Sonatine (Takeshi Kitano – 1993)

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Sonatine est le premier film de Kitano diffusé en France. Il est probable que cela ait joué dans l’esprit de beaucoup de spectateurs pour qui Sonatine est et restera l’indéboulonable chef-d’œuvre de Kitano. Lorsque l’on découvre l’œuvre d’un grand réalisateur, on est parfois marqué au fer rouge par son premier film que l’on visionne et il est bien difficile par la suite de se libérer de cette œuvre qui nous a séduit et qui sert de maître étalon à tout ce qui suit.  C’est toujours ce que j’ai un peu ressenti devant Sonatine, même si cela ne m’a pas empêché d’apprécier et de voir comme d’autres chefs-d’œuvre des films comme Hana Bi ou Dolls. Et même si, il faut bien le reconnaître, le film possède en lui une certaine perfection qui justifie ce sentiment, indépendamment du fait qu’il ait été la première approche de la filmo de Kitano pour beaucoup de spectateurs dans le monde. Cette perfection (ou du moins cette qualité), Kitano l’a d’ailleurs ressentie en faisant le film. On pourrait beaucoup gloser sur la portée symbolique du titre. Mais pas la peine d’aller chercher bien loin puisque Kitano lui-même s’en est expliqué. Pour lui, la sonatine est une pièce musicale que l’on joue une fois que l’on a atteint un certain niveau d’apprentissage. Après des années de noviciat, on acquiert ainsi son premier galon dans un art et l’on peut commencer à prétendre à être bon. Et bon, ce film l’est, indéniablement.

Je n’ai jamais su si Kitano avait imaginé ce titre durant ou à la fin du tournage. Le deux hypothèses paraîtraient plausibles mais la troisième qui consisterait à imaginer un Kitano sûr de lui au moment d’imaginer son quatrième film n’aurait rien d’aberrant et serait même séduisante. Compte tenu de la capacité du réalisateur à foncer dans le tas, et compte tenu de l’attitude suicidaire de ses personnages, de ce baroud d’honneur avant la mort, rien n’interdit en effet d’imaginer un Kitano qui, après une succession d’échec commerciaux mais aussi une constante progression en qualité, décide de se cracher vigoureusement dans les pognes pour jeter à la face de la critique habituée alors aux gangsters survitaminés de John Woo, ce qu’il a décidé être son grand œuvre, un film sur des yakuzas partis à Okinawa  non pas pour en découdre mais… pour attendre la mort en s’amusant.

Evidemment, après avoir pris connaissance de ce qui a précédé et des films qui ont suivi, le film sonne comme une évidence, une œuvre somme qui se contente d’appliquer des motifs connus et de les mettre en forme dans ce qui constituerait le style Kitano. Il ne s’agit pas d’être ambitieux lorsque l’on écrit un article sur Sonatine car on part d’emblée avec l’impession que tout a été dit et que le film n’est finalement qu’un condensé de la filmo de l’auteur. On y retrouve le personnage de clown triste de Kitano, yakuza vieillissant qui accepte une dernière mission foireuse avant de raccrocher les gants. Mais aussi la magnifique musique d’Hisaishi, à la fois évocatrice d’un climat d’attente mélancolique ou d’une atmosphère okinawaïenne portée sur la rêverie (scène des sumos). Enfin cette violence sèche qui peut éclater à tout moment, les scènes de plage et les gags minimalistes qui suscitent imparablement le sourire. Mais, comme chez n’importe quel grand auteur, on s’aperçoit que le film devient passionnant à suivre, à la fois semblable aux autres et différent. Répondant aux précédents (notamment Jugatsu et A Scene at the Sea) et annonçant les suivants (Kids Return et Hana bi).

Ainsi Murakawa, le personnage joué par Kitano, peut être vu comme l’inverse de deux zozos de Kids Return. Pour ces derniers, le grand saut constituait le passage à l’âge adulte en essayant différents plans (la boxe, le monde des yakuzas), ça passait ou ça cassait, peu importe, l’essentiel étant de tenter un truc. Pour Murakawa, il n’y a plus rien à tenter. L’âge adulte, il y est bien vissé depuis belle lurette. Et tellement qu’il se sent usé, fatigué, à deux doigts de prendre sa retraite. Bref, ça ne rigole pas :

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Mais c’est alors que va se produire un lui un changement. Plutôt que de foncer vers une sinistre vieillesse après une vie de crimes, Murakawa va foncer, mais dans le sens inverse. Retrouver une sorte d’enfance, d’adolescence va être le leitmotiv de la dernière partie de sa vie. Cela s’accélérera surtout lors de son arrivée avec ses hommes à Okinawa (pour une histoire de clans qui n’a pas vraiment d’importance) mais il faut bien comprendre que les prémisses ont lieu dès la première partie à Tokyo :

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Premier sourire qui intervient très tôt et qui sera suivi de plein d’autres.

