Des Japonais chez les franco-Belges #8 : Uderzo en guerre contre les Nagmas

Astérix

J-1 avant la sortie du prochain Astérix. Pas de quoi sauter au plafond me direz-vous, cela fait un bail que les albums scénarisés et dessinés par le seul Uderzo n’en finissent pas de couler une série qui a été géniale. Ouais, sauf que là, justement, ce n’est pas Uderzo qui s’en occupe mais Jean-Yves Ferri et Didier Conrad, un vieux de chez Spirou et connu pour sa série caustique les Innommables (que j’avoue adorer), qui se saisissent du témoin que leur balance Obélix sur la couverture. Pour l’instant seules quelques cases ont été diffusées sur le net et, même s’il faut rester prudent, le résultat semble très sympathique. Le graphisme de Conrad, à la fois fidèle au style Astérix et personnel, semble retrouver le charme qui émanait d’albums plus anciens. Peut-être une réussite et on l’espère volontiers car après la honte du précédent album, le Ciel lui tombe sur la Tête, on aurait été franchement désolé qu’Astérix achève ainsi sa longue série de titres. Et malheureusement pour nous, c’est ce sinistre album va être l’objet de cet article puisque Uderzo avait cru malin d’y régler ses comptes avec… les mangas.

Bon, déjà, avec Astérix et la Traviata, on l’avait sentie venir, la catastrophe. Mais j’avoue que, alors que je découvrais dans une librairie le jour de sa sortie cet honteux opus, je suis resté bien baba devant l’étendue du désastre. Graphiquement, il faut reconnaître à Uderzo qu’il a su tenir la route jusqu’au bout en dépit de son âge (canonix) et de ses problèmes aux mains. Alors que certains dessinateurs deviennent paresseux ou semblent avoir perdu leur art, Uderzo a parfaitement su conserver le sien même s’il me semble que son trait touchait plus à la perfection autrefois. Je n’ai jamais aimé le Obélix des derniers albums. Obélix, c’est la véritable star de la série. Aux yeux des enfants en tout cas. Demandez à un môme de choisir entre dessiner un Astérix ou un Obélix, il y a neuf chances sur dix pour que son crayon dessine les bourrelets du bon gros géant. Or, comparez le Obélix dans, mettons, le Bouclier Arverne, et celui dans les derniers, ce n’est plus le même personnage. Dans les derniers Uderzo, il est immense avec plus de variété dans les expressions. Dans les vieux, Obélix est une sorte de grosse boule bonnasse (et Conrad a judicieusement choisi ce modèle) et extrêmement attachante, sympathique, tout comme tous les autres personnages du village. Dès les premières cases, on est conquis, on accepte tout de ces personnages, y compris leur franchouillardise.

Dans Le Ciel lui tombe sur la tête, rien de tel. Les villageois agacent. Obélix énerve. Et Astérix est franchement détestable. Incroyable tour de force d’Uderzo qui a su rendre antipathiques des personnages autrefois éminemment plaisants. Le graphisme est bon, oui, mais a perdu de cette magie qui faisait de la lecture des 44 planches d’un album d’Astérix un vrai moment de bonheur. Et puis, il y a donc cette déplaisante caractérisation des personnages : Obélix parle trop, et Astérix… n’est pas loin d’apparaître comme un bon petit gaulois xénophobe :

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Avant, la franchouillardise des gaulois n’était pas plus méchante qu’un simple « ils sont fous ces… ». Les défauts des peuples (aussi bien les Gaulois que leurs voisins) étaient soulignés mais le regard porté pour Goscinny dénotait une certaine tendresse vers l’autre. Là, c’est le refus d’être critiqué par l’autre, le refus d’admettre qu’on est inférieur, le refus de ses coutumes et l’envie que l’autre débarrasse le plancher. Marion Maréchal Lepenix nous voilà ! Je ne pense pas qu’Uderzo ait pensé à mal, venant d’un Français immigré originaire d’Italie ce serait un comble, mais tout cela est quand même bien maladroit. Et le pire, c’est que ce n’est que le début du naufrage !

