le voir sur une plateforme de streaming n’offre pas le dixième de ce que j’ai pu ressentir lors de sa diffusion sur mon écran. Pour info, j’ai téléchargé le fichier du stream et le résultat est désolant : 3Gb pour un fichier de 9 heures et d’une résolution de 704*400. Sans compter le logo France 4 et celui de Tokyo Reverse qui font un peu tâche dans la promenade. Non, excepté la mise à disposition d’une version HD en stream (au pire mais l’extrait dispo sur Dailymotion est plutôt réjouissant en terme de qualité), je ne vois qu’une sortie en Blu-ray. Avec le dilemme que cela suppose : ou l’intégralité sur une galette mais alors avec une compression qui tire la tronche, ou bien un dispatching sur plusieurs disques mais avec une rupture dans le flux d’images. Qu’importe, Tokyo Reverse ne peut se concevoir qu’en HD. Ce n’est qu’avec une image à tomber par terre qu’il révèle ses richesse et son incroyable pouvoir d’immersion. On a beau être dans la saison des cerisiers, il serait regrettable qu’après toutes les ampoules aux pieds que Ludovic Zuili a dû se choper, Tokyo Reverse soit aussi éphémère qu’un hanami (ou qu’un commentaire sur Twitter)…

Intégralité du show ici :

Intégralité de la performance live de Francesco Tristano et ses potes :

(1) Pour le record, je ne vois que Sokourov et sa magistrale Arche Russe

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14 Commentaires

  1. On s’est drôlement moqué de moi à la fac, même mon pote fan de musiques expérimentales itou. J’avais l’impression que l’audience aurait été un poil plus grande malheureusement, et encore, je pense que le choix de Tôkyô n’était pas innocent pour cette expérimentation Slow TV en France. Le « buzz » n’était pas de trop j’imagine.
    Ce côté moi ne me gène pas du tout d’ailleurs, j’ai toujours twitter sous la main, je regardais l’émission sur mon deuxième écran; j’ai trouvé ce petit bonus assez sympathique.
    Je n’ai malheureusement pas pu profiter de la HD, sur le site de France 4 on avait la possibilité de rajouter une petite fenêtre avec les musiciens, comme consolation.
    Même sentiment que toi en tous cas pour la musique, par moments vraiment comme une grande synergie, d’autre fois trop détaché, un peu dommage.

    • Dis à tes potes de fac d’aller plutôt voir le dernier Captain America, ils devraient plus y trouver leur compte ! 🙂 J’ose espérer que ce ne sont pas eux qui ont posté ici !

      Le choix de Tokyo n’est en effet pas innocent. Les concepteurs ont joué sur l’intérêt pour Japon mais aussi pour l’aspect moderne, high tech et photogénique de la ville. Que l’on commence avec Shibuya la nuit dès le début est aussi révélateur. Manière d’harponner le spectateur et de l’inciter à continuer l’expérience en lui en balançant d’emblée le maximum dans la gueule. J’ai d’ailleurs trouvé que la musique était elle aussi très réussie au début.

      j’ai trouvé ce petit bonus assez sympathique.
      Oui, voilà, « petit bonus sympathique ». Ce qui est un peu dommage, c’est de le vendre comme la grosse plus-value d’un programme alors que c’est somme toute bien banal. Créer un « trending topic » sur Twitter, pas non plus le coup du siècle. Après, si cela a permis d’assurer le succès de la démarche, tant mieux, c’est sûr.

      Dommage pour toi concernant la HD car ç’a été du miel pour mes rétines. Avant de me coucher je suis allé faire un tour sur leur site et effectivement, j’ai vu ce truc de fenêtre intégrée. Je possède un concert des Stones où l’on a aussi cette option d’accéder à un autre plan. Là aussi, pour un éventuel blu-ray, ce serait un deux-en-un assez intéressant…

      Intéressante aussi serait la publication du détail de la playlist. A part les excellents Tristano, Schumacher et Khalife, je m’y perds un peu.

      • Après réflexion, une autre petite réserve : la narration qui ne va pas plus loin que des rencontres programmées ou liées au hasard. Il aurait été amusant d’imaginer des rencontres avec un sens et qui auraient amené à une chute… dans les deux sens du métrage puisque la « fin » peut tout aussi bien se concevoir au début du film. Un peu casse-tête mais sans doute mais ça m’aurait plus intéressé qu’une bataille de tweets sur Twitter.

  2. J’ai raté ça… J’espère un blu-ray.

    • Moi je ne sais pas comment j’ai fait pour justement ne pas le rater. Je suis tellement déconnecté de ce qui se fait à la télé habituellement…

  3. J’ai trouvé ça génial, surtout l’improvisation musicale, grandiose. Je n’ai regardé qu’une heure, et parfois que d’un oeil mais l’idée que cela a duré toute la nuit est amusante en soi, et…. rassurante. C’est un peu l’idée de la slow tv je pense : ne pas imposer un rythme, ni d’attente particulière (comme une fin qui donnerait du sens à l’ensemble). Il y a un peu de philosophie bouddhique dans le truc. On touche au religieux, faudrait demander l’avis de Soeur Alice.