La première partie est sombre et évoque par anticipation l’atmosphère hiératique et glacée (mais fascinante) du diptyque Outrage/Outrage : Beyond. Mais aussi très bizarre car ayant en germe une insouciance et un goût de l’amusement qui régneront dans la partie à Okinawa. L’épisode le plus marquant est bien sûr la mort de ce pauvre type :

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Refusant de payer Murakawa, il a scellé son propre sort : il va être exécuté. Seulement voilà : pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Une balle dans la tête ou une gorge tranchée aurait pu faire l’affaire. Quelques secondes au détour d’une rue sordide et on n’en parlait plus. Mais non, trop simple. Mieux vaut l’accrocher comme un jambon au bras d’un engin de chantier et le plonger dans la baille pour le noyer. Et même là, Murakawa ne peut s’empêcher de diluer cette action purement « yakuzesque » (un meurtre) en la transformant en une expérience purement ludique. Il donnera d’abord l’ordre de le plonger deux minutes, pour voir sa résistance. Puis, comme le lascar sera parvenu à retenir son souffle, trois minutes. Occupé à discuter avec un de ses hommes, Murakawa débordera le lap de temps et fera remonter l’homme, cette fois-ci inanimé. Il ponctuera la fin de cette scène d’un « Oh ! on l’a tué ! » absolument glacial, certes cruel mais aussi avec un je ne sais quoi en plus qui empêche le spectateur de condamner totalement Murakawa. Ce je ne sais quoi, c’est sans doute cette fuite du réel (on pense à Jugatsu), ce refus du sérieux, des codes, refus qui va s’intensifier dans la suite du film.

Il n’est peut-être pas anodin que l’homme noyé était le tenancier d’une salle de Mahjong. Il était une sorte de magister ludi, maître de jeux imparfait puisqu’il se contentait de louer des tables à des joueurs. Avec sa mort, un passage de témoin se fait. Dorénavant, le magister, c’est Murakawa, et ça va chier ! On pourrait ici opposer Sonatine à un glorieux ancêtre, Guerre des Gangs à Okinawa de Fukasaku. Dans ce film, des yakuzas de Tokyo et Yokohama se rendaient à Okinawa pour y refonder un clan. Mais très vite ils y affrontaient deux dangers : les clans locaux, peu enclins à les laisser s’installer tranquillement, et un ennui, un insondable ennui devant une culture faite de GI’s et d’un langage incompréhensible. Dans Sonatine, c’est l’inverse puisqu’il n’y aura qu’une culture, celle de l’amusement. Ça commencera d’abord ainsi :

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Les yaks s’amusent.

Mais très vite les mafieux vont retrouver dans leur séjour un plaisant arrière-goût de colonie de vacances. Petit panorama ici des réjouissances. On commence d’abord avec une danse traditionnelle :

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Pas de quoi sauter au plafond mais la contamination a déjà commencé puisqu’un des personnages va s’adonner lui aussi à cette danse, décoinçant les premiers rires sur les faces de ses collègues jusqu’ici très fermées :

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Ken, le lieutenant de Murakawa, joué par un excellent Susumu Terajima, sera lui aussi contaminé par son association avec un jeunot annonçant clairement les deux héros de Kids Return. Il essaiera de résister face à ses pitreries mais cédera assez vite.

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Lors d’une scène dans un bar, Murakawa et ses hommes seront attaqués par deux tireurs. Ils riposteront mais Murakawa le fera avec une manière bien à lui : debout et décontracté, comme face à un jeu vidéo :

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Style sans doute pour faire contrepoint aux johnwooseries de l’époque mais Kitano ne nie pas non plus l’influence du nô.

Le jeu s’affirme ici clairement comme une partie de dés avec la mort. Cet aspect reviendra quelques scène plus tard avec Ken et son complice :

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Mais aussi avec Murakawa lui-même lors d’une partie (truquée) de roulette russe :

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Mais il n’y a pas que des pulsions de mort, une perpétuelle envie de faire des doigts à la Faucheuse. L’amusement peut être un pur retour en enfance avec des partie de Kamizumo, ce jeu de plateau japonais se pratiquant avec des sumos en papier :

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Puis, évidemment, les enfants vont s’amuser à jouer aux sumos sur la plage :

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Enfin, de ces mêmes enfants va jaillir une idée, de ces idées que seules les gosses sont capables d’avoir, faire semblant d’être des sumos en papier pour jouer à du Kamizumo grandeur nature :

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Scène où l’on a le plus la sensation que le réel est atomisé par l’imaginaire des personnages. Ça ne durera pas…

Qui dit enfance, dit aussi premiers émois amoureux. La « petite » Miyuki, jouée par le délicieuse Aya Kokumai, déboulera d’abord dans la vie de Murakawa sur un mode qui lui rappellera un peu trop sa vie rassie d’avant. Amenée nuitamment sur la plage par un homme qui veut la violer, elle sera secourue par Murakawa qui liquidera le fâcheux qui apparaît clairement comme un mauvais joueur indigne de participer à ses activités. Miyuki sera tout de suite fascinée par Murakawa :

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… et le spectateur par elle.

