A Scene at the Sea (Takeshi Kitano – 1991)

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C’est en1995 que les Français purent remarquer un réalisateur atypique en la personne de Kitano avec la sortie, deux ans après le Japon, de Sonatine. Suivront alors des films comme Hana Bi et l’Été de Kikujirô qui trouveront un écho du public et sauront donner à Kitano, en particulier auprès du public intéressé par ce qui se fait du côté de l’Asie, l’étiquette d’un réalisateur original et à suivre de près (pour ne pas dire celle d’un nouveau maître).

Succès aidant, un peu à la manière de ce qui s’est fait avec les films de Studio Ghibli, les diffuseurs ne tardèrent pas à battre le fer et à ressortir de vieux films pour satisfaire l’intérêt envers Kitano. On ne va pas se plaindre de cet intérêt mercantile, c’est ce qui m’a permis de découvrir en 1999 ce A Scene at the Sea (Ano natsu, ichiban shizukana umi), troisième film de Kitano, réalisé en 1991.

Pour ceux qui s’attendait à retrouver le personnage impayable de yakuza sur le retour joué par Kitano, le film a d’abord dû être une déception puisque l’on se retrouve avec un jeune homme éboueur (joué par Claude Maki, connu d’abord à cette époque pour être un champion de surf), sourd muet, flanqué d’une petite amie, pas vraiment belle, elle aussi atteinte du même handicap. Autant dire que l’on n’aura pas vraiment droit à une ambiance yakuza truffée de scènes violentes. En revanche, celui qui avait été marqué les scènes de plages de Sonatine et d’Hana bi risquait fort de se trouver en terrain connu car de la plage, là, il allait en bouffer, puisque ce jeune homme, Shigeru, se trouve un beau jour une passion pour le surf. Ça commence bêtement par une planche cassée laissée sur le trottoir. Shigeru hésite puis décide de la récupérer pour la réparer et l’utiliser. Les débuts seront tâtonnants mais très vite Shigeru commencera à toucher sa bille, tant et si bien qu’il finira par participer à des concours de surf.

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En apparence, le sujet peut paraître court, pour ne pas dire faiblard pour un film de 90 minutes. Evidemment, vu les personnages, on se doute que ça ne parle pas beaucoup et l’on a parfois l’impression que Kitano aurait presque pu faire du début à la fin un film muet. Ajoutons à cela l’utilisation de longs plans, qu’ils soient en mouvement ou fixes pour narrer l’apprentissage de Shigeru. C’est lent, il ne se passe pas grand-chose, et pourtant ça fonctionne parfaitement. L’habitué de Kitano sent qu’il est devant un petit bijou, une sorte de pépite pas encore polie, un embryon filmique mal dégrossi de ce qui va suivre dans la filmo de Kitano. Sans doute imparfait, mais tout Kitano se trouve là, la violence exceptée. Les motifs les plus évidents sont d’abord la musique de Joe Hisaishi, pas le Hisaishi émotionnel des films de Miyazaki mais le Hisaishi minimaliste aux structures rythmiques et aux sonorités qui font aussitôt penser à Steve Reich et à son Music for 18 Musicians. D’autres compositions évoquent parfois de vagues réminiscences d’Erik Satie, dans tous les cas, ses morceaux baignent le spectateur dans une ambiance douce amère, tantôt lumineuse, tantôt teintée d’un certain spleen.

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Autre motif, celui de l’humour. Pas tant l’humour trivial et lourdingue de Getting any ? mais celui plus mésuré que l’on retrouve dans Sonatine, Hana Bi et Kikujiro. Le principe est le même : un sorte de gag façon strip en quatre cases, souvent accompagné d’aucune parole. Souvent ça fonctionne ainsi : un champ nous montre de face des personnes regardant un point derrière la caméra, ils sourient. Arrive alors le contrechamp qui nous montre ce qu’ils voient, par exemple deux foutriquets s’essayant au surf et se disputant la combinaison qu’un des personnages spectateurs leur a malicieusement remis quelques secondes auparavant :

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Rien de révolutionnaire mais ça marche, difficile de ne pas retenir un sourire.