Car Le Ciel lui tombe sur la tête constitue un cas unique, celui de l’album qui ne semble avoir pour unique leitmotiv ceci : donnons un vigoureux coup de pied au cul à tous les codes qui ont permis à une série géniale d’être appréciée aussi bien des bambins que des profs d’université. On ferme les yeux sur le titre, le seul de la collection à être constitué d’une phrase verbale. Et je veux bien passer outre sur le fait que l’histoire commence sur la page de gauche alors qu’habituellement elle s’ouvrait sur celle de droite, avec à côté la page réservée à la présentation des personnages. Mais qu’Uderzo ait cru bon d’utiliser un thème propre à la science-fiction, à savoir l’arrivée d’extra-terrestres, là difficile de faire passer la pilule. Au-delà du dessin, pourquoi aime-t-on les meilleurs albums d’Astérix ? Evidemment pour le tour de force qu’a su faire Goscinny en faisant des liens entre l’Antiquité et la France ancrée dans le 20ème siècle. Pas besoin d’aller chercher du merveilleux (la potion magique est l’unique exception), le monde gallo-romain est pourvoyeur de thématiques amplement suffisantes à Goscinny pour créer des histoires truffées de savoureux clins d’œil. Cette lecture à deux niveaux constituait la marque de fabrique de Goscinny. En ouvrant un album d’Astérix, on était plongé dans une Antiquité à la fois solidement documentée et en contact direct avec notre époque, et c’est ça qui était bon. Or, en ouvrant le Ciel lui tombe sur sa tête, on tombe donc sur ce personnage violet donnant l’impression que Minnie aurait été violée par un Télétubbies. Il s’appelle Toune et vient de la planète Tadsylwine, anagramme de Walt Disney. Et là, le lecteur grince des dents car il pressent illico l’énorme manque d’imagination d’Uderzo pour utiliser un tel expédient. Et one more time ce ne sera que le début du calvaire puisque très vite il découvre ceci :

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Un « superclone » sosie de Schwarzie.

Qu’Uderzo rende hommage à Disney, ça peut se comprendre, le géant américain ayant été à sa grande époque une énorme source d’inspiration pour nombre de dessinateurs franco-belge de la vieille école. Encore fallait-il le faire avec finesse en non en faisant débarquer ce ridicule personnage de Toune dont le graphisme rappelle illico combien Disney, à côté d’immortels chefs-d’œuvre comme Blanche-Neige ou Pinocchio, peut aussi être synonyme de culcul-la-praline. On est là dans la culture américaine dans tout ce qu’elle peut avoir de formatée, d’indigeste, et la présence d’un super-héros bodybuildé en costume de Superman n’arrange rien. Uderzo nous sert une soupe tellement stéréotypée qu’on craint qu’il n’ait abusé d’une certaine potion magique (du style supérieure à 15%, vous voyez le genre) durant l’élaboration de l’album. Oui, quand on voit d’emblée la formule UTILISATION DE LA S-F + HOMMAGE À DISNEY ET LES SUPER-HEROS, on se dit que ça va être forcément mal barré. En fait, le lecteur inconscient ne sait pas qu’il vient à cet instant de lire le meilleur de l’album.

Car me direz-vous, et le Japon dans tout ça ? Où qu’il est le Japon ? Allons-nous avoir droit à une bijin qui va éclipser Falbala ? Ou à un samouraï qui va aider Astérix et Obélix dans une énième destruction du camp de Petitbonum ? Que nenni par Toutatis ! Le Japon, il va apparaître à travers ces personnages :

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L’abus d’anagrammes peut être lourdingue pour la bonne lecture d’un album d’Astérix

Précisons ici que l’origine de cet album vient de la déclaration d’un abruti qui assura un jour à Uderzo que les petits mickeys franco-belges n’avaient plus qu’à disparaître puisque le règne des mangas était arrivé. Un peu agacé par cette sortie (ça peut se comprendre), Uderzo décida de riposter en faisant des mangas la cible de son album. Et là je dis : pourquoi pas ? Mais encore eût-il fallu le faire avec finesse ou avec ce regard amusé, sans méchanceté, propre à Goscinny. Au lieu de cela, uderzo tombe à pieds joint dans une boue immédiatement déplaisante :

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Du bon cliché raciste selon lequel Japonais = vil copieur. On a l’impression de retrouver le bon vieil axe France/USA contre le Mikado et ses fils du soleil levant fanatisés. Manquerait plus que les affiches de propagande. Remarquez, pas besoin puisque l’apparence physique des Nagmas les rapproche plus des cafards que des humains :

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Certes il y a une armure mais les grandes oreilles et le teint jaune omelette n’est pas sans causer quelques inquiétudes. Et face aux rondeurs du Toune mignon tout plein, son apparence anguleuse n’inspire pas vraiment la sympathie. Là aussi, on appréciera le jeu sur les contrastes tout en finesse d’Uderzo. Décidément la nausée n’est plus très loin.

Dans les planches suivantes, le Nagma s’en prend à Obélix. C’est ici que se cristallise le plus la charge anti-manga. On a d’abord affaire à une boule de feu façon Kamehameha :

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Puis à des enchaînements faisant eux aussi penser aux guerriers à la Son Goku :

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Enfin à une explosion d’armure très Saint Seiya :

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… où l’on découvre la véritable apparence du Nagma. Pas très beau hein ?