Une idylle entre les deux enfants commencera alors. Ce ne sera pas des parties de touche-pipi mais ce ne sera pas loin non plus. Alors qu’ils traversent un bois sous une averse, Miyuki l’attire dans un coin pour lui montrer ça :

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« Mais pourquoi diable ce tee-shirt réapparaît-il sans cesse ? »

Juste lui montrer ses seins (qu’Aya Kokumai a fort jolis). A lui qui a dû en voir une quantité faramineuse dans sa vie. Murakawa appréciera et lancera un « se déshabiller en public, c’est chouette, hein ! » qui fera rire la jeune femme. Ça n’ira pas plus loin. L’acte a été simple… et incroyable. Une fille a choisi un garçon, lui a fait comprendre qu’elle l’aimait en lui montrant ses seins ! Les émois adolescents, c’est quand même quelque chose ! Murakawa lui fera d’ailleurs un « coup de la panne » malheureusement non simulé…

Evoquons rapidement pour terminer les autres jeux que sont la bataille de feu d’artifices, les trous planqués dans le sable (ce qui ira jusqu’à faire dire à un des hommes de Murakawa si ce n’est tout de même pas un peu trop puéril) ou encore le ball trap avec un frisbee pour nous intéresser au moment où tout bascule. Car tandis que Murakawa and co. S’adonnent aux plaisirs du farniente, des yakuzas s’agitent en coulissent pour tisser leur toile et leur régler leur compte. Cela se fera par ce personnage, un vieux yakuza déguisé en chasseur de papillons.

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Murakawa comprend alors qu’il n’est pas un enfant mais bien un adulte, de surcroît englué dans un monde de yakuzas où le déguisement ne se fait pas dans un but ludique mais meurtrier. Désillusion et dur rappel à la réalité. Il faut dès lors passer à d’autres jeux, plus violents ceux-là, et qui lui feront atteindre ce point de non retour que les personnages joués par Kitano (dans Jugatsu et Hana bi notamment) connaissent souvent. Point de non retour souvent matérialisé par un petit objet de métal que l’on appelle balle et que les personnages ont souvent tendance à se loger eux-mêmes dans leur cafetière.

C’est peut-être ça qui fait de Sonatine peut-être le chef d’œuvre de Kitano : cet amusement teinté de mélancolie bien sûr, mais aussi cette capacité à imaginer, à créer… pour mieux atteindre l’anéantissement. Toujours cette incroyable ambivalence kitensque entre accomplissement et destruction. Murakawa s’accomplit en un personnage absolument fabuleux, quasi iconique pour le spectateur… puis se tue. Et Kitano, avec ce film, accomplit justement sa sonatine, l’œuvre qui lui prouve qu’il a franchi un pallier et qu’il peut devenir un grand… puis commettra l’année suivante Getting Any ? Goût de la vie, goût du néant, deux facettes de son œuvre qui ne s’opposent pas mais qui sont au contraire inextricablement liées (1), et au milieu desquelles ces personnages de jeunes omniprésents dans son œuvre vont devoir trouver une voie qui ne sera pas sans difficultés. C’est tout le piquant de cette scène dans laquelle Miyuki tombe dans l’un des trous laissés par Murakawa :

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Elle devrait en rire mais le cœur n’y est plus : Murakawa est parti pour l’ultime règlement de comptes. Ne lui reste plus que l’amertume de faire quelque chose de sa vie. Seule. Fuck effectivement.

10/10

(1) A la question d’un journaliste lui demandant si Sonatine était une comédie ou un cauchemar, Kitano répondit : « une comédie avec un cauchemar ».

Une fois n’est pas coutume, Sonatine n’est plus édité en DVD dans nos contrées (et encore moins en blu-ray). Pour se le procurer, deux solutions : soit une édition anglaise en import, soit l’ancienne édition double DVD chez Studio Canal que l’on peut trouver en occasion. Je recommande cette dernière solution.