    Ca renvoie en tout cas aux déambulations hasardeuses que l’on peut faire dans une ville à découvrir avec de la musique expérimentale dans les oreilles. Ballades en dehors du temps, ici à contre-courant de l’activité normale, du flux d’une mégalopole.
    L’album Cochin Moon de Hosono est pour moi parfait pour ce genre de randonnées urbaines solitaires.

    Il me semble que le concept va être étendu à d’autres villes (?). Je serais curieux de voir si l’expérience sera aussi réussie, tant à Tokyo les passants semblent ignorer la caméra.Je m’attendais à voir surgir quelques danseurs à l’image pour ajouter un brin de poésie, comme ça, de temps en temps. Ca donnerait une autre dimension au truc.

    • mais l’idée que cela a duré toute la nuit est amusante en soi, et…. rassurante.

      Complètement. Quand on voit la ribambelle de fâcheux qui y sont allés de leur « Comment ? On utilise la redevance pour ça ! scandaleux ! », que l’on ait pu investir une somme (sans doute pas si élevée, mais bon) pour réaliser ce projet est génial.
      Je m’empresse de demander son avis à soeur Alice.

      Il me semble que le concept va être étendu à d’autres villes (?)

      Hmmm… pas sûr que rééditer la performance à d’autres villes soit une bonne idée. Faire un truc original ailleurs, oui, mais avec le même procédé ? Je demande à voir. En tout cas oui, le Japon, avec ses habitants qui ne se prennent pas la tête lorsqu’ils croisent ce genre de situation, est l’idéal pour initier le procédé.

      Je m’attendais à voir surgir quelques danseurs à l’image pour ajouter un brin de poésie, comme ça, de temps en temps.

      Une fois que j’aurai tout revisionné je pourrais te répondre plus précisément. Mais je me souviens en zappant le stream qu’à un moment le marcheur est suivi par un danseur et c’est magnifique (je vais essayer de retrouver cela). C’est ce genre de truc que j’aurais aimé voir plus souvent. La jeune fille habillée façon arc-en-ciel (une certaine Julie) était plus limitée.

      • Il y a effectivement un danseur hip-hop/contemporain qui apparait à plusieurs reprises (ainsi qu’une japonaise de 30/40 ans avec des lunettes de soleil qui semble aussi faire partie de la « troupe »).
        J’ai adoré et la HD fait vraiment honneur à ce genre de projet mais je ne suis pas sûr aux vues du concept que plus de narration eût été une bonne chose (par contre les inserts moches du concert à grands coups de barre oblique sur l’image, ça cassait un peu le trip).

        • Disons qu’entre un début qui nous montre un type qui attend dans une ruelle sombre et une fin avec une vue panoramique de Tokyo, j’attendais quelque chose d’un peu plus piquant. Pas non plus le truc à tomber par terre, mais la petite pirouette, le clin d’oeil qui fait sourire, un peu comme dans c’était un rendez-vous de Lelouche.

          Sinon je n’ai pas retrouvé mon danseur mais j’en tiens un autre, à 7’58 »40 (sans doute le même en fait).

          Idem pour les barres obliques. Le truc merdique qui rappelle bien qu’on à la TV alors que le programme a pour ambition de s’affranchir de l’habituelle carcan télévisuel. Juste stupide.

      • Je confirme bien qu’il y avait quelques danseurs de rue, le compagnon de marche dans Shibuya n’est autre que Francesco Tristano et la Julie est la -plus ou moins- fameuse Julie Watai, photographe/cosplayeuse/jesaispasquoi.

        • Julie est la -plus ou moins- fameuse Julie Watai, photographe/cosplayeuse/jesaispasquoi

          J’ai vu ça sur FB. Culture geek à fond les manettes. Jolie fille au demeurant :

          il semblerait qu’elle a commencé comme assistante d’Araki. On espère que le faune au caméléon ne lui en a pas trop fait baver.

  4. Argfhfffffffhfhf… le genre de chose que je rate en vivant à l’autre bout du monde. Je vis à 1000 bornes du jambon et j’y ai encore jamais mis les pieds… C’est rude…

    Sinon les français se moquent de ce qu’il ne comprennent pas? De ce qu’ils n’ont pas l’habitude de voir ? De ce qui est créatif ? A bon ? c’est nouveau ?

  5. Et je viens de voir le trailer… c’est hypnotique…

  6. On trouve sur le net un rip de l’emission de qualite moyenne mais faute de mieux en attendant, c’est suffisamment submersif. Comme cette performance de Tristano a la cite de la musique :

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