Et puisque le Nagma n’aura pas le dessus, ces magnifiques machines viendront à la rescousse :

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Goelderas, Goldorak, z’avez saisi ? Humour quoi !

Dragon Ball, Saint Seiya, Goldorak, vous aurez remarqué là aussi la finesse des références. On voulant s’en prendre à un genre, réputé pour sa grande variété, dans une série devenue au fil des décennies de plus en plus mainstream, Uderzo s’est vu obligé de se limiter dans ses références à ce qu’il y a de plus commun. Voire anachronique : car utiliser Goldorak pour se moquer des mangas rappelle l’hystérie fin 70’s / début 80’s de certains parents et psychiatres devant toutes ces japoniaiseries truffées de sexe et de violence.

Jeanne et Serge

Vous fantasmiez sur Jeanne Hazuki ? Qu’est-ce que ça aurait été si de bons censeurs n’avaient pas décidé de caviarder cette scène !

Du coup évoquer Goldorak en 2005 pour régler leur compte aux mangas c’est un peu courir le risque d’être ridicule. Un peu comme si je fustigeais la violence des films ricains en citant Dirty Harry. Mais à ce moment de l’album, Uderzo n’est plus à ça près. Comme on dit, le ridicule ne tue pas, hein ma bonne dame ? Et le dessinateur va encore le prouver. Il lui reste par exemple encore à faire dans l’hommage à un joyau de notre culture collective :

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J’adore les clins d’œil qui ont besoin d’être explicités.

… et surtout à dessiner les cases les plus hideuses et WTF ? de tous ses albums :

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Arrivé là, le lecteur se demande s’il va prendre la peine de lire les dix dernières planches. L’écœurement est tel qu’on en vient presque à se demander si le souvenir de cet infâme ragoût ne va pas polluer la lecture des meilleurs titres de la série. L’énorme « TCHRAC ! » est finalement symbolique du dynamitage que le père Uderzo a commis sur sa propre série. Et que les mangas aient été sa cible est finalement peu important puisqu’il apparaît très clairement que les principales victimes sont ses propres Gaulois. Comme on l’a dit plus haut, Le Ciel lui tombe sur la tête est un cas unique d’un ultime album catastrophique et dynamitant de l’intérieur tous les codes d’une série à succès, alors que l’auteur était manifestement persuadé de bien faire ! Et, même si cela fait cliché tant on l’a seriné ad nauseam, difficile de ne pas relier le titre à ce qui s’est passé dans la tête d’Uderzo.

Le rendez-vous d’Astérix et Obélix avec le Japon a donc été un rendez-vous hideux, bête, totalement raté. Malgré cela, je pardonne à Uderzo grâce aux innombrables heures émerveillées que j’ai pu passer gamin à éplucher des Astérix, grâce aux innombrables heures que mon gamin passe actuellement à en lire, tout fasciné qu’il est de constater que le contenu des bulles peut être sacrément drôle, et grâce à des relectures qui me replongent avec délices dans mon enfance. Et je lui pardonne car il a su ne pas s’obstiner dans un refus de voir sa série perdurer après lui. Qu’importe ce que vont devenir ses personnages dans les mains de Ferri et de Conrad, ils ne méritaient pas de finir leur carrière à dégommer dans le ciel des Goelderas…

Bon, cela étant dit, on aimerait quand même un album avec quelques bijins dedans ! Conrad a largement les capacités pour.

Petite update demain pour dire deux mots d’Astérix chez les Pictes.

Update du 24/10, 11H02 :

Je me dépêche, Olrik Jr est en train de défoncer la porte de mon bureau pour mettre la main sur cet Astérix chez les Pictes que je viens tout juste de terminer. Pour faire simple, il faudrait être un sacré grincheux pour être décu par cette histoire (ou alors s’appeler Sylvie Uderzo). Côté dessin, aussi bien les amateurs d’Astérix que de Conrad seront comblés. Indéniablement on est devant un album d’Astérix. Mais indéniablement aussi, on est devant une histoire dessinée par Conrad. C’est flagrant devant certaines compositions de cases et certains petits détails graphiques. Les dix premières planches se passant dans le village gaulois sous la neige sont un réel plaisir, avec notamment un Obélix comme je l’aime, à savoir tout rond et désarmant de candeur. Intéressant d’ailleurs ce motif de la neige. J’ai eu l’impression que ce village enneigé était à l’image de la série, alors définitivement congelée après les derniers albums d’Uderzo. Mais très vite ça se réchauffe, ça se dégèle et on retrouve assez vite l’énorme complicité que l’on pouvait avoir autrefois avec les personnages.