 

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11 Commentaires

  1. Sonatine est comme pour beaucoup mon premier Kitano, mais peut-être aussi mon premier film japonais (quoique, j’ai des doutes, je crois bien que j’ai vu l’Empire des Sens en cachette dans mon adolescence). Et si aujourd’hui je lui préfère Dolls dans la filmo de Kitano, il reste un plaisir à voir et à revoir.

    • Dolls est un film que j’ai hâte de revoir. J’ai souvenir d’un film magnifique mais est-ce qu’il s’est bonifié au fil des ans ? On verra cela.

      Premier film japonais ?…. j’avoue n’y avoir jamais pensé. Sonatine fait sûrement partie des premiers mais LE premier, là, je sèche. Pas impossible que ce soit Akira durant l’adolescence.

      • … ou peut-être les Sept Samouraïs un chouïa avant. Aucun souvenir en tout cas de films japonais durant l’enfance. A part dans le cinéma de minuit j’ai l’impression que ça devrait être très rare à la téloche (remarque ça l’est toujours).

  2. Mon premier Kitano ce fut l’été de Kikujiro. J’ai adoré. Ran c’est je pense mon 1er Film japonais vu…

  3. Tant qu’on en parle de Kikujiro; quand j’ai regardé Sonatine la 1ère fois je m’attendais à un film autour des yakuza tout du long, surtout vu l’intro, un truc un peu à la Outrage. Le tournant que le film prend avec les jeux variés à la plage m’a finalement rappelé le camping de Kikujiro avec les motards et autres jeux un peu insouciants.
    J’ai beaucoup apprécié Sonatine mais je pense que L’été de Kikujiro gardera toujours une plus grande place dans mon keur <3

  4. Mon premier Kitano ce fût Hana-bi. Evidemment, ça calme. Et Sonatine finalement je l’ai vu « en dernier » en remontant la filmo de Kitano à travers les sorties DVD de l’époque (excepté Getting Any donc, vu plusieurs années après). Du coup à le revoir ensuite, et tout récemment, il est moins écrasé par l’impression inoubliable que m’avait fait Hana-bi (j’ai pas trouvé d’équivalent depuis d’ailleurs à part Mullolhand Drive de Lynch, ceux deux-là resteront coincé à vie au sommet d emon panthéon perso je pense). Quel film sublime quoi. En tant que fan de sumo, le gag des sumos de papier sur la plage est encore plus drôle pour moi. L’irruption incroayble du tueur sur la plage, c’est brutal, c’est sec, ça casse les jeux d’enfant, c’est stupéfiant, ça laisse sans voix. Le gunfight dans l’ombre et l’immobilité, les scènes de nuit sur la plage, les gags débiles avec les lieutenants, les chemises hawaiennes, les seins de la fille montés à l’envers, la mélancolie du chef et ses trous dans le sable. Bon enfin bref, c’est sidérant de beauté, de tristesse et de drolerie. Et la musique de Hisaishi…

  5. @Zoda : Beaucoup de points communs entre les deux. Dans les deux cas on a un vieux qui retombe en enfance.Disons que Kikujiro est la version lumineuse de Sonatine.

    @lenumérosix : très curieux car j’ai vu Hana Bi dans mes tous premiers Kitano (en n°1 ou n°2) et mon souvenir du film est finalement peu vivace. Ce qui n’est pas un mal pour le prochain revisionnage qui va ainsi être une quasi découverte.

    A côté de l’irruption du tueur qui surgit et qui casse les jeux d’enfant comme tu dis, il y a aussi cette scène :

    null

    Là, avec le fusil mitrailleur dans les mains délicates d’Aya Kokumai, on se dit que l’innocence, c’est bien fini.

    Par contre… « les seins de la fille montés à l’envers »… WAS ?

    • Ah oui, c’est moins drôle que les jeux de plage.
      Je sais pas pourquoi, mais j’ai toujours cru que le plan où elle enlevait son T-shirt était monté à l’envers !! A cause de la drôle de façon qu’elle a de bouger peut-être. Du coup j’ai du revoir ce plan en boucle plusieurs fois, y compris image par image, pour constater que j’avais du délirer ! Quel boulot ardu…

      • Excellent ! 🙂 Je crois que c’est le mouvement exagéré qu’elle fait au début avec ses bras pour extraire son t-shirt qui a dû t’induire en erreur.
        Tu retrouveras Aya-chan bientôt, je suis en train de lui dédier un article « bijin de la semaine ».

  6. Jolie claque cinématographique ! Merci à Arte. Et VHS gardée précieusement jusqu’à l’achat du DVD. Parce que merde entre la musique, ce portrait de gangsters fatigués et cette scène de t-shirt mouillée (oui, elle a bougé), v’là le trauma’.

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