Des Japonais chez les Belges #7 : Soto Kiki

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La récente visite de la belle exposition au musée de la BD d’Angoulême consacrée aux 75 berges de Spirou m’y a fait penser : mais au fait, qu’en est-il du Japon dans l’œuvre du big one de l’école de Marcinelles, à savoir André Franquin ? Après six épisodes de ma série sur les Japonais chez les Belges, il commençait à être temps que je me penche sur le cas du maître.

Au retour d’Angoulême, après un bon verre de cognac, le popotin de Miyabi chan sur mes genoux, ma douce O.L. s’apprêtant à noter sur son carnet les moindres de mes paroles pour mon futur article, j’étais fin prêt pour mettre en action mes fabuleuses capacités cognitives et surtout mettre en branle ma prodigieuse mémoire capable de se souvenir d’une référence improbable au Japon dans les tréfonds d’œuvres de grands maîtres ou d’obscures tâcherons. Après un bref mais intense moment de concentration, et un peu grâce à mon amour pour les mauvais calembours, cette case de Gaston émergea à la surface :

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On ne va pas faire la fine bouche, pour une fois qu’on a un calembour autre que « yamamotokadératé », on ne peut qu’applaudir ce « sapetoku » forcément un peu irrévérencieux dans le journal Spirou.

Beaucoup moins gentil en revanche, ce dessin dans les Idées Noires :

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Dessin hallucinant dans lequel une scène de seppuku, normalement se devant être sérieuse, hiératique, fait gicler le gros intestin et, plus choquant encore, la joie d’un samouraï hystérique bramant sa joie de découvrir une tumeur cancéreuse. Pourquoi cette joie ? C’est tout le malaise que suscite cette idée noire.

Enfin, terminons avec Spirou. A priori, trouver un japonais dans les albums de Franquin n’est pas évident. Cela aurait été Fournier, pas de soucis avec Itoh Kata, le génial illusionniste. Mais avec Franquin, les seuls asiatiques qui viennent à l’esprit sont les Chinois dans le Prisonnier du Bouddha. En fait, il faut oublier les histoires en quarante planches pour se pencher sur les histoires plus courtes que l’on trouve couplée avec les principales histoires dans les albums. Ainsi dans l’album le Nid du Marsupilami, on y trouve à la suite une histoire intitulée la Foire aux Gangsters. Et dans cette histoire, on découvre ce personnage :

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Il s’agit de Soto Kiki (excellent !), homme de main d’un magnat du pétrole, John P. Nut, et débarquant dans la ville de Spirou et Fantasio pour leur demander d’être les gardes du corps de son patron. Cela ne se fait pas d’un claquement de doigts car leur rencontre est d’abord mouvementée :

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Et il faudra l’intervention de ce bon vieux marsupilami pour mettre un terme aux ippons dévastateurs du petit mais redoutable Japonais. Il aura un peu de mal à se remettre sur le coup de la peignée que lui a filée la bête mais dès le lendemain il sera apte à apprendre aux deux héros le noble art du judo :

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Evidemment, un Japonais judoka, ça fait un peu cliché. Et pourtant, dans le contexte de l’époque (l’histoire a été publiée dans le journal de Spirou en février 1958), ça ne l’est pas forcément. Les dojos ne se trouvent pas à chaque coin de rue et les licenciés pratiquant ce sport sont évidemment bien moins nombreux qu’à notre époque. On se situe en fait à une époque charnière, celle faisant passer le judo d’un statut de sport exotique et mystérieux à un sport à la mode. A cela s’ajoute une philosophie empreinte de sagesse orientale qui n’est pas vraiment incongrue après deux guerres mondiales. Aussi le monde occidental européen commence-t-il à s’y mettre. Un Français, Bernard Paris et, parvient même à décrocher une médaille de bronze aux championnats mondiaux de Tokyo la même année.