Enfin, il y a le vide et le désir de le remplir de quelque chose. Dans Sonatine le personnage de Kitano, devant la vacuité de sa vie de yakuza, retombait en enfance et passait le film à jouer des tours à ses hommes. Dans A Scene at the Sea, c’est un peu la même chose. Ce n’est pas pour Shigeru l’Appel de la Forêt mais l’appel de la mer lorsque, dans la scène inaugurale, il contemple de son camion poubelle la mer. Quelque chose l’appelle au loin, et ce quelque chose, il va essayer de le trouver grâce à cette planche miraculeusement trouvée sur le trottoir. Il y a un peu de la fable initiatique de par la sécheresse narrative et symbolique, et de par la conclusion qui, sans la révéler, achève le film de manière sombre avec des accents baudelairien à la « Anywhere out of the world ». Shigeru trouvera-t-il ce qu’il cherche et ce qu’il admire à travers les photos sur papier glacé des magazines de surf ? On peut en douter lorsque l’on assiste à la réalité de ces compétitions de surf filmées de manière monotone et anti-spectaculaire (on est clairement pas dans Point Break !) en plan d’ensemble :

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Mais ce qui est sûr, c’est que dès que sa passion pour le surf est lancée, un lent et imparable délitement de sa vie, tant professionnelle qu’affective, s’enclenche. Et paradoxalement rien de tragique non plus. Rarement un générique de fin dans la filmo de Kitano, malgré ce qui vient juste de précéder, n’aura autant donné l’impression d’un film finalement apaisant et bienheureux. Qu’importe où se trouve maintenant Shigeru. La longueur de la vie d’un homme est ici moins importante que l’intensité de la quête qui a pu l’animer durant cette vie.

 

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13 Commentaires

  1. Je me rappelle l’avoir vu assez jeune, peut-être même le premier film de Kitano que j’ai eu l’occasion de voir et il m’a beaucoup marqué. Pourtant à cet âge on a vite fait de s’ennuyer devant un film pareil, mais ce silence a réveillé chez moi une certaine curiosité qui m’a bien tenu en haleine.
    Il y a une ambiance assez apaisante qui se dégage de ce film en effet, renforcée aussi par ces petits gags. On va même vers un point de vue assez insouciant, avec cette copine qui attend sur la plage sans se prendre la tête, en vivant l’instant présent. Tout ça quasiment sans aucune parole, c’est tout de même une belle performance.

    J’ai vu d’autres films de Kitano ensuite, plus récents et plus dynamiques et il m’a fallu beaucoup de temps pour réaliser qu’ils étaient tous l’oeuvre du même réalisateur. Peut-être que ça a participé inconsciemment à me faire aimer tous ses films malgré tout.

  2. Très bonne présentation mon cher Olrik.
    De plus, je me permets de rajouter que j’ai conclu avec madame après avoir vu ce film ensemble, c’est dire si je le conseille.

  3. @Zoda :
    « On va même vers un point de vue assez insouciant, avec cette copine qui attend sur la plage sans se prendre la tête »
    En fait si, quand même un peu. En revoyant le film on s’aperçoit que ce n’est tout de même pas si simple pour elle d’attendre, surtout lorsqu’en plus son mec est dragué par une autre fille. Il y a même un geste symbolique à un moment où elle lui rend une bague. Mais encore une fois, cette eau dans le gaz n’est pas vraiment grave, c’est effectivement une ambiance apaisante comme tu dis qui se dégage d’une manière générale du film.

    @ David :
    J’imagine que tu lui as confié ton glorieux passé de surfeur de l’époque où tu étais aux States hein ? Quel filou ce David !
    En tout cas mieux vaut conclure sur un tel film plutôt que sur Audition de Miike. Là je me serais quuand même un peu inquiété.

  4. Ah oui, ça fait tout de même un paquet d’années que je l’ai vu, je ne me souviens pas de tout forcément. Mais comparé à d’autres films que j’ai vu à ce moment, je me souviens assez clairement de nombreux plans et c’est cette impression qui est restée.

  5. Idem. Il y avait un triple exotisme, celui de voir un film se déroulant au Japon (pas si courant pour moi à l’époque), un film japonais pas réalisé par un des habituels grands maîtres et un film lent, mélangeant contemplation et humour. Comme toi il m’est resté pas mal de scènes. Et le deuxième visionnage m’a donné autant de plaisir que le premier, pas de problème de ce côté-là.