Bref, bonne pêche pour Uderzo. Et doublement puisque côté scénar, ce Ferri que je ne connaissais pas est clairement un bon. Encore une fois, on ne va pas manquer d’entendre des « c’était mieux avant » ou des « c’est pas du Goscinny ». Franchement, on retrouve justement ces renvois à notre époque contemporaine qui faisaient la gloire d’Astérix et j’avoue m’être bien amusé à lire ceci. Mention spéciale pour les calembours : Mac Crobiotix et Taglabribus, poru ne citer que les plus marquants.

Longue vie à Conrad et Ferri par Toutatis ! Et two thumbs up pour Albert pour avoir refilé le bébé à ces deux-là. Je réserve d’ores et déjà leur prochain titre. En attendant je vous laisse, Olrik Jr attaque la porte à la hache façon Nicholson dans Shining, ça devient dangereux.

Du même tonneau (ou presque) :

Lien pour marque-pages : Permaliens.

8 Commentaires

  1. Jamais lu cette horreur, moi aussi ayant été biberonné à Asterix dans mon enfance, ayant lu et relu tous les albums. Je n’ai pas un grand souvenir des albums précédents, surement parce que j’avais laissé un peu ça de côté, mais dans mon souvenir j’aimais toujours les tous premiers signés Uderzo alone. Mais là, quand j’ai vu ça, disons que ça faisait de la peine. Comme si Uderzo était devenu un veux con dépassé par le monde dans lequel il vit et qui choisit de cracher sur ce qu’il ne comprend pas (et qu’il n’a même pas envie de chercher à comprendre). Ouais, triste le crépuscule des idoles parfois. Sans compter les affaires sordides de pognon entre lui et sa fille (c’est devenu quoi ?). Ben c’est pas plus mal finalement que de jeunes auteurs reprennent le fil, ça avait plutôt bien marché pour Spirou et Fantasio après Franquin dans mon souvenir.
    Et sinon, rien à voir, mais il paraît que les ayant-droits de Tintin vont avoir recours à un subterfuge pour empêcher l’oeuvre de tomber dans le domaine public. Je crains le pire vu la réputation des grip-sous de Moulinsart.

  2. Putain c’est triste.
    Déjà que j’ai appris il y a quelques jours que y’avait encore des albums d’Asterix qui étaient publiés, mais si en plus le résultat c’est ça…

  3. @ lenumérosix : disons que jusqu’au Fils d’Astérix, c’est correct. Après, c’est le déclin qui s’amorce. Uderzo aurait dû arrêter après la Rose et le Glaive, album qui s’amorçait bien mais finissait de manière franchement calamiteuse.

    Concernant son procès avec sa fille et son gendre, aux dernières nouvelles le couple infernal va sans doute perdre leur procédure pour abus de faiblesse. Bien fait pour leur gueule, ils surfaient sur la vague Bettancourt afin de faire passer Uderzo pour un vieux gaga bon pour l’asile. La grande classe apparemment. Sur son compte Twitter, fifille clame qu’elle n’a pas aimé le nouvel album. Evidemment, voir le bébé biberonné par d’autres, ça a de quoi faire remonter quelques aigreurs d’estomac. Assez hâte de le lire, cet Astérix chez les Pictes.

    Pour les éditions de Moulinsart et Nick Rodwell, plus rien ne m’étonne, malheureusement.

    @Zoda : holà ! Attention, Le Ciel lui tombe sur la Tête est la perle noire de la collection, impossible d’en avoir un deuxième comme cela. Vraiment, connaissant le travail de Conrad (je connais moins celui de Ferri mais les premières critiques qui commencent à sortir sur le net semblent être positives), j’ai vraiment confiance pour le prochain.

  4. Perso, je trouve que le déclin commence au Grand Fossé. La suite n’est que déception jusqu’au summum de la débilité, le Ciel lui tombe sur la tête…Maintenant j’espère que Conrad (vive les innommables) et Ferri seront redonner à a vieux con comme moi l’envie de relire Astérix.

  5. Bienvenue sur ce site.

    Disons qu’après Astérix chez les Belges, on ne pouvait décemment pas espérer qu’Uderzo soit d’emblée au même niveau scénaristique que Goscinny. C’est pour cela que ses trois premiers albums en solo peuvent être perçus comme « corrects ». Une sorte de tour de chauffe pour qu’Uderzo se fasse la main et qui pouvait laisser augurer de bonnes choses… qui ont finalement laissé la place à de mauvaises.

  6. Juste pour signaler un petit update à la fin de l’article à propos d’Astérix chez les Pictes que je viens de lire.

  7. J’ai malheureusement lu cet album qui m’a navré des les premières lignes !
    Heureux de voir que le renouveau est sur de bon rail. Je me le procurerai quand je rentrerai en France… un jour !

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