Bref, plutôt d’y voir un Franquin s’abaissant à manier le cliché, voyons plutôt un Franquin en phase avec son époque et évidemment très loin de la perception raciste des « jaunes » telle qu’on la trouve dans les premiers albums de Buck Danny – entre la sombre histoire et l’élan vers la modernité, le Japon a définitivement choisi sa voie. Quatre ans plus tard, Tokyo organisera d’ailleurs les J.O.

Cerise sur le gateau : Franquin a su faire de Soto Kiki un personnage ambigu. L’autre facette de Soto Kiki apparaître au lecteur à condition qu’il se procure non pas le Nid des marsupilamis mais la belle édition par Dupuis de la Foire aux gangsters avec un impressionnant dossier expliquant la genèse de ce récit (au passage, saluons ici le travail patrimonial que Dupuis a entrepris depuis quelques années). Car à cause de la publication pour le journal de Spirou , Franquin a dû raccourcir son histoire et faire des modifications concernant Soto Kiki. D’abord un « bon » dans son esprit, il est devenu « mauvais » avant de redevenir « bon ». Pour toutes ces hésitations, Franquin n’aimait pas la Foire aux Gangsters, y voyant même une histoire « vraiment moche ». Après, le « moche » chez Franquin est très relatif et a même des allures de « beau ». En tout cas inoubliable pour toute tête blonde découvrant cette histoire de kidnapping de bébé et passant à un moment du récit dans une fête foraine. On y croise alors Gaston, des mafieux boxeurs de foire et une ambiance nocturne avec des couleurs chatoyantes du meilleur effet (2).

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Bref, c’est beau et, quoi qu’en pense André Franquin, l’ambiguité du personnage de Soto Kiki n’est pas sans apporter un surplus d’intérêt à l’histoire. Car dans la version rééditée, on y trouve la vraie fin :

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Soto Kiki, un Japonais maître de ses nerfs et expert en judo d’un côté, gangster recourant à une engeance expéditive de l’autre. Dans la galerie des personnages de Franquin, il est le seul à être un bon qui n’hésite pas à buter son prochain. Et l’on se prend ici à rêver de se qu’aurait pu donner une collaboration avec Tillieux sur une histoire policière, collaboration qui fut à un moment dans l’air du temps mais qui ne se concrétisa jamais.

 

(1) Et Franquin créa Lagaffe, entretiens avec Numa Sadoul, p.124

(2) Two thumbs up pour Frédéric « Germain et nous » Jannin qui s’est occupé de la recolorisation pour la nouvelle sortie en album.

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5 Commentaires

  1. Je ne me souviens plus de cet album-ci, mais faut dire que je n’ai plus lu de Spirou (et de BD en fait) depuis mon adolescence. Mais ça ne m’étonne pas que Franquin ait été plus subtil que Hergé sur le coup (dont les premiers albums sont quand même bien génants).
    Je me souviens de cette planche d’Idées Noires. C’est la seule BD que j’ai vraiment lu à l’âge adulte, et je mets ça dans mon panthéon personnel, entre mes DVD de Kitano et mes nouvelles de Lovecraft. J’adorais Franquin (biberonné à Gaston, dont les valeurs semblent encore aujourd’hui assez provocatrice et avant-gardistes quand on y pense), un vrai dépressif tendre et drôle.

  2. Contrairement à toi (mais il n’est jamais trop tard pour s’y remettre), Franquin fait partie de ces auteurs qui vont m’accompagner tout le long de ma vie, toujours avec un plaisir différent au fil des relectures. Et j’ai beau connaître par coeur les planches de Gaston, parfois au détail près, l’immersion est toujours jouissive. L’apanage des grands maîtres j’imagine.

  3. Côté BD suisse, Cosey a fait récemment une petite incursion au Japon dans un épisode de Jonathan…. Pas encore lu celui-là, mais la série m’a laissé de bons souvenirs.

  4. Je connais surtout Cosey via ses albums dans la collection « Air libre » chez Dupuis. Mais j’ai bien repéré l’album que tu évoques et son feuilletage m’avait paru prometteur. A l’occasion, faudra bien que je me le procure.

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