  6. Il est de mes préférés ! J’ai eu l’occasion de le revoir sur grand écran année , un générique de fin ne m’a jamais fait tant d’effet.

    Merci pour les références musicales au passage.

  7. « Merci pour les références musicales au passage. »
    Mais de rien et bienvenue. Et si Steve Reich t’intéresse, attends-toi à un univers sonore assez passionnant. Cela me rappelle cet incroyable montage sur un de ses morceaux extraits de son album « City Life » :

  8. Another excellent billet mister Olrik

    Bouffe-tout, sous le soleil, exactement

  9. Les grands esprits (?) se rencontrent, j’avais justement publié une chro sur la BO du film au début de l’été.

    http://www.gutsofdarkness.com/god/objet.php?objet=16219

    Très beau film, et malgré quelques petites maladresse, il reste un de mes préférés de toute la cinématographie de Kitano.

  10. Cool ça, m’en vais lire ceci de ce pas.
    Peut-être un de mes préférés aussi. En tout cas cela m’a donné envie de revoir certains de ses films. Faudra s’attendre à voir plusieurs critiques de ses films dans les semaines à venir.

  11. Bon, je viens de le lire, et franchement très inspiré ton article. Par contre gaffe : c’est Erik Satie et non « Eric ». On en a massacré pour moins que ça !

    Un truc que j’ignore par contre, c’est pourquoi la collaboration Kitano/Hisaishi s’est arrêtée après Dolls. On peut le regretter, même s’il peut être intéressant d’apporter du neuf avec un nouveau compositeur. J’ai eu cette impression en voyant Outrage : beyond, ce Keichii Suzuki m’a paru pas inintéressant.

  12. Merci, et merci pour la correction ! Dire que personne ne l’avait relevé ! Je compte continuer sur ma lancée à la rentrée et me faire une petite série Kitano au fur et à mesure des chros également, ça fait longtemps que je n’ai pas revu ses films.

    Sur Dolls l’égo des deux grands bonhommes a fini par clasher apparemment, les costumes de Yamamoto ayant pris plus d’importance aux yeux de Kitano que la musique de Hisaishi, laquelle n’arrivant pas à trouver sa place comme avant. Dommage car cette BO, dont il reste finalement peut de thèmes, est l’une des plus belles de Hisaishi je trouve. Sa musique fait défaut à la plupart des films suivants, on imagine Achille et la Tortue avec une partition de Hisaishi.
    Quant à Keichii Suzuki, il avait déjà signé la BO de Zatoichi, excellente pour le coup, et du premier Outrage (moins marquante). Me semble que c’est une figure historique du rock Nippon au sein du groupe Moonriders, au sujet duquel je ne sais pas grand chose (où est passé Meganekun quand on a besoin de lui ?). Outrage Beyond vu ? Ah, j’attends toujours une date de sortie… sont pas pressés… J’avais bien aimé le premier, sec comme un coup de tric et d’une précision formelle à couper le souffle. Suis curieux de voir cette suite (même si j’aurai préféré un autre genre de film, pour changer).

  13. « Je compte continuer sur ma lancée à la rentrée et me faire une petite série Kitano  »
    On se tirera la bourre alors. J’ai un article sur Jugatsu de près (le seul film de Kitano sans musique) et je pense que je vais me faire Violent Cop bientôt.

     » les costumes de Yamamoto ayant pris plus d’importance aux yeux de Kitano que la musique de Hisaishi »
    Une petite jalousie d’artiste quoi. Dommage. Et effectivement, Achille et la Tortue avec la musique d’Hisaishi, ça aurait été très bon.
    J’ai un vague souvenir aussi de la musique de Takeshis, film que j’avais beaucoup aimé au premier visionnage.

    « Outrage Beyond vu ? »
    Oui, je l’ai vu. J’y suis allé à reculons et finalement j’ai trouvé ça pas si mal. Ce qui m’a empêché de pleinement l’apprécier est qu’il constitue la suite directe d’Outrage et que je n’avais plus tellement ce dernier en tête. Il faudrait voir les deux à la suite, je pense qu’il y a là un diptyque sous-estimé, peut-être du même niveau qu’Election 1 et 2 de Johnnie To.

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